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Ta deuxieme vie commence quand Giordano Raphaell .pdf



Nom original: Ta_deuxieme_vie_commence_quand_-_Giordano_Raphaell.pdf
Titre: Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n'en as qu'une (2015)
Auteur: Giordano, Raphaëlle

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Raphaëlle Giordano
Préface de Christine Michaud

TA DEUXIÈME VIE
COMMENCE QUAND
TU COMPRENDS
QUE TU N’EN A
QU’UNE

Infographie : Chantal Landry
Illustration de la couv erture: Mariia Sniegirov a © Shutterstock
Couv erture : Studio Ey rolles adaptée par Julie St-Laurent
ISBN : 9 7 8-2 -9 2 4 4 02 -6 7 -2
Dépôt légal – Bibliothèque et Archiv es nationales du Québec, 2 01 5
Dépôt légal – Bibliothèque et Archiv es Canada, 2 01 5
Titre original français : Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une
© Groupe Ey rolles, Paris, France
© Gallim ard ltée – Édito, 2 01 5 pour la présente édition
Tous droits réserv és

Je rêve que chacun puisse prendre la mesure
de ses talents et la responsabilité de son bonheur.
Car il n’est rien de plus important que de vivre
une vie à la hauteur de ses rêves d’enfant…
Belle route,
Raphaëlle.

Préface

Combien sommes-nous à avoir adopté un mode de vie automatique? Nous vivons la routine
du quotidien sans trop nous poser de questions. Pire encore, nous nous contentons d’un petit
malheur devenu confortable…
Et si nous nous donnions un coup de pep? Voilà ce qui risque de se produire lorsque vous
découvrirez Camille, l’héroïne de cette histoire. Comme elle, sans être tout à fait malheureux,
il nous arrive d’être incapables d’affirmer que nous sommes pleinement heureux. Que faire
alors pour sortir de ce marasme?
Eh bien, nous aurions parfois besoin d’un routinologue! Attendez de rencontrer Claude et
d’en apprendre davantage sur sa profession. Vous rêverez d’avoir quelqu’un comme lui dans
votre vie. Un routinologue, ça vous sort de la routine, mais surtout ça vous réenchante une
vie en vous permettant d’y faire un bon ménage, de vous libérer pour vous lancer à la
poursuite de vos rêves et de ce qui vous tient vraiment à cœur.
Alors, si je peux me permettre de vous donner un conseil, vivez ce livre! Entrez dans la
peau de Camille et livrez-vous à votre tour aux exercices qui lui sont proposés. Vous en
récolterez de nombreux bénéfices, et votre existence commencera à se transformer. Ce sera
même probablement le début de cette «deuxième» vie.
Personnellement, je n’ai jamais lu un roman qui soit aussi interactif, libérateur et
transformateur. Dès les premières pages, j’ai été touchée par le personnage de Camille et je
suis encore impressionnée par cette capacité qu’a Raphaëlle Giordano de dépeindre l’état
intérieur de bien des personnes. Surtout, c’est avec beaucoup d’originalité, de finesse et de
sensibilité qu’elle sait nous raconter une histoire qui non seulement pourrait être la nôtre,
mais nous apporte également des pistes de solution, des chemins d’évolution.
Ce roman constitue une formidable expérience. Je souhaite vivement que vous soyez
nombreux à le lire et que vous ayez du plaisir à suivre le parcours de Camille. Invitez vos
amis à embarquer dans l’aventure, et créons ensemble une grande vague de joie et de
réalisation de soi.
Attention! Quand vous aurez tourné la dernière page de ce roman, votre vie pourrait ne

plus être la même… et ce sera la meilleure chose qui puisse vous arriver.
En terminant, notez que la fin risque de vous surprendre. Parce que comme disait Paul
Éluard, «il n’y a pas de hasards, il n’y a que des rendez-vous».
Bonne lecture, et heureuse transformation!
Christine Michaud
Admiratrice, et future amie
de Raphaëlle Giordano!

1

Les gouttes, de plus en plus grosses, s’écrasaient sur mon pare-brise. Les essuie-glaces
grinçaient et moi, les mains crispées sur le volant, je grinçais tout autant intérieurement…
Bientôt, les trombes d’eau furent telles que, d’instinct, je levai le pied. Il ne manquerait plus
que j’aie un accident! Les éléments avaient-ils décidé de se liguer contre moi? Toc, toc, Noé?
Qu’est-ce que c’est que ce déluge?
Pour éviter le trafic du vendredi soir, j’avais décidé de couper par les petites routes. Tout
plutôt que de subir les grands axes sursaturés et les affres d’une circulation en accordéon!
Mes yeux essayaient vainement de déchiffrer les panneaux, tandis que la bande de dieux, làhaut, s’en donnait à cœur joie en jetant un maximum de buée sur mes vitres, histoire de
corser mon désarroi. Et comme si ce n’était pas suffisant, mon GPS décida tout à coup, en
plein milieu d’un sous-bois obscur, que lui et moi ne ferions plus route ensemble. Un divorce
technologique à effet immédiat: j’allais tout droit et lui tournait en rond. Ou plutôt ne
tournait plus rond!
Il faut dire que là d’où je venais, les GPS ne revenaient pas. Ou pas indemnes. Là d’où je
venais, c’était le genre de zone oubliée des cartes, où être ici signifiait être nulle part. Et
pourtant… Il y avait bien ce petit complexe d’entreprises, ce regroupement improbable de
SARL* (Sociétés Assez Rarement Lucratives) qui devait représenter pour mon patron un
potentiel commercial suffisant pour justifier mon déplacement. Peut-être y avait-il aussi une
raison moins rationnelle. Depuis qu’il m’avait accordé mon temps partiel, j’avais la
désagréable impression qu’il me faisait payer cette grâce en me confiant les missions dont les
autres ne voulaient pas. Ce qui expliquait pourquoi je me retrouvais dans un placard à roues,
à sillonner les routes des grandes banlieues parisiennes, occupée par du menu fretin…
Allez, Camille… Arrête de ruminer et concentre-toi sur la route!
Soudain, un bruit d’explosion… Un bruit effrayant qui propulsa mon cœur à cent vingt
pulsations minute et me fit faire une embardée incontrôlable. Ma tête cogna contre le parebrise et je constatai curieusement que, non, l’histoire de la vie qui défile devant les yeux en
deux secondes, ce n’était pas une fable. Après quelques instants dans les vapes, je repris mes

esprits et me touchai le front… Rien de visqueux. Juste une grosse bosse. Check-up éclair…
Non, pas d’autres douleurs signalées. Plus de peur que de mal, heureusement!
Je sortis de la voiture en me couvrant comme je pouvais de mon imperméable pour aller
constater les dégâts: un pneu crevé et une aile cabossée. Passée la première grosse frayeur, la
peur céda la place à la colère. Bon sang! Était-il possible de cumuler dans une seule journée
autant de problèmes? Je me jetai sur mon téléphone comme sur une bouée de sauvetage.
Évidemment, il ne captait pas! J’en fus à peine surprise, c’est dire si j’étais résignée à ma
poisse.
Les minutes s’égrenèrent. Rien. Personne. Seule, perdue dans ce sous-bois désert.
L’angoisse commença à monter, desséchant plus encore mon arrière-gorge déshydratée.
Bouge, au lieu de paniquer! Il y a sûrement des maisons, dans le coin…
Je quittai alors mon habitacle protecteur pour affronter résolument les éléments, affublée
du très seyant gilet de sécurité. À la guerre comme à la guerre! Et puis, pour être tout à fait
franche, vu les circonstances, mon taux de glamouritude m’importait assez peu…
Au bout d’une dizaine de minutes qui me semblèrent une éternité, je tombai sur une grille
de propriété. J’appuyai sur la sonnette du visiophone comme on compose le 15**.
Un homme me répondit d’une voix de judas, celle-de-derrière-les-portes, qu’on réserve
aux importuns.
— Oui? C’est pour quoi?
Je croisai les doigts: pourvu que les gens du coin soient hospitaliers et un tant soit peu
solidaires!
— Bonsoir monsieur… Désolée de vous déranger, mais j’ai eu un accident de voiture dans
le sous-bois, ​derrière chez vous… Mon pneu a éclaté et mon cellulaire ne capte pas le réseau…
Je n’ai pas pu appeler les sec…
Le bruit métallique du portail en train de s’ouvrir me fit sursauter. Était-ce mon regard de
cocker en détresse ou mon allure de naufragée qui avait convaincu ce riverain de m’accorder
l’asile? Peu importe. Je me glissai à l’intérieur sans demander mon reste, et découvris une
magnifique bâtisse de caractère, entourée d’un jardin aussi bien pensé qu’entretenu. Une
véritable pépite dans de la boue aurifère!

* En France, acronyme désignant une société à responsabilité limitée.
** En France, équivalent du 911.

2

Le perron s’alluma, puis la porte d’entrée s’ouvrit au bout de l’allée. Une silhouette masculine
de belle stature s’avança vers moi, sous un immense parapluie. Lorsque l’homme fut tout
près, je remarquai son visage long et harmonieux, aux traits plutôt marqués. Mais il était de
ceux qui portent bien la ride. Un Sean Connery à la française. Je notai la présence de deux
fossettes en virgules autour d’une bouche en apposition ponctuée de commissures joyeuses,
ce qui, dans la syntaxe de sa physionomie, lui donnait d’emblée un air sympathique. Un air
qui invitait au dialogue. Il devait avoir atteint la soixantaine comme quelqu’un qui rejoint la
case «Ciel» à la marelle: à pieds joints et serein. Ses yeux d’un beau gris délavé brillaient d’un
éclat espiègle, semblables à deux billes tout juste lustrées par un gamin. Sa belle chevelure
poivre et sel était étonnamment fournie pour son âge, ne présentant qu’un léger recul sur le
devant, une fine accolade couchée sur son front. Une barbe très courte, aussi bien taillée que
les jardins alentours, ouvrait les guillemets d’un style soigné qui s’étendait à toute sa
personne.
Il m’invita à le suivre à l’intérieur. Trois points de suspension à mon examen muet.
— Entrez! Vous êtes trempée jusqu’aux os!
— M… Merci! C’est vraiment gentil à vous. Encore une fois, je suis désolée de vous
déranger…
— Ne le soyez pas. Il n’y a pas de problème. Tenez, asseyez-vous, je vais vous chercher une
serviette pour vous sécher un peu.
À ce moment-là, une femme élégante, que je devinai être sa femme, s’avança vers nous. La
grâce de son joli visage se trouva momentanément altérée par le froncement de sourcils
qu’elle réprima en me voyant pénétrer dans son foyer.
— Chéri, tout va bien?
— Oui, oui, ça va. Cette dame a eu un accident de voiture et elle n’arrivait pas à capter de
réseau dans le sous-bois. Elle a juste besoin de téléphoner et de se remettre un peu.
— Ah oui, bien sûr…
Me voyant glacée, elle me proposa aimablement une tasse de thé que j’acceptai sans me

faire prier.
Tandis qu’elle s’éclipsait dans la cuisine, son mari descendait les escaliers, une serviette à
la main.
— Merci monsieur, c’est très gentil.
— Claude. Je m’appelle Claude.
— Ah… Moi, c’est Camille.
— Tenez, Camille. Le téléphone est là, si vous voulez.
— Parfait. Je ne serai pas longue.
— Prenez votre temps.
Je m’avançai vers le téléphone posé sur un joli meuble en bois raffiné, au-dessus duquel
trônait une œuvre d’art contemporain. Ces gens avaient manifestement du goût et une belle
situation… Quel soulagement d’être tombée sur eux (et non dans l’antre d’un ogre-​mangeurde-beautés-désespérées-en-détresse)!
Je décrochai le combiné et composai le numéro d’assistance de mon assureur. Incapable
de géolocaliser mon véhicule, je proposai que le remorqueur me rejoigne tout d’abord chez
mes hôtes, avec leur accord. On m’annonça une intervention dans l’heure. Je respirai
intérieurement: les événements prenaient bonne tournure.
J’appelai ensuite la maison. Par discrétion, Claude s’empara du tisonnier et alla s’occuper
du feu qui crépitait dans la cheminée, à l’autre bout de la pièce. Après huit interminables
sonneries, mon mari décrocha. À sa voix, je devinai qu’il avait dû s’assoupir devant un
programme télé. Malgré tout, il ne semblait ni surpris ni inquiet de m’entendre. Il était
habitué à me voir rentrer parfois assez tard. Je lui expliquai mes déboires. Il ponctua mes
phrases d’onomatopées agacées et de claquements de langue contrariés, puis me posa des
questions techniques. Dans combien de temps allait-on venir me dépanner? Combien cela
allait-il coûter? J’avais les nerfs à vif et son com​portement me donnait envie de crier dans le
combiné! Il ne pouvait pas montrer un peu d’empathie pour une fois? Je raccrochai,
furibonde, en lui disant que j’allais me débrouiller et qu’il ne m’attende pas pour dormir.
Mes mains tremblaient malgré moi et je sentais mes yeux s’embuer. Je n’entendis pas
Claude s’approcher de moi, si bien que sa main sur mon épaule me fit tressaillir.
— Ça va? Vous vous sentez bien? demanda-t-il d’une voix bienveillante, la voix que j’aurais
aimé entendre de mon mari, un peu plus tôt.
Il s’accroupit pour être à la hauteur de mon visage et répéta:
— Ça va, vous vous sentez bien?
Et là, quelque chose en lui me fit basculer: mes lèvres se mirent à trembloter, et je ne pus
contenir les larmes qui se bousculaient sous mes paupières depuis un moment… Mascarade
de mascara sur mon visage, je laissai alors s’échapper le trop-plein de frustrations

accumulées ces dernières heures, ces dernières semaines, ces derniers mois, même…

