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CROSSFIRE Tome 1 Devoile moi Sylvia Day .pdf



Nom original: CROSSFIRE Tome 1 Devoile moi Sylvia Day.pdf
Titre: Dévoile-moi
Auteur: Sylvia Day

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SYLVIA DAY

Dévoile-moi
La trilogie Crossfire

Traduit de l’anglais (États-Unis)
par Agathe Nabet

Éditions J’ai lu

Day Sylvia
Dévoile-moi

Flammarion
Maison d’édition : J'ai Lu
Agathe Nabet
© Éditions J’ai lu, 2012
Dépôt légal : novembre 2012
ISBN numérique : 978-2-290-06484-9
Le livre a été imprimé sous les références :
ISBN : 978-2-290-06467-2
Ouvrage composé et converti par Nord Compo

Présentation de l’éditeur :
Lorsqu’il est entré dans ma vie, je ne savais rien de Gideon Cross sinon qu’il
exerçait sur moi une attraction violente, si intense que j’en fus ébranlée.
J’ignorais encore tout de sa force et de ses failles, de ce besoin qu’il avait de
posséder et de dominer, de l’abîme au bord duquel il oscillait.Je n’imaginais
pas que chacun de nous deviendrait le miroir de l’autre – un miroir dans
lequel se refléteraient les blessures intimes et les désirs vertigineux qui nous
habitaient.
Je ne mesurais pas encore la profondeur de l’amour qui allait nous unir.

Auteure d’une dizaine de romans traduits dans plusieurs langues, elle apparaît
en tête de liste des best-sellers du New York Times et du USA Today pour
son livre Dévoile-moi, un succès international et phénoménal.

Couverture : ©
Edwin Tse / ©
Penguin group

Je dédie ce livre au Dr David Allen Goodwin.
Avec toute mon affection et ma reconnaissance.
Merci, Dave. Vous m’avez sauvé la vie.

1
— Il faut aller fêter ça !
Cette suggestion ne me surprit pas. Cary Taylor, mon colocataire, cherchait toujours le moindre
prétexte pour faire la fête, c’est ce qui faisait son charme.
— Boire la veille de mon premier jour de travail n’est pas une bonne idée, objectai-je.
— Allez, Eva…
Assis en tailleur sur le parquet du séjour, au milieu d’une demi-douzaine de cartons de
déménagement, il me gratifia de son sourire le plus charmeur. Nous venions de passer plusieurs jours à
trimer mais, à le voir, on ne s’en serait pas douté. Grand brun aux yeux verts, Cary était le genre d’homme
qui demeure séduisant en toutes circonstances. Si je n’avais pas eu autant d’affection pour lui, je lui en
aurais certainement voulu.
— Je ne te propose pas de prendre une cuite, insista-t-il. Juste un verre ou deux. On se pointe pour le
happy hour et on sera de retour ici à 20 heures au plus tard, promis juré.
— Je ne suis pas sûre d’être rentrée à 20 heures. Une fois que j’aurai chronométré le temps qu’il me
faut pour me rendre au boulot à pied, je compte faire un tour au club de gym.
— Marche vite et fais du sport encore plus vite, me conseilla-t-il en arquant si parfaitement un
sourcil que je ne pus m’empêcher de rire.
Un jour, ce visage ferait la une des magazines de mode du monde entier, j’en étais convaincue.
— Que dirais-tu de demain après le boulot ? tentai-je de négocier. Si je survis à ma première journée
de travail, ça nous fera deux trucs à fêter au lieu d’un.
— Vendu. Du coup, je vais pouvoir étrenner notre nouvelle cuisine dès ce soir.
— Heu… super.
Cuisiner est l’un des grands plaisirs de Cary, mais cela ne fait malheureusement pas partie de ses
talents.
— Les plus grands chefs tueraient pour avoir une cuisine pareille, assura-t-il. Impossible de rater
quoi que ce soit avec ce matos.
J’étais plus que dubitative, mais je n’avais pas le temps de me lancer dans une conversation culinaire
et j’adressai un signe de la main à Cary avant de filer.
À peine franchie la porte du grand hall surmontée de sa marquise de verre ultramoderne, les bruits et
les odeurs de Manhattan m’assaillirent, attisant mon envie d’explorer la ville. J’avais traversé tout le
pays depuis San Diego, et je me retrouvais projetée dans un autre monde.
San Diego, New York. Deux grandes métropoles : la première, éternellement ensoleillée et
nonchalante, la seconde, pleine d’une énergie frénétique. Quand je rêvais de New York, je m’imaginais
vivre dans l’un de ces immeubles à perron de pierre si caractéristiques de Brooklyn. En bonne fille
obéissante, j’avais atterri dans l’Upper West Side. Si Cary n’avait pas emménagé avec moi, je me serais