3

Au début, il ne dit rien. Il resta juste ainsi, immobile, sa main chaude sur mon épaule, en
signe d’empathie.
Quand mes larmes se tarirent, sa femme qui, entre temps, avait déposé devant moi la tasse
de thé fumant, m’apporta aussi quelques mouchoirs, puis disparut à l’étage, pressentant sans
doute que sa présence risquait d’interrompre une confession salutaire.
— Ex… Excusez-moi, c’est ridicule! Je ne sais pas ce qui m’arrive… En ce moment, je suis à
vif, et là-dessus, cette journée effroyable, vraiment, c’est trop!
Claude était allé se rasseoir sur le fauteuil en face de moi et m’écoutait attentivement.
Quelque chose, en lui, appelait la confidence. Il plongea son regard dans le mien. Pas un
regard scrutateur, ni intrusif. Un regard bienveillant, grand comme des bras ouverts.
Mes yeux rivés aux siens, je sentais que je n’avais pas à tricher. Que je pouvais me livrer
sans masque. Mes petits verrous intérieurs lâchaient les uns après les autres. Tant pis. Ou
tant mieux?
Je lui confessai les grandes lignes de mon vague à l’âme, lui expliquai comment des
microfrustrations accumulées avaient fini par gangréner ma joie de vivre alors que j’avais
tout, a priori, pour être épanouie…
— Vous voyez, ce n’est pas que je suis malheureuse, mais je ne suis pas vraiment heureuse
non plus… Et c’est affreux, cette sensation que le bonheur m’a filé entre les doigts! Pourtant,
je n’ai aucune envie d’aller voir un médecin; il serait capable de me dire que je fais une
dépression et de me gaver de médicaments! Non, c’est juste cette espèce de morosité… Rien
de grave, mais quand même… C’est comme si le cœur n’y était plus. Je ne sais plus si tout ça a
un sens!
Mes paroles semblèrent l’émouvoir, au point que je me demandai si elles ne le renvoyaient
pas à quelque chose de très personnel. Alors que nous nous connaissions depuis moins d’une
heure, il s’était installé entre nous un surprenant climat de connivence. Étrangère un instant
plus tôt, voilà que je franchissais avec ma confession plusieurs degrés d’intimité d’un coup,
créant un trait d’union précoce entre nos histoires.

Ce que j’avais livré de moi avait visiblement touché chez lui une corde sensible qui
l’animait d’une authentique motivation à me réconforter.
— «Nous avons autant besoin de raisons de vivre que de quoi vivre», affirmait l’Abbé
Pierre. Alors, il ne faut pas dire que ça n’a pas d’importance. Ça en a énormément, au
contraire! Les maux de l’âme ne sont pas à prendre à la légère. À vous écouter parler, je crois
même savoir de quoi vous souffrez…
— Ah oui, vraiment? demandai-je, en reniflant.
— Oui…
Il hésita un instant à poursuivre, comme s’il essayait de deviner si j’allais être réceptive ou
non à ses révélations… Il dut juger que oui, car il enchaîna, sur le ton de la confidence:
— Vous souffrez probablement d’une forme de routinite aiguë.
— Une quoi?
— Une routinite aiguë. C’est une affection de l’âme qui touche de plus en plus de gens
dans le monde, surtout en Occident. Les symptômes sont presque toujours les mêmes: baisse
de motivation, morosité chronique, perte de repères et de sens, difficulté à être heureux
malgré une opulence de biens matériels, désenchantement, lassitude…
— Mais… Comment vous savez tout ça?
— Je suis routinologue.
— Routino-quoi?
C’était surréaliste!
Il semblait habitué à ce genre de réaction, car il ne se départit pas de son flegme et
bienheureux détachement.
Il m’expliqua alors en quelques phrases ce qu’était la routinologie, cette discipline
novatrice encore méconnue en France, mais déjà bien répandue dans d’autres parties du
monde. Comment les chercheurs et scientifiques s’étaient rendu compte que de plus en plus
de gens étaient touchés par ce syndrome. Comment, sans être en dépression, on pouvait
ressentir malgré tout une sensation de vide, un vrai vague à l’âme et traîner la désagréable
impression d’avoir tout pour être heureux, mais pas la clé pour en profiter.
Je l’écoutais avec des yeux ronds, buvant ses paroles qui dépeignaient si bien ce que je
ressentais, ce qui l’engagea à poursuivre:
— Vous savez, la routinite paraît un mal bénin à première vue, mais elle peut causer de
véritables dégâts sur la population: entraîner des épidémies de sinistrose, des tsunamis de
vague à l’âme, des vents d’humeur noire catastrophiques. Bientôt, le sourire sera en voie de
disparition! Ne riez pas, c’est la vérité! Sans parler de l’effet papillon! Plus le phénomène
s’étend, plus il touche une large population… Une routinite mal endiguée peut faire baisser la
cote d’humeur d’un pays tout entier!

Au-delà de son ton grandiloquent, je sentais bien son souci d’en rajouter pour me
redonner le sourire.
— Vous n’exagérez pas un peu, là?
— Si peu! Vous n’imaginez pas le nombre d’analphabètes du bonheur! Sans parler de
l’illettrisme émotionnel! Un véritable fléau… Ne pensez-vous pas qu’il n’y a rien de pire que
cette impression de passer à côté de sa vie faute d’avoir eu le courage de la modeler à l’image
de ses désirs, faute d’être resté fidèle à ses valeurs profondes, à l’enfant qu’on était, à ses
rêves?
— Mmm, mmm… Sûrement…
— Malheureusement, développer ses capacités à être heureux n’est pas quelque chose
qu’on apprend à l’école. Il existe pourtant des techniques. On peut avoir beaucoup d’argent et
être malheureux comme les pierres, ou au contraire en avoir peu et savoir faire son miel de
l’existence comme personne… La capacité au bonheur se travaille, se muscle jour après jour.
Il suffit de revoir son système de valeurs, de rééduquer le regard qu’on porte sur la vie et les
événements.
Il se leva et alla chercher sur la grande table une coupelle remplie de confiseries, puis
revint m’en proposer pour accompagner mon thé. Il en picora distraitement quelques-unes,
tout en reprenant notre conversation qui semblait lui tenir particulièrement à cœur. Tandis
que je l’écoutais me parler de l’importance de revenir à soi, de s’aimer mieux pour pouvoir
être capable de trouver sa voie et son bonheur, de le faire rayonner autour de soi, je me
demandais ce qu’il avait bien pu vivre lui-même pour être aussi concerné…
Tout son être s’enflammait pour tenter de me faire partager sa conviction. Il marqua
soudain une pause, et me scruta de son regard bienveillant qui semblait lire en moi aussi
facilement qu’un aveugle lit le braille.
— Vous savez, Camille, la plupart des choses qui vous arrivent dans la vie dépendent de ce
qui se passe là-haut, enchaîna-t-il, se tapotant le crâne. Dans votre tête. Le pouvoir du mental
n’a pas fini de nous surprendre! Vous n’imaginez pas à quel point votre pensée influence
votre réalité… C’est un peu le même phénomène que celui décrit par Platon dans son Mythe
de la caverne: enchaînés dans une grotte, les hommes se font une image fausse de la réalité,
car ils ne connaissent d’elle que les ombres déformées des choses qu’un feu allumé derrière
eux projette sur le mur.
Je goûtai en silence le cocasse de la situation. Il faut dire aussi que je ne m’attendais pas à
philosopher dans un salon cosy, une heure après un accident de la route!
— Vous faites un parallèle entre le mythe de ​Platon et le mode de fonctionnement de notre
mental? Waouh…
Il sourit de ma réaction.

— Mais oui! J’y vois un parallèle avec les pensées qui placent un filtre entre la réalité et
nous-mêmes et la transforment au gré des croyances, des a priori et des jugements… Et qui
fabrique tout ça? Votre mental! Uniquement votre mental! J’appelle ça «la fabrique à
pensées». Une véritable usine! La bonne nouvelle, c’est que vous avez le pouvoir de les
changer, ces pensées. Broyer du rose ou broyer du noir n’est pas indépendant de votre
volonté… Vous pouvez travailler votre mental pour qu’il arrête de vous jouer des mauvais
tours: il suffit d’avoir un peu de constance, de persévérance et de méthode…
J’étais abasourdie. J’hésitais entre le prendre pour un fou et applaudir à deux mains son
incroyable discours. Je ne fis ni l’un ni l’autre, et me contentai de hocher la tête en signe
d’assentiment.
Il dut sentir que pour l’heure la jauge d’informations à digérer était atteinte.
— Pardonnez-moi, je vous embête peut-être avec toutes mes théories?
— Pas du tout, pas du tout! Je les trouve très intéressantes. Je suis juste un peu fatiguée, il
ne faut pas faire attention…
— C’est bien normal. Une autre fois, si vous le souhaitez, je serais ravi de vous reparler de
cette méthode… Elle a vraiment fait ses preuves pour aider des personnes à retrouver du sens
et à remettre sur pied un projet de vie épanouissant.
Il se leva et se dirigea vers un joli petit secrétaire en bois de cerisier. Il en sortit une carte
qu’il me tendit.
— Passez me voir à l’occasion, dit-il avec un doux sourire.
Je lus:
Claude DUPONTEL
Routinologue
15 rue de la Boétie
75008 Paris
06 78 47 50 18
Je me saisis de la carte sans savoir encore quoi en penser. Par politesse, je lui dis que
j’allais y réfléchir. Il n’insista pas, en apparence peu préoccupé par ma réponse. La
professionnelle de la vente que j’étais n’arrivait pas à comprendre: une personne à son
compte ne cherchait-elle pas à tout prix à décrocher un nouveau client? Son peu d’agressivité
commerciale semblait indiquer une confiance en soi rare. J’eus alors la conviction que si je
refusais cette opportunité, la seule qui avait quelque chose à perdre, c’était moi.
Mais pour l’heure, j’étais encore sous le joug des émotions de la soirée, cet accident
stupide, cet orage stupide, comme un début de mauvais film d’épouvante… Et maintenant, un

routinologue! J’hallucinais… Dans cinq minutes, les caméras allaient sortir et quelqu’un
crierait: «Surprise sur prises!»
La sonnette retentit. À la porte, ni caméra, ni journaliste, juste le remorqueur qui venait
d’arriver.
— Vous voulez qu’on vous accompagne? me demanda aimablement Claude.
— Non, vraiment, merci… Ça va aller. Vous avez déjà été tellement gentil. Je ne sais
comment vous remercier…
— Il n’y a pas de quoi. C’est bien normal d’aider en pareil cas! Envoyez-nous un texto
quand vous serez rentrée chez vous.
— C’est promis. Au revoir, et merci encore!
Je montai à l’avant avec le remorqueur pour lui indiquer le chemin jusqu’au lieu de
l’accident. Je jetai un dernier regard à travers la vitre et vit le couple tendrement enlacé me
faire un petit au revoir depuis le perron. Il émanait d’eux une telle impression d’amour et de
complicité!
C’est avec cette image de bonheur paisible flottant dans mon esprit que je me laissai
emporter dans le noir, cahotée dans cet engin qui me ramenait à la réalité de mes
problèmes…

4

Le lendemain matin, je me réveillai avec une migraine terrible. Et les marteaux piqueurs
allaient malheureusement jouer les Woody Woodpecker dans ma tête toute la journée!
J’avais passé une nuit agitée à repenser aux paroles de Claude Dupontel. Étais-je vraiment
atteinte de routinite aiguë? Le vague à l’âme qui me tenaillait depuis quelques semaines
méritait-il que je m’engage dans une telle démarche d’accompagnement? Parce que, de quoi
je me plaignais, en fait? J’avais un mari et un fils formidables, un travail qui m’offrait une
situation stable… Peut-être fallait-il simplement que je me secoue et que j’arrête de ruminer?
Pourtant, mon petit spleen de bobo pré-​quadragénaire avait la dent dure. J’avais bien tenté à
moult reprises de mettre mon mouchoir par-dessus, en vain…
Par moments, j’essayais malgré tout de remettre les choses en perspective. De «prendre de
la hauteur», comme ils disent dans les magazines psycho. Je passais en revue tous les
échelons de la misère humaine. Les gens sous les bombes. Ceux qui avaient une maladie
grave. Les sans-abri, les sans-travail, les sans-amour… À côté, mes problèmes semblaient bien
minimes! Mais comme l’avait dit Claude Dupontel, il ne fallait pas comparer ce qui n’était pas
comparable. L’échelle du bonheur ou du malheur n’est pas la même pour tous. Je ne
connaissais pas cet homme et pourtant, il semblait si équilibré, si… posé! Oui, posé, c’était le
mot. Bien sûr, je ne croyais pas aux recettes miracles qui transforment votre vie d’un coup de
baguette magique. Mais pour ce qui était de changer les choses, il avait l’air si convaincant! Il
affirmait que la routine et la morosité n’étaient pas une fatalité, qu’on pouvait choisir d’être
de ceux qui ne subissent pas leur quotidien et arrivent à vivre pleinement leur existence.
Faire de sa vie une œuvre d’art… Un projet qui paraissait a priori assez irréaliste, mais
pourquoi ne pas essayer, au moins, de tendre vers ça?
En théorie, l’envie était là. Mais en pratique? «Un jour, j’irai vivre en Théorie, parce qu’en
Théorie tout se passe bien…» Alors, comment passer à l’action et franchir l’étape du
yakafaucon? Cette question en tête, je me levai péniblement, avec la désagréable impression
d’avoir été rouée de coups toute la nuit. Pour ne rien arranger, je posai sans le faire exprès le
pied gauche en premier sur le sol. Superstition stupide, mais j’y vis illico un signe de mauvais

augure, réaction instantanée de mon cerveau asphyxié d’ondes négatives: la journée
s’annonçait mal…
Sébastien, mon supposé cher-et-tendre, me dit à peine bonjour. Il semblait aux prises avec
une cravate rebelle et je compris vaguement, entre deux jurons étouffés, qu’il était en retard
pour sa réunion. Ce n’était pas encore ce matin qu’il allait emmener Adrien à l’école. Soupir
et re-soupir.
Adrien, mon fils, neuf ans, six mois, douze jours et huit heures, aurait-il pu vous expliquer.
Sa hâte d’être grand m’émouvait et m’effrayait parfois; tout allait si vite! Trop vite. Adrien
faisait d’ailleurs toujours tout avec un temps d’avance. Pour venir au monde, il avait frappé à
la porte bien avant l’heure. D’une vitalité hors norme, il était déjà aussi remuant dans mon
ventre qu’un lâcher de balles sur un terrain de squash miniature. Le seul moyen de le faire
tenir en place aurait été de le ficeler sur une chaise. Peine perdue d’avance. Très tôt, nous
avions dû nous rendre à l’évidence: notre fils appartiendrait à la catégorie des «enfants
Duracell»: infatigables.
Ce que je n’étais pas. J’avais beau l’aimer plus que tout au monde, certains jours, je me
disais qu’il devait avoir un mini-aspirateur à énergie caché sous son T-shirt, qu’il utilisait à sa
guise, selon son bon plaisir de petit tyran légitime.
Bien que parents modernes élevés au biberon doltoïen et nous étant approprié à notre tour
le credo de Françoise Dolto*** «l’enfant est un sujet à part entière», nous nous étions rendu
compte que notre système d’éducation s’était par trop imbibé de permissivité. Sous prétexte
de faire la part belle au dialogue et au respect de la personnalité de l’enfant, nous avions trop
lâché la bride…
— Le caaaadre! n’avait cessé de me répéter ma mère.
Bien sûr, elle avait raison.
Le cadre: voilà donc ce que j’essayais d’installer depuis quelques mois pour endiguer notre
dérive laxiste. J’avais même amorcé un virage complet, et j’étais passée d’un extrême à
l’autre. Trop brutal, incontestablement… Mais on fait comme on peut, hein? Je houspillais
constamment Adrien pour lui poser des limites. Il râlait, mais finissait par obéir. Malgré son
pli très «enfant libre», il avait heureusement un vrai bon fond.
J’avais conscience d’être beaucoup sur son dos – pour son bien, pensais-je, avec la
sensation, par instants, de me transformer en moulin à messages contraignants. Un rôle que
je ne vivais pas très bien. «Range tes affaires, va prendre ta douche, éteins les lumières, fais
tes devoirs, baisse la lunette des toilettes…» J’avais rangé au placard mon costume de mèrecopine pour celui de mère-je-structure. Et ce que j’avais gagné en chaussettes rangées, je
l’avais clairement perdu en qualité de relation. Il s’était instauré entre nous un rapport de
force, une tension. Chien et chat. Ça grattait. Comme si on n’arrivait plus à se comprendre.

Mais aussi, comment pouvait-il avoir des comportements de préadolescent à même pas dix
ans?
J’en étais là de mes réflexions, lorsque j’entrai dans sa chambre. À dix minutes du départ,
il était en train de jouer au ping-pong contre le mur, à moitié habillé. Il avait enfilé des
chaussettes de couleur différente, s’était coiffé avec une vadrouille et laissait, sans-le-débutdu-commencement-d’un-scrupule, sa chambre ressembler au Beyrouth des années soixantedix…
Il leva sur moi ses grands yeux marron glacé aux cils étonnamment longs, dans lesquels
brillait toujours une lueur espiègle. Je m’arrêtai un instant sur ce visage rond aux traits fins,
sur cette bouche joliment dessinée, marquée par une moue volontaire. Même en bataille, ses
cheveux avaient un soyeux irrésistible qui attirait la main. Il était beau, le bougre! Je résistai
à la tentation de venir l’embrasser pour mettre bon ordre dans ce grand nawak. À moi la
casquette d’adjudant-chef des mauvais-​jours pour le recadrer.
— Mais mamannnnn! Pourquoi tu t’énerves? Cool, déstresse! me répondit-il, soulignant
ses paroles d’un geste de rappeur zen pêché dans son clip fétiche du moment.
Le petit côté frondeur de cette attitude me faisait systématiquement sortir de mes gonds.
On entendait encore mes semonces et autres rouspétances, tandis que je refermais la porte
de la salle de bain pour une douche expéditive. Je me savonnai sans ménagement, l’esprit
déjà assombri par ma to-do list de la journée.
Lorsque je sortis de la cabine, mon image, dans le miroir, me fit froncer les sourcils. Une
belle ride du lion marquait mon front. Je préférais le temps où j’étais gazelle…
Je regardai ce visage qui avait été joli, qui pourrait peut-être l’être encore, si j’avais le teint
moins blafard, si les cernes étaient moins bleutés sous mes yeux verts, qui avaient tant séduit
autrefois. Tout comme mes cheveux blonds et soyeux, quand je leur offrais encore du temps
et une coupe stylée pour encadrer mon visage rond. Trop rond aujourd’hui. La faute aux
quelques kilos accumulés après ma grossesse, puis au fil des années et des échappatoires
sucrées. Maussade, j’empoignai mes petites bouées de plaisirs trop vite avalés en regard de
leur durée de stockage, pour mesurer l’ampleur des dégâts. De quoi me gâter l’humeur pour
la journée!
Je repassai dans la chambre en hâte pour m’habiller et bousculai par mégarde le cadre
photo sur notre table de chevet. Je le ramassai pour le remettre en place. Une jolie photo de
notre couple au temps où, la nuit, nous savions encore faire la course avec la lune et rire avec
les étoiles… Où était-il passé, ce bel homme au regard brillant qui savait si bien me faire
chavirer, roulant les mots doux dans mon cou? Depuis quand n’avait-il pas fait la moindre
esquisse d’un geste de séduction? Pourtant, il était gentil. Sacrément gentil. À l’évocation de
cette tendresse tiède, de cette amicalité qui avait insidieusement remplacé la fougue de nos

débuts, je ressentis une vague nausée. Autrefois jungle sauvage et luxuriante, nos sentiments
amoureux s’étaient transformés au fil des saisons en un jardin à la française: prévisible, lisse,
sans un brin d’herbe qui dépassait.
Or, l’amour, il faut que ça déborde, que ça crépite, que ça bouillonne, que ça jaillisse, non?
En tout cas, c’était ainsi que nous voyions les choses. À quel moment cela avait-il basculé?
Avec l’arrivée d’Adrien? Quand Sébastien avait été promu? Allez savoir… Quoi qu’il en soit, le
résultat était le même: enlisée dans notre gadoue conjugale, étriquée dans une existence trop
bien huilée, je faisais le constat d’une vie de couple insipide qui avait fini, tel une gomme trop
mâchée, par perdre toute sa saveur…
Je chassai ces pensées désagréables d’un geste brusque et je fis disparaître mon corps sous
les premières affaires qui me tombèrent sous la main. Au diable la grâce et l’élégance! Pour
qui, pour quoi, de toute façon? Depuis que j’étais en couple, je n’intéressais plus personne.
Alors, le confort avant tout…
Je déposai mon fils à l’école à la va-vite en le houspillant sur le chemin pour qu’il se
dépêche. Vite était le mot grand manitou de nos existences. Il dictait sa loi, sévissait comme
un tyran tout-puissant et nous soumettait à l’écrasant pouvoir de la petite aiguille. Il n’y avait
qu’à observer ces gens prêts à en écraser d’autres pour monter dans une rame déjà bondée,
parce qu’ils ne veulent pas attendre trois minutes le train suivant, ou à griller un feu rouge
pour gagner quelques secondes quitte à risquer un accident grave, ou capables de téléphoner
en pianotant sur un écran, tout en fumant et en mangeant…
Je n’échappais pas à la règle. Faute de voiture, je courus jusqu’au métro et manquai de
faire un vol plané dans les escaliers.
Très bonne idée de se casser une jambe pour ne pas rater sa rame, Camille!
Essoufflée, en nage malgré le froid, je m’affalai sur un siège, tout en me demandant
comment j’allais faire pour survivre à cette journée.

*** Pédiatre et psychanalyste française spécialisée en psychanalyse des enfants.

5

En partant de chez Claude Dupontel, huit jours auparavant, j’avais glissé sa carte dans mon
manteau. Depuis, tous les jours, je la triturais, la tournais et la retournais dans ma poche,
sans me décider à l’appeler. Ce ne fut que le neuvième jour, en sortant d’une réunion
houleuse au bureau durant laquelle mon boss m’avait publiquement rabrouée, que je décidai
que ça ne pouvait plus durer: il fallait que les choses changent! Je ne savais pas vraiment
comment, ni par où commencer, mais je me disais que Claude, lui, le saurait peut-être…
Je profitai de la pause déjeuner pour passer mon coup de fil. J’avais encore l’estomac
retourné de la réunion du matin.
Au bout de quelques sonneries, il décrocha.
— Monsieur Dupontel?
— Lui-même.
— C’est Camille, vous vous souvenez?
— Ah, oui. Bonjour Camille. Comment allez-vous?
— Bien, bien, merci. Enfin… Pas si bien que ça, en fait. C’est justement pour ça que je vous
appelle.
— Oui?
— Vous m’avez proposé de me parler un peu plus de votre méthode. Ça m’intéresse
vraiment. Alors, si vous avez une disponibilité…
— Je vais regarder ça. Voyons… Vendredi, 19 h, ça vous irait?
Je réfléchis en hâte à ce que j’allais faire d’Adrien… Puis me dis qu’il pourrait rester un
moment tout seul, le temps que son père rentre du travail.
— C’est d’accord, je m’arrangerai… Merci beaucoup! Alors, à vendredi…
— Oui, à vendredi, Camille. D’ici là, prenez soin de vous!
Prenez soin de vous… Les mots résonnaient encore à mes oreilles, tandis que je marchais
pour regagner le bureau. Cela faisait tellement de bien, quelqu’un d’un peu attentionné!
Quelques grammes de bienveillance dans ce monde de brutes! Un monde que je connaissais
bien, étant la seule femme dans un groupe de huit commerciaux… Les moqueries fusaient à