retrouvée toute seule dans cet immense appartement dont le loyer mensuel dépassait le revenu annuel de
la majorité des Américains.
— Souhaitez-vous un taxi, mademoiselle Tramell ? s’enquit le portier.
— Non, merci, Paul. Je vais marcher.
— Le temps s’est un peu rafraîchi. Ça devrait être agréable.
— On m’a conseillé de profiter de la douceur de juin avant la canicule.
— Un conseil judicieux, mademoiselle Tramell.
Je jouis un instant du calme relatif de ma rue bordée d’arbres avant de plonger dans l’effervescence
de Broadway. Bientôt, espérais-je, je me fondrais complètement dans le décor. Pour l’heure, je ne me
sentais pas encore dans la peau d’une New-Yorkaise. J’avais l’adresse et le job, mais je me méfiais
encore du métro, et ma technique pour héler un taxi laissait à désirer. Je m’efforçais de ne pas promener
autour de moi des yeux ronds de touriste. Ce n’était pas facile. Il y avait tant à voir et à découvrir.
Mes sens étaient en permanence sollicités – gaz de pots d’échappement se mêlant aux effluves de
nourriture des street cars stationnant sur les trottoirs, cris des vendeurs ambulants répondant à la musique
des artistes de rue, infinie variété des physionomies, des styles vestimentaires, des accents et des
merveilles architecturales. Quant à la circulation automobile… je n’avais jamais vu un flux aussi dense.
Il se trouvait toujours une ambulance, un camion de pompiers ou une voiture de patrouille pour
fendre, toutes sirènes hurlantes, ce vibrant serpent métallique. L’aisance avec laquelle les camions de
ramassage des ordures brinquebalants et les camionnettes de livraison naviguaient dans les étroites
ruelles me laissait béate d’admiration.
Les New-Yorkais traversaient ces flots tumultueux avec une facilité déconcertante. Les nuages de
vapeur qui s’échappaient des bouches d’incendie et des soupiraux au ras du trottoir n’éveillaient plus
chez eux le moindre frisson romantique, et la vibration du bitume au passage du métro souterrain ne leur
tirait pas un battement de cils, alors que je souriais comme une idiote.
Au cours du trajet jusqu’à l’immeuble où j’allais travailler, je m’appliquai donc à adopter une
attitude décontractée. Côté boulot, du moins, j’avais mené ma barque comme je l’entendais. Je tenais à
gagner ma vie sans bénéficier d’un quelconque coup de pouce, ce qui signifiait commencer tout en bas de
l’échelle. À partir du lendemain matin, je serais l’assistante de Mark Garrity chez Waters, Field &
Leaman, l’une des agences de pub les plus prometteuses du pays. Mon beau-père, le magnat de la finance
Richard Stanton, n’avait pas caché sa déception quand j’avais accepté ce poste. Si j’avais été un peu
moins fière, avait-il déclaré, j’aurais pu travailler pour un de ses amis et en récolter les bénéfices.
— Tu es aussi entêtée que ton père ! s’était-il exclamé. Avec son salaire de flic, il va lui falloir des
années pour rembourser l’emprunt qui lui a permis de financer tes études.
Il faisait allusion à une bataille familiale historique au terme de laquelle mon père n’avait pas cédé
d’un pouce.
— Personne d’autre que moi ne paiera les études de ma fille, avait tonné Victor Reyes lorsque
Stanton le lui avait proposé.
J’avais trouvé l’attitude de mon père parfaitement respectable, et je crois qu’elle inspirait le même
respect à Stanton – même si ce dernier ne le reconnaîtrait jamais. Je comprenais le point de vue de l’un et
de l’autre parce que je m’étais battue pour payer seule mes études… et que j’avais dû m’avouer vaincue.
Il s’agissait d’une question d’honneur pour mon père. Ma mère avait refusé de l’épouser, pourtant il
n’avait jamais manqué à aucun de ses devoirs vis-à-vis de moi.
Sachant d’expérience que remâcher de vieilles frustrations ne servait à rien, je me concentrai sur le
minutage de mon trajet. J’avais délibérément choisi de le faire un lundi à l’heure de pointe, je fus donc
satisfaite d’atteindre le Crossfire Building, qui abritait les bureaux de Waters, Field & Leaman, en moins