longueur de journée, un humour potache qui tournait parfois à l’ironie mordante. Cela
m’épuisait à la longue. J’avais vraiment envie d’autre chose… Plus d’authenticité dans les
relations, peut-être. Bien sûr, j’étais très contente d’avoir ce travail. Un emploi permanent, de
nos jours, c’était déjà un luxe, comme me l’avait répété ma mère.
Ah, ma mère… Mon père l’avait quittée peu de temps après ma naissance, et même s’il
n’avait pas complètement disparu du paysage, lui apportant de temps à autre une petite aide
financière, elle s’était débrouillée seule pour assumer la situation, et m’avait toujours donné
l’impression de tirer le diable par la queue. Si bien que quand arriva pour moi le moment de
choisir une orientation professionnelle, il ne fut pas question de choisir une voie autre que
celle qui, selon elle, pourrait offrir les meilleurs débouchés. Celle qui mènerait à un métier
lucratif, pour que je puisse être autonome financièrement, quoi qu’il m’arrive dans la vie…
Moi qui avais une passion pour le dessin depuis toujours, je dus ranger mes beaux projets
dans les cartons, et m’engager à regret dans des études de commerce. Je filai droit. En
apparence du moins. Car, en moi, quelque chose s’était distordu. Un rêve d’enfant qui part
aux oubliettes, c’est la scoliose du cœur assurée!
Le jour où je décrochai mon diplôme fut sans doute pour ma mère le plus beau jour de sa
vie après celui de ma naissance. J’allais avoir un avenir meilleur que le sien. Sa joie mit un
peu de baume sur mon invisible blessure, et je finis par me persuader que ce n’était pas si
mal. Mon début de carrière fut très prometteur. J’avais des dispositions pour le contact
humain. Puis mon mariage et l’arrivée d’Adrien mirent un frein à mes ambitions. N’ayant pas
envie de ressembler à une mère courant d’air dont la carrière passait avant tout le reste, je
décidai de prendre un temps partiel pour pouvoir profiter de mon fils. Je pensais naïvement
avoir choisi la meilleure solution. Je n’avais pas évalué ce que ce statut avait de bâtard: outre
la difficulté de faire en quatre jours ce que les autres faisaient en cinq, j’avais la nette
impression d’avoir perdu un peu de l’estime de mes collègues et supérieurs. Une sorte de
dévaluation que je vivais comme une injustice.
Mon emploi avait commencé en même temps que ma relation amoureuse. Douze années
plutôt sereines, avec des hauts et des bas, bien sûr, mais sans gros nuages. À l’aube de mes
quarante ans – trente-huit ans et quart pour être précise (Dieu, pourquoi les grains du sablier
me donnaient-ils l’impression de s’écouler de plus en plus vite au fil des années?) –, le bilan
n’était pas si mal: un mari qui était resté à mes côtés – j’avais apparemment échappé à la
malédiction familiale de la femme quittée, mais j’y pensais parfois comme à une épée de
Damoclès –, un enfant magnifique – certes remuant, mais n’était-ce pas là le signe d’une
belle vitalité? – et un travail qui remplissait à merveille sa fonction pécuniaire, avec la
gratification, parfois, de décrocher un contrat client.
Tout allait donc plutôt bien. Plutôt. Et c’était précisément pour ce «plutôt» que j’avais hâte

d’aller voir Claude Dupontel. Un petit plutôt qui cachait de grands pourquoi, avec tout un
cortège de remises en question, comme j’allais bientôt en faire l’expérience…
Le jour de notre rendez-vous, j’arrivai au pied d’un bel immeuble à l’impressionnante façade
haussmannienne: pierres de taille tout en élégance, balcons en fer forgé, corniches et
moulures ouvragées. Je pénétrai par une porte cochère dans un hall luxueux, sous le regard
oblique d’une cariatide. Un peu intimidée, je me glissai à pas de souris jusqu’à la cour
intérieure, joliment pavée et décorée de plantes verdoyantes déployant pour le visiteur toute
la palette de leur richesse graphique. Un havre dans la jungle urbaine. «Première porte à
gauche au fond de la cour», m’avait indiqué Claude Dupontel.
À peine eussé-je sonné qu’une petite femme toute menue m’ouvrit, comme si elle
m’attendait derrière la porte.
— C’est vous, Camille? me demanda-t-elle sans préambule, avec un grand sourire.
— Euh, oui, c’est bien moi, répondis-je, un peu interloquée.
Elle me demanda de la suivre dans un long couloir et il me sembla qu’elle me jetait des
petits regards curieux et amusés. Passant près d’un miroir, je ne pus m’empêcher de vérifier
si mon rouge à lèvres n’avait pas débordé ou si quelque chose ne clochait pas dans ma tenue.
Mais, non, rien. Elle m’installa dans une salle d’attente aux fauteuils aussi moelleux que
luxueux, m’assurant que M. Dupontel serait à moi dans un instant. Je me laissai captiver par
les œuvres d’art contemporain qui ornaient les murs, leurs entrelacs de formes et leurs
subtils jeux de couleurs. L’assistante reparut quelques instants plus tard et fit entrer une
nouvelle venue. La jeune femme, à qui je ne donnai guère plus d’une trentaine d’années,
s’assit sur un fauteuil à ma gauche. Une brune piquante. J’enviai sa ligne et l’élégance de son
look branché. Surprenant mon examen muet, elle me sourit.
— Vous avez rendez-vous avec Claude?
— Oui.
— C’est votre première visite?
— Oui.
— Vous allez voir, il est extraordinaire! Avec moi, il a fait des miracles… Bien sûr, sa
méthode a de quoi surprendre, au début, mais…
Elle se penchait vers moi dans l’intention manifeste de m’en dire plus, lorsque la porte
s’ouvrit sur Claude Dupontel.
— Ah, Sophie, vous êtes là… Bonjour Camille. Nous en avons pour un tout petit instant,
juste un papier à échanger, et je suis à vous.
La jeune femme le suivit comme on suivrait quelqu’un au bout du monde. J’entendis son
petit rire perler dans le couloir. Ils avaient l’air de s’entendre comme larrons en foire! La

porte du cabinet se ferma. Silence. Puis elle se rouvrit peu de temps après, et j’entendis de
nouveau le petit rire. Ça allait être à moi…
Discrètement, j’essuyai ma main sur le pan de mon manteau, espérant faire disparaître les
traces de sa coupable moiteur. Quelle stupidité de ressentir du trac pour un rendez-vous
comme celui-là, alors qu’il s’agissait d’une simple visite de curiosité!
— Camille? Suivez-moi, c’est par ici…
Je marchai sur ses pas jusqu’à son cabinet, qui me surprit encore par son décor raffiné.
— Asseyez-vous, je vous en prie. Je suis content de vous voir, dit-il avec un sourire qui ne
démentait pas ses propos. Et si vous êtes là, c’est que vous avez envie de changer des choses
dans votre vie, n’est-ce pas?
— Oui. Enfin, je crois… Ce que vous m’avez dit l’autre jour a vraiment suscité mon intérêt
et j’ai bien envie d’en savoir plus sur votre méthode.
— Je vous dirai pour faire court que ce n’est pas une méthode conventionnelle, dès lors
qu’elle propose une approche plutôt expérientielle que théorique du changement. Nous
partons du principe que ce n’est pas entre les murs d’un cabinet que la personne qui désire
changer trouvera sa vérité, ni qu’elle comprendra quel sens donner à sa vie! C’est dans
l’action, le concret, l’expérience… Pour le reste, cette méthode puise ses sources dans les
enseignements de divers courants de pensées philosophiques, spirituels et même
scientifiques, et s’inspire des techniques les plus éprouvées de développement personnel à
travers le monde. Un condensé de ce que les hommes ont pensé de mieux pour évoluer en
bien.
— Je comprends… Vous dites «donner un sens à sa vie»… Ça me parle, bien sûr. C’est ce
qu’on veut tous, non? Un peu comme un Graal… En revanche, ça me paraît difficile à trouver,
et je ne saurais pas par quel bout commencer!
— Ne vous inquiétez pas! «Donner un sens à sa vie», c’est le fil rouge du changement.
Dans la pratique, on procède étape par étape.
— Étape par étape?
— Oui, il va de soi qu’on ne devient pas «ceinture noire du changement» du jour au
lendemain. C’est pourquoi j’applique la théorie des petits pas pour faire progresser mes
élèves par paliers. Quand on parle de changement, beaucoup de gens s’imaginent quelque
chose d’énorme, de radical, mais les changements de vie décisifs commencent par de petites
transformations, en apparence anodines… Il se peut que mes conseils vous apparaissent par
moments comme des évidences, des lapalissades presque… Ne vous y trompez pas: ce n’est
pas de réussir à faire une fois les choses qui est compliqué, c’est d’y parvenir tous les jours.
«Nous sommes ce que nous répétons sans cesse», disait Aristote. C’est si vrai! Devenir une
personne meilleure, plus heureuse, équilibrée demande du travail et des efforts réguliers.

Vous verrez que la difficulté n’est pas de savoir ce qu’il faudrait faire pour aller mieux, mais
de s’engager fermement et de passer enfin de la théorie à la pratique.
— Et qu’est-ce qui vous fait croire que j’en suis capable?
— Ce n’est pas à moi de le croire, c’est à vous! Mais plutôt que de vous demander si vous
en êtes capable, commencez par vous demander si vous en avez envie. En avez-vous envie,
Camille?
— Euh, oui… Je crois, oui.
Il me sourit avec indulgence, puis m’invita à venir regarder les documents accrochés sur le
mur, près de son bureau. Je m’approchai.
Des photos de personnes épanouies, photographiées dans ce qu’on devinait être leur
propre affaire florissante, des cartes postales de remerciements envoyées depuis des
destinations lointaines et luxueuses, des témoignages de reconnaissance en tout genre…
— Eux aussi, quand ils ont commencé, ils doutaient. Comme vous. C’est normal au début.
Ce qu’il faut, c’est une bonne motivation pour se lancer! Vous sentez-vous motivée pour
changer, Camille?
J’essayai de me sonder les entrailles.
— Oh oui, oui, plutôt! Même si ça me fait un peu peur, j’ai vraiment envie que les choses
bougent! Comment… Là, c’est très flou!
— Classique. Pour vous aider à y voir plus clair, voulez-vous faire un petit exercice simple
qui n’engage à rien, et qui ne prendra que quelques instants?
— Oui, pourquoi pas…
— Parfait. Je vous propose donc de noter noir sur blanc tout ce que vous aimeriez changer
dans votre vie. Je dis bien tout, des choses les plus anodines aux choses les plus essentielles.
Ne censurez rien, d’accord? Est-ce que ça vous convient?
— Oui, tout à fait.
Il m’installa sur un petit bureau-secrétaire, dans un angle de la pièce, où papiers et stylos
de toutes sortes attendaient les postulants-pour-une-vie-meilleure.
— Je vous laisse. Je reviens dans un moment, dit-il avec un sourire encourageant.
Je trouvai l’exercice assez simple et commençai à noter tout ce qui me venait à l’esprit,
passant au crible le film de ma vie. Je fus heureuse de voir que les idées fusaient, un peu
moins de constater au bout de quelques instants à quel point ma liste s’allongeait. J’étais en
train de prendre conscience du nombre d’insatisfactions que j’avais accumulées et j’en
éprouvais un choc.
Quand Claude Dupontel revint, il eut la délicatesse de ne pas hausser les sourcils devant la
longueur de ma liste. Il dit simplement:
— C’est très bien.

Je ressentis alors le bête petit pincement de joie des collégiennes qui obtiennent une
gratification de leur professeur.
N’importe quoi! Il n’y a vraiment pas de quoi être contente d’avoir une telle liste de
frustrations!
Il dut lire dans mes pensées, car il reprit, rassurant:
— Soyez fière de vous. C’est très difficile d’avoir le courage de coucher sur le papier tout ce
qui ne va pas dans sa vie! Vous pouvez vous en féliciter.
— J’ai un peu de mal à être fière de moi, d’une manière générale…
— C’est quelque chose qui peut changer rapidement.
— Difficile à croire, vu d’ici…
— C’est pourtant la première chose que je vais vous demander, Camille: d’y croire. Êtesvous prête à faire ça?
— O… Oui… Je crois… Enfin, je veux dire, j’en suis sûre!
— À la bonne heure! «Le changement est une porte qui ne s’ouvre que de l’intérieur»,
comme disait Tom Peters. Ce qui veut dire, Camille, qu’il n’y a que vous qui pouvez décider
de changer. Je peux vous y aider. Mais j’ai besoin de votre engagement total.
— Qu’est-ce que vous entendez par «engagement total»? demandai-je, vaguement
inquiète.
— Simplement que vous vous prêtiez entièrement au jeu de ce que je vous demanderai de
faire. Rassurez-​vous: rien ne sera jamais ni dangereux, ni hors de votre portée. Nous
travaillerons ensemble dans un cadre éthique, respectueux de votre rythme d’évolution. Le
seul objectif est de créer en vous des déclics positifs pour accompagner vos changements de
vie…
— Et si jamais la méthode ne me plaît pas?
— Il n’y a aucune obligation à poursuivre. Si vous voulez arrêter, vous arrêtez. Mais si vous
décidez de continuer, je vous demanderai de vous impliquer à 400%. C’est comme ça qu’on
obtient les meilleurs résultats.
— Combien de temps dure un accompagnement, en général?
— Le temps qu’il faut à la personne pour redessiner le projet de vie qui fera son bonheur…
— Hum. Je vois… Encore une question: vous ne m’avez pas parlé du prix et je ne sais pas si
j’ai les moyens d’un tel suivi…
— La routinologie a un mode de fonctionnement unique et très particulier à ce niveau-là,
mais qui a largement fait ses preuves: vous ne payerez que ce que vous estimerez me devoir,
et seulement quand vous aurez réussi. Si ma méthode échoue et que vous n’êtes pas
satisfaite, vous ne payerez rien.
— Quoi? C’est complètement fou! Comment faites-vous pour vivre? Et comment êtes-vous

sûr que les gens auront l’honnêteté de vous payer un jour ou l’autre?
— C’est votre vision du monde pour l’instant, Camille. Je peux cependant vous assurer
qu’en misant sur la confiance et sur d’autres valeurs comme le partage de connaissances, le
soutien inconditionnel, ceux que j’ai aidés se sont montrés plus que généreux avec moi, une
fois leurs objectifs atteints… Je crois au potentiel de réussite de chacun, pour peu qu’il
respecte sa personnalité et ses valeurs profondes. Il suffit de monter le projet de vie en
adéquation avec ce qu’on est vraiment. Cela demande un véritable engagement, de la
méthode et beaucoup d’efforts. Mais quelle récompense!
— Vous avez déjà eu des cas en échec?
— Jamais.
— …
— Bien. Nous allons nous arrêter là pour aujourd’hui. Je vous laisse réfléchir
tranquillement à tout ça. Vous pouvez aussi décider de vous engager dans la première étape
pour voir ce que ça donne… Si c’est concluant, vous continuez, sinon, vous arrêtez!
— Je vais y penser, merci Claude.
Il me raccompagna à la porte et me donna une poignée de main ferme, celle de quelqu’un
qui sait ce qu’il veut dans la vie. Je l’enviai.
— Je reviens vers vous très vite pour vous dire… Au revoir, Claude.
— Prenez votre temps, au contraire. Au revoir, Camille.

6

Je me retrouvai dans la rue comme étrangère à moi-même: cet entretien m’avait chamboulée.
Mes mains tremblaient un peu, et je ne savais pas si c’était de peur ou d’excitation. Tandis
que je me dirigeais vers le métro pour rentrer chez moi, les pensées se bousculaient à une
allure folle dans mon esprit. À chaque pas, je me remémorais les paroles de Claude, et ma
détermination grandissait: «Chacun a un devoir vis-à-vis de la vie, ne croyez-vous pas?
Apprendre à se connaître soi-même, prendre conscience que le temps est compté, faire des
choix qui engagent et qui ont du sens. Et surtout, ne pas gaspiller ses talents… Camille, il est
toujours urgent de se réaliser!»
Pendant la soirée, je ressassai ce que ma vie était à ce jour: une planque, celle de mon
travail, celle de mes amours… Des cache-misère… Il était temps pour moi de cesser de me
voiler la face et d’oser reprendre les choses en main. «Changez tout, changez tout, pour une
vie qui vaille le coup. Changez tout, changez tout, changez tout», chantait Michel Jonasz. Je
devais, moi aussi, en faire ma chanson.
Ma vie de mère était tendue. Entre mon fils et moi, depuis quelque temps, la tension était
même électrique. Tout me pesait. Entre la vie scolaire, les activités de loisir et les rendez-vous
médicaux, j’avais l’impression de ne plus m’appartenir, de ne pas avoir une minute à moi. Dès
que je mettais un pied à la maison, j’étais happée. Faute de pouvoir m’occuper un peu de moi,
mon seuil de tolérance avait considérablement baissé. Je m’énervais d’un rien. Surtout pour
les devoirs qui, cette année, avaient triplé, sous la coupe d’un professeur trop zélé. Déjà
fatigué de sa journée d’école, Adrien vivait ce surcroît de travail comme une punition. Ça n’en
finissait pas. J’avais l’impression de le tirer comme un âne mort. Je criais. Il explosait. En
larmes ou en crise de nerfs…
Excédée, je le laissais en roue libre une fois les obligations scolaires expédiées, et il se
ruait sur les écrans. Le choix de la facilité, j’en avais conscience, mais j’avais besoin d’un peu
de paix, de décompresser cinq minutes. C’est humain, non? me disais-je pour me rassurer.
Souvent, il voulait que je vienne voir le monde imaginaire qu’il venait de construire sur
Minecraft, son jeu préféré du moment, ou bien une vidéo coup de cœur sur YouTube.

— Je n’ai pas trop le temps, mon chat, il faut que je prépare le souper…
C’était ainsi. Depuis quelques mois, je ne me sentais pas l’énergie de m’intéresser à son
univers, creusant sans m’en rendre vraiment compte un fossé entre nous… Il repartait, alors,
déçu et vaguement triste.
— Tu ne fais jamais rien avec moi! me reprochait-il parfois.
Je me débattais dans les justifications.
— Adrien, essaie de comprendre un peu. Tu es grand, maintenant. Les choses ne se font
pas toutes seules! Et puis, avec tous les jeux que tu as…
— Oui, mais je n’ai jamais personne avec qui jouer… Pourquoi tu ne me fabriques pas un
petit frère?
Et voilà, encore la culpabilisation… Pourquoi serait-on obligée, en tant que femme
européenne, de faire 2,01 enfants? Et si moi, je n’en voulais qu’un seul?
La pression sociale… Ça aussi, ça m’énervait! À longueur d’année, on me rebattait les
oreilles avec des phrases convenues. «C’est triste, un enfant unique! Il doit s’embêter…»
Sébastien avait été déçu, quand je lui avais avoué que je n’en voulais pas d’autres… Peutêtre cela aussi avait-il participé à notre prise de distance? Ça et la routine. Le travail de sape
de la monotonie, de l’ordinaire. À force de ne plus se sentir obligé de paraître, on ne paraît
plus du tout. Le laisser-aller gagne du terrain. Il devient même criant, sous notre nez, mais on
ne s’en rend même plus compte.
J’en étais là de mes réflexions, lorsque je jetai un coup d’œil à mon mari, étendu sur le
canapé, à regarder la télévision d’un œil et à jouer sur son téléphone intelligent de l’autre,
indifférent à ma présence, et surtout inconscient de mon agitation intérieure. Ce fut
l’élément déclencheur. Voilà, je voulais sortir de ce bonheur léthargique, réglé comme du
papier à musique, arrêter de me contenter d’une gentille petite vie tellement brossée dans le
sens du poil qu’elle avait fini par perdre tout son sens. Oser bousculer le bien-établi,
l’attendu, le convenu! Troquer le rassurant contre l’exaltant! Bref, appuyer sur la touche
«reset» et repartir sur de nouvelles bases.
Je composai un texto à Claude Dupontel, et appuyai aussitôt sur la touche «envoi» comme
quelqu’un retire sous lui une échelle: pour être sûr de ne plus pouvoir revenir en arrière.
Réfléchir davantage aurait été prendre le risque de reculer.
Je suis décidée à faire un essai, voir ce que votre méthode peut donner. Je n’ai rien à
perdre, n’est-ce pas?
Une demi-heure plus tard, je tressaillis en entendant le bip de mon cellulaire.
Bravo pour ce premier pas, Camille. C’est celui qui
coûte le plus, mais vous ne le regretterez pas, j’en

suis sûr. Guettez votre courrier. Vous y recevrez mes
premières instructions. À bientôt, Claude.
J’étais contente. Excitée. Inquiète. Les trois à la fois.
Je passai une nuit agitée, rêvant que je dévalais une pente à ski, à une allure trépidante,
folle de joie, jusqu’à ce que je me rende compte que malgré toutes mes tentatives, je
n’arrivais plus à m’arrêter… Je me réveillai en nage et glacée de frayeur.
La journée me parut interminable, tant j’avais hâte de rentrer chez moi pour ouvrir ma
boîte aux lettres. Déception. Elle était vide.
Tu es trop impatiente, ma pauvre Camille! Tu n’es pas sa priorité.
Le lendemain, elle était vide encore. Nouvelle déception.
Bah, ça ne fait même pas quarante-huit heures…
Le surlendemain… Vide!
Je rongeais mon frein. Mon excitation s’était muée en frustration. Quand est-ce que ça
allait enfin débuter? Au bout de huit jours d’attente fébrile, je craquai et téléphonai à Claude.
Son assistante me répondit de sa voix charmante, programmée pour calmer toutes les
impatiences.
— Désolée. M. Dupontel est en rendez-vous toute la journée. Je peux lui communiquer un
message?
— Euh, oui, merci. Je voudrais savoir quand mon programme va commencer.
— Que vous a-t-il dit, la dernière fois que vous l’avez vu?
— D’attendre ses instructions qui arriveraient par courrier.
— S’il vous a dit ça, alors, il n’y a qu’à attendre. Au revoir… Excellente journée.
Cette fois, sa voix fleurie m’horripila. Je raccrochai, dépitée, trépignante, prête à torpiller
le premier magazine qui me tomberait sous la main pour le réduire en boulettes de papier.

7

Trois jours plus tard, je reçus – enfin! – le courrier tant attendu. Onze jours de patience. Je
tâtai l’enveloppe, légèrement rembourrée, essayant fébrilement de découvrir ce qu’elle
contenait.
À l’intérieur, je découvris une chaîne que je reconnus tout de suite comme étant un collier
Charms. Un adorable petit pendentif en forme de lotus blanc y était accroché.
Je dépliai vite le petit mot manuscrit de Claude, écrit sur une feuille pliée en quatre.

Bonjour Camille,
Je suis heureux de votre décision de repartir à la conquête de votre vie! Je crois en vous
et vous souhaite d’ores et déjà bon courage pour arriver à vos fins. En signe de
bienvenue et d’encouragement, je vous offre ce premier Charms en forme de lotus
blanc. Chaque fois que vous aurez franchi une étape décisive, un «palier de
changement», vous recevrez un nouveau lotus Charms, d’une nouvelle couleur. Comme
en arts martiaux, le code couleur correspondra à la montée d’un niveau: blanc,
débutant, puis jaune, vert, bleu, violet… jusqu’au lotus noir qui marquera votre stade
ultime de changement. Il sera l’indication que vous aurez atteint tous vos objectifs…
Je fis tourner le pendentif entre mes doigts, séduite par le principe, puis poursuivis ma
lecture:
Ces derniers jours, sans que vous le sachiez, l’initiation a déjà commencé et vous a
appris la première leçon: ne jamais rester dans l’attente et la passivité. Vous avez passé
votre temps à guetter mes instructions, pour que je vous dise quoi faire. Or, vous
pouviez déjà commencer à agir par vous-même. Souvenez-vous bien, Camille: vous êtes
la seule et unique personne qui peut faire bouger votre propre vie. Le mouvement doit
partir de vous. Je serai un guide, mais n’accomplirai rien à votre place. Notez sur un
post-it cette phrase que vous regarderez chaque jour:
«Je suis la seule personne responsable de ma vie et de mon bonheur.

Voici maintenant votre première mission: l’opération «Grand blanc». Vous allez
procéder à un ménage in/out intégral. Je m’explique: ménage in, ménage intérieur. Il
s’agit d’identifier dans votre environnement tout ce qui vous paraît toxique, néfaste,
sclérosant dans vos relations et votre organisation. J’appelle ça de l’écologie
personnelle! Vous ferez parallèlement un grand ménage out, ménage extérieur, chez
vous: vous jetterez au moins dix objets inutiles, rangerez, trierez et améliorerez votre
intérieur de toutes les façons possibles. Apportez-moi les photos la prochaine fois. Vous
avez quinze jours. Entre-temps, vous pouvez bien sûr me confier, si besoin, vos
difficultés par courriel ou texto. Je prendrai toujours le temps de vous répondre. Bon
courage et à bientôt!
La lettre m’échappa des mains. Quel programme! L’idée de me transformer en Madame
Blancheville ne me faisait pas vraiment fantasmer. Et vu l’état de la maison, je partais de très
loin… Sans parler du manque de temps. Je n’aurai jamais le temps! Je rentrais toujours assez
tard du travail pour compenser mes horaires partiels; quant au mercredi, mon soi-disant jour
libre, c’était un véritable marathon d’activités périscolaires et médicales pour Adrien! Claude
avait oublié un petit détail: je n’étais pas femme au foyer! Je n’avais pas des journées entières
devant moi!
Je lui fis aussitôt part de mon inquiétude par texto:
Bonjour. Mission Grand Blanc trop difficile. N’aurai
jamais le temps! Que faire? Cordialement, Camille.
Je guettai sa réponse. Elle me parvint dans un courriel que je reçus plus tard dans la
journée:
Chère Camille,
Le temps, en soi, n’est pas un problème. Seul le
mental peut en être un. Si vous vous persuadez que le
temps est un problème, il en sera un. Si, au contraire,
vous êtes convaincue que vous réussirez à en
dégager, il y a de fortes chances que vous y
parveniez. ​Essayez… Vous verrez, votre cerveau croit
ce que vous lui dites. Mais ne vous en faites pas, nous
aborderons largement ce thème du mental et de la
pensée positive prochainement… Pour l’instant, voyez
déjà comment vous atteler à votre tâche par quart
d’heure ou demi-heure, le soir, le week-end. Et

rappelez-vous: l’énergie appelle l’énergie. Les
premiers jours, ces efforts vous sembleront très
difficiles, puis de moins en moins. Plus vous en ferez,
plus vous aurez envie d’en faire! Bon courage, Claude.
Il voulait que je fasse mes preuves en me transformant en Rocky des plumeaux? Ok.
J’allais lui montrer de quoi j’étais capable!
Le soir même, sitôt Adrien couché, je m’armai pour une bataille sans merci contre la
poussière et le désordre. En rentrant du bureau, j’avais acheté une armada de sacs poubelle
cent litres et de produits ménagers en tous genres. L’huile de coude allait couler à flots, vous
pouvez me croire!
Sébastien suivit ce manège de ménage avec des yeux ronds où brillait une lueur railleuse
et où je lisais un certain scepticisme. Ça m’était bien égal! Rien n’aurait pu m’arrêter dans
mon élan de tornade ménagère. Enfin, rien jusqu’à ce que j’ouvre le placard du couloir… Là
m’attendaient un monceau de papiers débordant de cartons écornés, parfois même éventrés,
un bric-à-brac d’objets inutiles dignes des plus improbables brocantes, depuis la poupée
bannie jusqu’à la lanterne photophore de jardin alors qu’on n’a pas de jardin, des piles de
vêtements aussi chancelantes que des châteaux de cartes, des affaires trop petites, trop
grandes, trop usées, des chandails à trous, des chandails à mites, des chandails à bouloches,
des raquettes de badminton encastrées dans un stepper jamais utilisé, des boîtes à souvenirs
avec le briquet d’un concert oublié, des lettres pas ouvertes, des lettres ouvertes de gens dont
on a oublié le visage, des lettres de gens qu’on aime et à qui on a oublié de le dire, un paquet
de mouchoirs marqués SNIF trouvé dans un magasin de gadgets à la lointaine époque de sa
période fleur bleue, la photo de son premier chum, dont on se demande bien comment on a
pu en être amoureuse, un carnet de notes du secondaire, un petit sachet de dragées de son
mariage toutes collées et baveuses avec le temps mais qu’on garde quand même, parce que
quand même…
Je sortis tout du placard, et devant cet immense monticule plein de poussière, je l’avoue, je
faillis jeter l’éponge. Mais au fur et à mesure que j’élaguai, c’était fou, je récupérais de
l’espace vital dans mon esprit! Cette «thérapie par le vide» me faisait le plus grand bien.
Soir après soir, je gagnais ainsi du terrain sur le désordre. Je traquais les mauvaisessurprises-de-derrière-les-meubles, les recoins oubliés, les objets qu’on n’osait plus jeter tant
on était habitué à les voir… Adieu poussière rebelle, indignes poils dans le lavabo, calcaire
récalcitrant et joints pas-la-joie! Sans relâche, sans fléchissement, je finis par obtenir une

belle récompense. À la fin de la semaine, la maison ressemblait presque à un appartement
témoin. Je jubilais.
— Eh bien, on ne t’arrête plus, commenta Sébastien avec une pointe d’ironie feinte, dans
laquelle perçait maintenant une certaine admiration.
— Ça fait du bien, non?
— Oui, oui, ça fait du bien. C’est juste un peu… surprenant que ça te prenne d’un coup,
comme ça!
Quoi? Il aurait fallu lui envoyer un avis de transformation avec accusé de réception? Il y
avait aussi des lenteurs de procédures dans l’art du bonheur ménager? Sa tiédeur face au
changement m’agaçait! J’aurais voulu qu’il s’enthousiasme, qu’il participe… Pourquoi me
donnait-il toujours l’impression d’être spectateur de notre vie conjugale? J’avais envie de le
secouer, de lui dire qu’il était urgent de changer des choses, que cet immobilisme m’étouffait
et effritait mes sentiments pour lui aussi sûrement que la houle grignote les bords d’une
falaise…
Le week-end suivant, je décidai tout de même mes hommes à donner un coup de frais à notre
intérieur.
Direction le centre de bricolage. Je me réjouissais de cette ultime étape, la déco, cerise sur
le gâteau de mon opération Grand Blanc. Rapidement, néanmoins, je compris que ce ne serait
pas la partie de plaisir escomptée. Divergences absolues de motivations. Tandis que je rêvais
de lambiner devant chaque étal pour débusquer les bonnes idées, Sébastien, lui, avait
l’intention de parcourir le magasin au pas de course, afin d’en finir au plus vite. À l’écouter, le
premier pot de peinture aurait fait l’affaire. Je le traînais donc, soupirant et trépignant
d’impatience à travers les rayons tandis que j’essayais tant bien que mal de jeter un coup
d’œil aux articles, le manteau pendu au bras droit, Adrien pendu au gauche. Il ne trouvait rien
de plus rigolo que de toucher à tout, à mon grand dam. Écumant de chaud et d’énervement,
j’entrevis enfin le rayon peintures. C’était le moment ou jamais de remotiver les troupes!
J’espérais que les pots de couleurs aux noms évocateurs réjouiraient leur imagination et
qu’ils feraient enfin montre d’un peu d’enthousiasme en choisissant la couleur de leur
chambre.
Pour Adrien, ça marcha du tonnerre: il choisit un vert «jeunes pousses», un esprit pelouse
tout à fait raccord avec sa passion pour le foot. Sébastien se montra beaucoup plus hésitant
et, de guerre lasse, finit par opter pour un «café glacé» et un «nougat satin». J’étais contente
pour deux, c’était déjà ça.
L’étape de la caisse mit si bien mes nerfs à l’épreuve que je me demandai un instant si je
n’allais pas repartir tout compte fait les mains vides et tout planter là. Une personne bloquait

la file à cause de vis achetées au détail dont personne ne retrouvait le prix. Un conseiller
quincaillerie fut demandé à notre caisse. Je m’imaginai avec une certaine délectation ce
monsieur en train de manger une à une ses petites vis. Mais le plus vicieux restait quand
même la machiavélique imagination du service marketing qui avait ourdi l’installation de ces
satanées tentations de dernière minute sous le nez des enfants électrisés par l’impatience.
Des bonbons, des piles, des lampes torches… Naturellement, Adrien voulut quelque chose
rien que pour le plaisir de prendre quelque chose, et me fit une brillante démonstration de
l’utilité d’un tel achat. J’étais partagée entre un agacement grandissant et une certaine fierté
devant le potentiel de sa force de conviction.
Pour la paix des ménages, je capitulai sur un paquet de tic-tac à la pomme.
— Yes! fit-il avec le geste adéquat.
Enfin, ce fut à nous. Les sacs remplis, la sortie, l’air frais, le stationnement, le bruit du
coffre qui claque, Adrien voulant qu’on monte le son et chantant à tue-tête, en mode I am
The Voice… Notre silence dans le bruit…
Le reste du week-end se passa entre bâches, rouleaux, kilomètres d’essuie-tout, vieux Tshirts maculés de peinture, pizza party et camping sauvage au milieu du salon. Et puis, la
récompense: un chez-nous flambant neuf et nous-mêmes, les narines saturées de l’odeur de
la peinture fraîche, les membres endoloris d’avoir dû multiplier les couches, mais heureux.
Tout simplement heureux.

8

J’envoyai dans la semaine les photos de mes aménagements à Claude, qui salua le résultat.
Puis il m’envoya un courriel qui m’expliquait comment passer à l’étape suivante: le ménage
intérieur, étape qui devait me permettre d’identifier puis de me débarrasser de tout ce qui
polluait mon environnement et ma relation aux autres.
Vous savez, Camille, la vie, c’est comme une
montgolfière. Pour aller plus haut, il faut savoir se
délester et jeter par-dessus bord tout ce qui empêche
de nous élever.
Au-delà de la métaphore, il me demandait d’écrire un élément de ma vie dont je ne voulais
plus par page A4.
Venez avec tout ça mercredi à 14 h, si ça vous
convient, au parc André-Citroën dans le 15e. Bonne
soirée!
Quelle idée est-ce qu’il avait derrière la tête? Quoi que ce soit, j’étais certaine que ça
vaudrait le détour… Par moments, je me demandais où tout ça allait me mener. Je me sentais
assez bousculée, et j’en avais parfois des nœuds dans l’estomac. N’allais-je pas regretter ma
petite vie tranquille, sans grosses prises de risques, certes, mais sans remous non plus? Non.
Définitivement non.
Je repris la lecture de son message qui comportait une pièce jointe et un postscriptum:
Je vous joins un schéma très intéressant pour inspirer
votre nouvel état d’esprit. Il s’agit du cercle vertueux
versus le cercle vicieux. Qu’en pensez-vous?

Je cliquai sur la pièce jointe et découvris deux graphiques joliment présentés:
Cercle vicieux: pensée négative > attitude physique
voûtée, mollesse > manque d’énergie, tristesse,
découragement, peurs > laisser-aller, incapacité à
prendre soin de soi > mauvaise estime de soi, «je suis
nulle, je n’y arriverai pas» > repli sur soi, peu
d’ouverture aux autres > sensation d’être dans une
impasse > vision floue, perspectives incertaines.
Échec, objectifs non atteints.
Cercle vertueux: pensée positive ou «faire comme
si» > attitude physique dynamique (dos droit, menton
relevé, sourire) > entrain, enthousiasme communicatif
> capacité à prendre soin de soi (bien manger, faire
de l’exercice, se faire plaisir) > bonne estime
personnelle, «j’ai de la valeur, je mérite d’être
heureuse» > ouverture aux autres, opportunités,
réseau, possibilités de rebondir > créativité, regard
constructif sur la situation, solutions > réussite.
Atteinte des objectifs fixés.
Pensive, je méditai sur ce graphique des plus parlants. Je commençais à saisir l’idée
générale, et je pris conscience que jusque-là beaucoup de mes attitudes me situaient du côté
du cercle vicieux. Une façon de mesurer le chemin qu’il me restait à parcourir!
Le mercredi se fit attendre. J’avais hâte de découvrir ce que Claude m’avait préparé et
traversai le parc André-​Citroën à pas vifs pour gagner le point de rendez-vous, au pied de la
serre monumentale. Dire que j’habitais Paris et que je ne connaissais pas cet écrin végétal!
Tandis que j’empruntais les allées, je dévorais des yeux, ébahie, la luxuriance de la végétation
et la beauté des mises en scène aquatiques, sans parler de la multitude d’arbres exotiques et
de plantes rares… Cette balade m’enchantait les sens et me disait à quel point la nature était
par trop absente de ma vie. Un article fort intéressant du Dr Ian Alcock de l’école de médecine
d’Exeter (Royaume-Uni), publié dans Environmental Science & Technology, me revint alors
en mémoire. Le Dr Alcock y étudiait le rapport évolutif de la santé mentale avec trois facteurs
indépendants: le mariage (dont la courbe de satisfaction partait d’un point élevé et baissait
avec les années), le loto (dont la courbe s’affolait au début pour rester stagnante jusqu’à la

fin) et la nature (dont la courbe augmentait très nettement dès le départ et n’arrêtait plus
d’augmenter). Sa conclusion: plus que le mariage ou le loto, la nature apportait un bienfait
mental quotidien et durable aux personnes qui la côtoyaient. Voilà qui allait m’encourager à
me mettre au vert!
Je guettais Claude et reconnus bientôt sa silhouette, grande, élancée, sa démarche assurée,
son style élégant sans être guindé… Mais ce qui me frappait toujours, c’était la bienveillance
de ce visage ouvert et le pétillant de ce regard que seule une personne habitée de l’intérieur
peut avoir.
Il m’impressionnait.
Nous nous serrâmes chaleureusement la main. Il prit de mes nouvelles tout en
m’entraînant à travers le parc.
— Où allons-nous?
— Là-bas, vous voyez?
— Où ça, là-bas? Sur la pelouse?
— Non, juste derrière.
Je ne voyais pas où il voulait en venir. Je n’apercevais rien, hormis l’énorme ballon
Generali. Je réalisai soudain.
— On ne va quand même pas…?
— Si, si. On va, répondit-il avec une lueur espiègle dans le regard. Vous avez bien pris vos
papiers avec tout ce que vous ne vouliez plus?
— Oui. Tout est là.
— Très bien. Montrez-les-moi…
Il lut chacun de mes feuillets avec attention.
Je ne veux plus être trop gentille.
Je ne veux plus me suradapter aux autres pour leur faire plaisir.
Je ne veux plus attendre passivement que des choses m’arrivent.
Je ne veux plus qu’Adrien et moi nous disputions tout le temps.
Je ne veux plus avoir quatre kilos de trop.
Je ne veux plus négliger mon image.
Je ne veux plus laisser ma vie de couple aller à vau-l’eau.
Je ne veux plus être frustrée par mon travail.
Je ne veux plus faire dépendre mes décisions importantes de l’avis de ma mère.
Je ne veux plus laisser mes rêves au placard.
— Je vois que vous avez bien travaillé, commenta-t-il. Bravo… Avant de nous élever dans
les airs, nous allons faire un peu de travaux pratiques. Je vais vous montrer comment

fabriquer de jolis avions en papier…
Décidément, cet homme était fou. Mais il commençait à bien me plaire!
Malgré la bizarrerie de la tâche, je m’exécutai sans mot dire.
— Et voilà! déclara Claude, quand j’eus terminé. Nous avons une vraie flotte aérienne.
Nous pouvons monter à présent.
Je le suivis dans la nacelle, pas très rassurée, et lorsque le ballon se mit à s’élever, je
m’agrippai à lui.
— Tranquille, Camille, tout va bien se passer…
Piquée au vif, je me redressai pour chasser mon appréhension et concentrai mon regard
sur l’horizon. La peur me tiraillait l’estomac, mais j’écarquillais tout de même les yeux pour
ne rien perdre de l’expérience. Je sentais mon cœur battre plus fort dans ma poitrine et me
demandais comment mon corps allait réagir, si j’allais avoir le vertige.
— Soyez attentive à tout ce que vous ressentez pour pouvoir décrire vos impressions tout à
l’heure, d’accord?
Je ne lâchai pas le bras de Claude pendant toute l’ascension qui se fit sans à-coups ou
presque. Finalement, je fus surprise de voir que j’avais moins le vertige que je ne le pensais.
Je ressentis bien un léger appel du vide, une sécheresse dans la bouche et les mains
tremblantes, mais j’étais là et je gérais.
L’expérience était saisissante et la vue, à couper le souffle. J’en avais presque les larmes
aux yeux, tant c’était beau. Par-dessus tout, je prenais conscience de ce que j’étais en train de
faire. J’étais capable de m’élever à cent cinquante mètres du sol, de dépasser mes peurs! Une
fierté euphorisante m’envahit, dessinant un incontrôlable sourire sur mon visage.
— Ancrez, Camille, ancrez! me souffla Claude à cet instant.
Voyant que je ne comprenais pas, il m’expliqua le principe de l’ancrage positif, une
technique qui permettait de retrouver quand on le voulait l’état physique et émotionnel vécu
lors d’un moment heureux.
Il me fallait d’abord poser mon ancre liée à un moment fort de ma vie. Puis associer un
mot, une image ou un geste à cet instant de sérénité et de bonheur. Aujourd’hui, dans ce
ballon, je choisis de me pincer fortement le petit doigt de la main gauche.
Par la suite, avec de l’entraînement, je pourrais réactiver mon ancre quand j’en aurais
besoin, en reproduisant le geste associé à l’ancrage et retrouver ainsi le même état
émotionnel positif.
Je demandai quand même à Claude plus de précisions pour réactiver l’ancrage, pour
m’assurer que j’avais compris le processus. Oui, c’était bien ça: pour ressentir à nouveau cette
sensation de sérénité, de confiance, il me faudrait aller rechercher le souvenir de cet instant,
de cet intense ressenti. En me replaçant dans un endroit calme et confortable, seule,

concentrée, détendue, les yeux fermés même, si ça peut aider, je pourrais effectuer alors une
visualisation mentale, en repensant à ce souvenir particulier, en revoyant la scène et en me
remettant vraiment dans les sensations physiques et émotionnelles. À ce moment-là, le geste
associé pourra être réitéré (me pincer fort le petit doigt, pour ce cas), afin d’intensifier la
montée d’émotions positives.
— À pratiquer souvent pour que l’ancre soit efficace, précisa Claude.
J’étais encore un peu sceptique, mais lui promis d’essayer.
— L’heure est venue d’envoyer valser par-dessus bord vos petits avions, annonça-t-il
encore, et de dire adieu à tous ces poids! La symbolique du geste est très importante…
Sous son regard complice, je lâchai donc un à un mes avions de papier et me sentis
soudain libérée. En jetant toutes ces choses dont je ne voulais plus, je renforçais ma
détermination à changer. J’avais actionné le levier d’un processus de transformation dont je
ne mesurais pas encore toutes les conséquences. Une chose était certaine, cependant: il était
trop tard pour reculer. J’allais devoir assumer! Pour l’heure, je voyais virevolter mes petits
bouts de papier avec délectation. Zou, bye bye, mes poids! Tremblez! Vous vivez vos dernières
heures. Je m’amusais follement.
Lorsque nous fûmes de nouveau sur la terre ferme, Claude me proposa d’aller boire un
café.
— Alors Camille, vous êtes fière de vous?
— Je crois, oui…
— Ah non, mieux que ça!
— OUI! Je suis fière de moi, m’exclamai-je alors avec plus de conviction.
— Voilà qui est mieux, dit-il, tout en allongeant son café avec le carafon d’eau chaude
qu’on lui avait remis. Le meilleur moyen de muscler votre affirmation de soi, c’est
d’apprendre à être votre meilleure amie! Vous devez vous valoriser, avoir de la compassion et
de l’indulgence pour vous-même, et vous donner le plus souvent possible des signes de
reconnaissance… Vous me promettez de le faire?
— Je peux toujours essayer! Mais est-ce que je ne vais pas avoir la tête qui enfle, après?
plaisantai-je.
— Avec vous, il y a de la marge, répondit-il du tac au tac. Et à ce propos, comme exercice
pour le début de semaine prochaine, vous m’enverrez la liste de toutes vos qualités, de tout ce
que vous savez bien faire et de toutes les expériences les plus réussies de votre vie… Ça
marche?
— Rien que ça! Remarquez, la liste risque d’être courte!
— Ah, Camille… Camille… Si vous recommencez, j’ajoute des gages, attention! Bon,
d’accord… Au début, vous aurez peut-être du mal à trouver, mais plus votre cerveau sera

entraîné à chercher le positif en vous, plus il le trouvera facilement. Si, si, vraiment. Oh, et je
voulais vous donner ceci…
Il fouilla dans sa poche pour en extraire une petite boîte. Je ris intérieurement en
songeant que, de loin, on pouvait croire qu’il allait me demander ma main en m’offrant une
belle bague, ce qui m’excitait assez. Ce n’était pas une bague, mais un joli lotus jaune. Le
deuxième Charms. Il considérait donc que j’avais franchi un nouveau palier du changement.
J’eus du mal à cacher la bouffée de fierté qui monta en moi et me chauffa les joues. Les yeux
brillants, je le remerciai, et enfilai le pendentif sur la chaîne, où il rejoignit le premier.
Claude reçut un coup de fil qui l’obligea à partir rapidement. Avant de me quitter, il me
glissa entre les doigts un petit bout de papier et s’en alla sans se retourner. Quel homme
étrange!
«Tout est changement, non pour ne plus être, mais pour devenir ce qui n’est pas
encore.» Épictète. Et si vous me dessiniez le portrait de la Camille que vous voudriez
devenir? À très vite, Claude.

9

La Camille-en-devenir bûchait sec.
Claude avait demandé la liste de toutes mes qualités, de tout ce que je savais bien faire et
de toutes les expériences les plus réussies de ma vie… Je passai donc mon temps libre, dans
les jours suivants, en spéléologie introspective, et sondai les cavités de mon âme pour tenter
d’en extraire les matières premières demandées par Claude.
Solidement encordée pour descendre dans le puits étroit des souvenirs, j’avançai à la
lumière confuse de ma mémoire.
Expériences positives, qualités personnelles… Au début, le trou noir! Puis, petit à petit,
elles refirent surface, reprirent forme à mes yeux.
Pour m’aider, je gardai sous les yeux la liste de qualités que Claude m’avait envoyée. Je me
demandais lesquelles je pouvais m’attribuer…
Accueillante, ambitieuse, audacieuse, autonome,
aventureuse, calme, combative, conciliante, confiante,
créative, dévouée, diplomate, directe, disciplinée,
discrète, douce, dynamique, efficace, empathique,
endurante, énergique, esprit d’équipe, extravertie,
fidèle, flexible, franche, généreuse, honnête,
imaginative, indépendante, innovatrice, intelligente,
intuitive, joviale, juste, leader, maître de soi,
méthodique, motivée, observatrice, obstinée,
optimiste, ordonnée, organisée, originale, ouverte
d’esprit, patiente, persévérante, polie, polyvalente,
ponctuelle, précise, prudente, pugnace, réservée,
résistante, responsable, rigoureuse, rusée, sensible,
sérieuse, serviable, sociable, soigneuse, spontanée,
stable, stratège, tenace, tolérante, travailleuse,
volontaire.

Accueillante, oui. Ambitieuse, pas assez! Conciliante, un peu trop. Créative, je l’étais
autrefois… Sensible, oui, on ne se refait pas. Sérieuse et travailleuse, par la force des choses!
Généreuse, empathique… plutôt, oui.
Quant à mes expériences de vie les plus marquantes en termes de réussite, outre la
naissance de mon fils, bien entendu, il n’y en avait pas eu tant que ça. Cette fois, peut-être, où
j’avais décroché un 19/20 en arts plastiques et où mon professeur m’avait si chaleureusement
félicitée, me disant qu’il fallait que je continue, que j’avais du talent… Je m’en souvenais
encore avec émotion. Oui, là, je m’étais vraiment sentie reconnue. Il y avait aussi ce jour où
j’avais décroché mon diplôme supérieur de Commerce, et que j’avais annoncé la bonne
nouvelle à ma mère par téléphone… Mais était-ce vraiment ma joie ou la sienne? Il faudrait
que j’en parle avec Claude…
Quant au portrait de la Camille que j’aimerais devenir, il ressemblait pour l’instant à une
pâle esquisse. J’écrivis beaucoup, toutes les idées qui me vinrent, et pressentis que même si
tout cela était encore flou, le processus était activé et que les choses ne manqueraient pas de
s’éclaircir.
Tandis que je procédais à ce travail identitaire de fond, Claude m’envoyait presque
quotidiennement des trucs et astuces pour m’aider à aller dans le sens du cercle vertueux.
Ainsi, un matin, réveillée depuis à peine dix minutes, je ne m’étonnai pas d’entendre retentir
la sonnerie familière de mon téléphone, m’annonçant la réception d’un texto.
Bonjour Camille. Aujourd’hui, vous teinterez votre
journée d’humour et de légèreté. C’est plus facile pour
affronter les petits tracas.:) Testez une séance de
grimaces devant le miroir: c’est bon pour le moral et
contre les rides. Tirez la langue dans tous sens, criez
Wazaaaa, mimez une grande tristesse et une grande
joie comme le mime Marceau, récitez les voyelles en
forçant le trait, amusez-vous! @+ Claude.
Je souris. Son exercice me tentait, mais ça me parut tout de même un peu bizarre de faire
le clown dans la salle de bain. Au début, je n’y allai pas franchement, puis au fur et à mesure,
je réussis à me lâcher, jusqu’à m’en donner à cœur joie. Mon fils m’observait dans ​l’embrasure de la porte, stupéfait.
— Mais qu’est-ce que tu fais, maman?
— De la gymnastique de zygomatiques, lui ​répondis-​je avec aplomb.

La réponse l’étonna sur l’instant, mais les enfants ont une faculté étonnante à s’approprier
très vite même les idées bizarres.
— Ça a l’air drôle, me répondit-il avec un air sérieux de critique chez 50 millions de
consommateurs. Je peux essayer moi aussi?
Je l’invitai à me rejoindre devant le miroir et nous formâmes un duo de mimiques faciales
de haute voltige. Adrien montra une créativité incroyable dans l’exercice et je lui décernai
sans hésitation la palme de clown d’honneur. Ravi de ce titre honorifique, il fut d’une
humeur enjouée pendant tout le déjeuner, que pour une fois nous prîmes ensemble en
papotant, ce qui ne nous était pas arrivé depuis longtemps.
Oui, Claude avait raison. Cela faisait beaucoup de bien de commencer sa journée par un
peu de rire et de légèreté!
Un autre jour, il m’invita à tester le jeu de l’appareil photo imaginaire: un exercice qu’il avait
inventé pour m’aider à changer de regard sur ma réalité, en changeant mon filtre de
perception.
— Quand vous sortirez, au lieu de vous focaliser sur les choses désagréables, laides ou
contrariantes, vous tenterez de fixer votre attention sur des choses jolies et agréables. À vous
de prendre des clichés imaginaires réjouissants dans la rue, dans les transports, partout où
vous vous baladerez.
Ainsi, je devais m’entraîner à être à l’affût du Beau. L’expérience se révéla surprenante! Au
lieu d’avoir les yeux rivés sur les mendiants, les passants grincheux, le bébé hurleur, je me
surpris à observer la couleur du ciel, l’oiseau joli en train de faire son nid, un couple
d’amoureux s’embrasser, une maman faire un câlin à son enfant, un monsieur venir en aide à
une dame pour lui porter sa valise dans les escaliers, à écouter le bruissement doux du
feuillage…
Cette nouvelle façon de voir m’enchanta. J’enrichissais chaque jour davantage ma
collection d’images positives, un album photo imaginaire qui allait me permettre de me
forger une autre image du monde…

10

AU FIL DES SEMAINES,

constatant que mes symptômes de routinite aiguë s’estompaient

lentement mais sûrement, je commençai à vraiment croire en la méthode. Ce qui me
séduisait le plus, c’était son approche fond/forme, l’idée d’agir tant sur le fond du problème –
qui je suis, ce que je veux vraiment – que sur la forme – l’image de soi, la relation au monde
et aux autres.
N’avez-vous pas remarqué que l’image qu’on se fait du monde est d’autant plus belle que
l’image de soi est bonne? Sur ce dernier point, hélas, j’avais encore fort à faire… À cause de
mes formes mal assumées, question estime de soi, je pratiquais le rase-motte. Chaque jour, la
vue de ma silhouette dans le miroir jetait une zone d’ombre sur mon humeur. En juge
implacable, je m’inspectais sous toutes les coutures, devant, derrière, sur les côtés, et
condamnais ces surplus adipeux à la perpétuité de mon mépris…
Debout, ça allait encore. Le bouton fermait. C’était assise que l’assaut de la culpabilité me
reprenait. Quand les petits bourrelets tentaient de s’échapper d’un 40 un peu trop optimiste…
Alors, parfois, j’essayais de tricher avec ma conscience, de me dire que la matière avait
rétréci au lavage ou que le modèle taillait petit… La preuve était là cependant: l’étau se
resserrait autour de ma taille… Et puis, je l’avais lancé, ce petit avion en papier, du haut d’un
ballon juché à cinquante mètres du sol… J’avais juré noir sur blanc que je ne les voulais plus,
ces kilos de trop… Ça engage, vous comprenez!
Je pris donc rendez-vous avec Claude pour mettre l’affaire sur le tapis.
J’attendais depuis quinze minutes, quand la porte s’ouvrit sur un Claude au regard pressé.
— Ah, Camille, suivez-moi… Vous allez bien? Entrez. Désolé, je n’aurai pas beaucoup de
temps à vous consacrer, aujourd’hui. Je vous prends entre deux rendez-​vous.
— C’est très gentil à vous, Claude. J’ai juste besoin de vos conseils pour mon objectif de
perte de poids…
Il m’écoutait distraitement, tout en continuant de ranger fébrilement les dossiers qui
jonchaient son bureau. Il se leva pour les porter dans l’armoire et une feuille glissa de l’un
d’eux. Je me levai pour la ramasser. Tiens, bizarre… Un plan de construction avec un tas de

cotes et d’annotations… Je la lui tendis. Il me la prit sèchement des mains en marmonnant
un remerciement. Il ne semblait pas dans son assiette…
— Ça va, Claude? Vous semblez préoccupé aujourd’hui? Je peux repasser un autre jour, si
vous préférez?
— Non, non, tout va bien, Camille. J’ai plusieurs dossiers en cours et je suis un peu
débordé, voilà tout, me rassura-t-il aimablement.
Il tassa les dossiers dans l’armoire comme il put, et je m’étonnai de leur nombre. Était-il
possible qu’il ait autant de clients? La routinologie avait donc tant d’adeptes?
Il revint s’assoir et caressa machinalement sa petite barbe poivre et sel, comme une
femme se passerait la main dans les cheveux: pour se redonner une contenance.
— Bien… Alors, ça y est, vous êtes à point pour attaquer un petit programme minceur?
Parfait. La clé, pour atteindre votre objectif, c’est de bien le cadrer avant de commencer. Vous
connaissez la méthode SMART?
— Non, je…
— Vous devez vérifier que votre objectif est S pour Spécifique (il ne doit pas rester flou), M
pour Mesurable (ici, votre indicateur de succès serait par exemple moins quatre kilos), A pour
Atteignable (défini de manière à pouvoir être réalisé, découpé en une série d’objectifs
accessibles, il ne doit pas être «l’inaccessible étoile»), R pour Réaliste (pour maintenir une
motivation forte, votre objectif doit être cohérent par rapport à votre profil et vos
compétences) et T pour Temps (vous devez vous fixer une date butoir).
Tandis qu’il me décrivait la méthode, je me voyais en Camille Claudel de l’objectif, un
burin imaginaire entre les mains, pour le sculpter, le tailler, lui donner une forme précise… Je
chassai cette image pour me concentrer sur le réel.
— Tout ça vous semble clair, Camille?
— Oui, oui, tout à fait…
— Je vous laisse quelques minutes alors, pour que vous écriviez votre objectif SMART. Je
reviens…
Tandis qu’il quittait la pièce sur un sourire, je me levai pour attraper une feuille de papier
et un crayon dans le même bureau-secrétaire que lors de ma première entrevue. Je trouvai
aisément une feuille, mais les crayons avaient été rangés… J’ouvris alors machinalement le
tiroir, et tombai sur un cadre photo. Je reconnus le décor de Central Park, à New York. Deux
hommes posaient devant l’appareil dans une attitude fraternelle. Le contraste entre les deux
était saisissant: l’un respirait l’assurance, la force et la réussite, l’autre, malgré sa haute
stature, semblait presque fragile. Un colosse aux pieds d’argile. Des ombres volaient dans ses
yeux voilés de tristesse. Il me parut avoir un air de famille avec Claude, mais avec vingt kilos
de plus! Un frère peut-être?

J’entendis des pas dans le couloir et refermai à la hâte le tiroir.
— Ça va, Camille?
— Euh, oui, il me manque juste un crayon…
— Eh bien, il fallait vous servir! Tenez, dit-il, en m’en tendant un.
— Merci, balbutiai-je, gênée de mon indélicate curiosité.
Tout en réfléchissant à mon objectif SMART, je me demandai qui était l’homme de la
photo. Il faudrait que je pose la question à Claude à l’occasion…
Une demi-heure plus tard, je repartais avec mon objectif sous le bras et quatre kilos à
désagréger sous la ceinture.
À ce stade, la motivation gonflée à bloc, je pensais que ce serait, si je puis dire, du gâteau.
C’était sans compter avec la guerre froide des cuisines…

11

Dans les jours qui suivirent, je m’armai de courage pour mettre en pratique mes bonnes
résolutions.
— Rien que le mot régime fait grossir, m’avait mise en garde Claude. Vous devez donc
apprendre à vous faire plaisir autrement.
Il en avait de bonnes! Comme si on avait déjà réussi à se faire plaisir avec des brocolis
vapeur ou du poisson bouilli!
— Pensez aux épices, Camille.
Et pourquoi pas, au fond? Qu’avais-je à perdre? Me voilà donc en train de faire une razzia
au supermarché du coin et de monter dans la cuisine une armée d’épices pour relever les
plats et, espérais-je, le moral des troupes… De l’ail, de la coriandre, du curcuma, du paprika,
du curry, du massalé, du poivre gris, du noir, du blanc, qu’importe la couleur pourvu qu’il y
ait l’ivresse du goût!
L’ennemi, c’est le fade. Dans la guerre froide de mes plats chauds, je m’initiai aux armes
secrètes du manger mieux. La ruse de la papillote en papier sulfurisé, la contribution
stratégique de la sauce au yaourt 0%, la participation héroïque des viandes blanches dans mes
plats de résistance…
Résister, tout était là, justement. Car les ennemis guettaient dans l’ombre des placards! Le
paquet d’Oreo espérait sournoisement son heure de gloire. Les biscuits m’attendaient au
tournant, piétinant d’impatience sur leurs petites pattes chocolatées…
Leurs complices? La chair de ma chair: mon propre fils! Je ne pouvais tout de même pas
sacrifier sa gourmandise sur l’autel de mes bonnes résolutions! Pour lui, je devais donc
continuer à m’approvisionner en produits défendus dont il se délectait innocemment sous
mes yeux au supplice, tandis que je croquais dans une pomme verte irréprochable…
Si ce n’était pas du stoïcisme!
Mais la pire tranche horaire n’était pas celle du goûter. Non. La pire venait avec la tombée
de la nuit. Là, l’appel de l’apéro se faisant pressant, impérieux, le danger d’une attaque aux
bombes caloriques atteignait son paroxysme. Des rafales de tentations tentaient de mettre à

terre mes sages desseins. Et que dire du Syndrome Gratin dauphinois? Son effet pervers,
analogue à celui de Stockholm, m’amenait à sympathiser avec l’ennemi, à négocier avec ma
conscience: oh, juste une cuillerée pour finir l’assiette du petit…
Cela étant, ma vaillance finit par payer. En quelques jours, je constatai déjà de nettes
améliorations. Encouragée par ces premières victoires, je m’accrochai de plus belle,
entonnant silencieusement l’hymne des sommités de la ligne à la gloire du moins gras, du
moins sucré, du moins salé…
Hélas, à peine les trompettes de la victoire commençaient-elles à sonner, qu’un ennemi
que j’avais sous-estimé montait à l’assaut: l’ennui.
Au bureau, nous traversions une période de calme plat. La meute se partageait les os à
ronger, et mon chef donnait les missions en priorité à mes collègues-à-temps-plein. Les
heures duraient trois cent soixante minutes. Peut-être même cinq cents. Des fois mille. Je
guettais la pause quatre heures comme Magellan la Terre promise. Bref, je croupissais.
Alors, bien sûr, l’idée de la reddition me taraudait. Juste une fois, oublier le régime… juste
aujourd’hui… Qui le saurait?
Je m’approchai du distributeur, petite boutique des horreurs caloriques. Rien qu’une barre
de rien du tout… Où était le mal, après tout? J’allais glisser ma pièce dans la fente quand mon
téléphone vibra. Un texto de Claude. Était-ce possible? Il avait un sixième sens ou quoi? Je le
maudis intérieurement.
Comment ça va? Vous tenez le coup?
Je lui répondis en mentant avec aplomb.
Bien sûr. Super. Bon après-midi. Cam’.
Il n’en saurait rien, il n’en saurait rien, me répétais-je, revenant à la machine pour y glisser
ma pièce. Mais c’était trop tard. Je sentais sa présence insidieuse partout autour de moi,
comme si ses yeux étaient braqués sur ma personne. Big brother is watching you!, comme
dans le roman de George Orwell. Je vivais le 1984 du régime.
C’était mort pour mon écart. Je jetai un dernier regard triste à la machine, et regagnai ma
place à pas lents, puis ouvris mon tiroir où m’attendait un paquet d’amandes. Je m’en
autorisai cinq, plus une pomme royale Gala. Un festin de fourmi.
Et là, sursaut soudain de rébellion. Ses conseils «santé, bien-être» commençaient à me
sortir par les yeux! Rumination, avec la mauvaise foi la plus flagrante. «Prenez les
gnagnagnaescaliers plutôt que l’ascenseur. Allez faire une gnagnagnamarche à l’heure du


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