de trente minutes.
Je me dévissai la tête pour caresser du regard la ligne élégante de l’édifice jusqu’au mince ruban de
ciel qui le surmontait. Le Crossfire était impressionnant ; une flèche étincelante couleur saphir qui
transperçait les nuages. Je savais qu’au-delà de l’immense porte à tambour sertie de cuivre le hall, avec
son sol et ses murs de marbre veiné d’or, son imposant comptoir d’accueil et ses tourniquets d’aluminium
brossé, était tout aussi impressionnant.
Un instant plus tard, je sortais mon badge flambant neuf de ma poche et le présentais aux deux agents
de sécurité plantés devant le comptoir. Ils prirent le temps de l’examiner, sans doute à cause de ma tenue
de sport, puis me firent signe de passer. Une fois que j’aurais accompli le trajet en ascenseur jusqu’au
vingtième étage, je disposerais d’une estimation précise de mon temps de trajet.
Je me dirigeai vers la rangée d’ascenseurs quand l’anse du sac à main d’une élégante jeune femme se
coinça dans le tourniquet. Le contenu de son sac se déversa sur le sol dans un déluge de pièces de
monnaie qui s’égaillèrent joyeusement dans toutes les directions. Personne cependant ne prit la peine de
s’arrêter. Compatissante, je m’accroupis pour l’aider à ramasser les pièces, imitée par l’un des agents de
sécurité.
— Merci, murmura la femme en me jetant un coup d’œil soucieux.
— Il n’y a pas de quoi, répondis-je avec un sourire. Ça m’est déjà arrivé.
J’avançais pour récupérer une pièce quand je me retrouvai soudain bloquée dans ma progression par
une paire de luxueux mocassins Oxford noirs. Je m’immobilisai le temps que le propriétaire desdits
mocassins se déplace. Comme il n’en faisait rien, je levai la tête. Le costume trois pièces que je
découvris alors me fit un indéniable effet, mais ce ne fut rien comparé au corps à la fois svelte et puissant
dont il était le faire-valoir. Pourtant, si impressionnante que fût cette virilité, ce ne fut que lorsque mon
regard atteignit le visage du propriétaire de ce corps que je crus recevoir un coup au plexus.
L’homme s’accroupit devant moi. Cette superbe masculinité à hauteur des yeux me prit tellement de
court que je le dévisageai. Sidérée.
Un phénomène étrange se produisit soudain.
Alors qu’il m’étudiait à son tour, son regard se modifia… distillant une énergie qui me coupa
littéralement le souffle. Le magnétisme qui exsudait de toute sa personne s’intensifia, créant comme un
champ de force presque palpable autour de lui.
Instinctivement, j’amorçai un mouvement de recul et me retrouvai les quatre fers en l’air.
Mes coudes heurtèrent violemment le marbre, mais j’enregistrai à peine la douleur ; j’étais bien trop
occupée à fixer l’homme qui me faisait face. Cheveux d’un noir d’encre encadrant un visage d’une beauté
saisissante, dont l’ossature aurait tiré des sanglots de bonheur à un sculpteur. Bouche au dessin affirmé,
nez droit, et des yeux d’un bleu… Des yeux qui s’étrécirent imperceptiblement tandis que l’expression
demeurait impassible.
Si sa chemise et son costume étaient noirs, sa cravate, elle, était assortie à ses iris. Son regard acéré
plongea en moi comme pour me jauger. Les battements de mon cœur s’accélérèrent et mes lèvres
s’entrouvrirent pour s’adapter au rythme accru de ma respiration. Le parfum qui émanait de ce type était
entêtant. Ce n’était pas celui d’une eau de toilette. Un gel douche, peut-être. Ou du shampoing. Quel qu’il
fût, il était aussi attirant que son physique.
Il me tendit la main, révélant des boutons de manchettes en onyx ainsi qu’une montre de luxe.
J’aspirai à grand-peine une bouffée d’air avant de m’emparer de sa main. Mon pouls s’emballa quand
il affermit son étreinte. Le contact fut électrique. L’inconnu demeura un instant immobile tandis qu’un pli
vertical se creusait entre ses sourcils à l’arc arrogant.
— Tout va bien ?

Sa voix à l’accent cultivé était très légèrement grave et suscita en moi des images carrément
érotiques. Cet homme aurait été capable de me mener à l’orgasme rien qu’en parlant.
J’humectai mes lèvres subitement desséchées avant de répondre :
— Oui, tout va bien.
Il se redressa avec grâce, m’entraînant dans son mouvement. Nos regards demeurèrent verrouillés –
j’étais tout bonnement incapable de détacher mes yeux des siens. Il était plus jeune que je ne l’avais
d’abord cru. Moins de trente ans, estimai-je. C’était son regard – dur et incisif – qui le faisait paraître
plus âgé.
Je me sentis attirée vers lui comme s’il tirait lentement, inexorablement, sur une corde attachée à ma
taille.
Dans un battement de cils, j’émergeai de ce brouillard dans lequel j’étais plongée et lui lâchai la
main. Il n’était pas seulement beau, il était… ensorcelant. Le genre d’homme qui donne envie à une
femme de lui arracher sa chemise et d’en regarder les boutons voler dans les airs en même temps que ses
inhibitions. Tandis que je l’observais, vêtu de ce costume qui devait coûter les yeux de la tête, des
pensées crues jaillirent dans mon esprit.
Il se pencha pour ramasser le badge que j’ignorais avoir laissé tomber, me libérant ainsi de ce regard
envoûtant. Mon cerveau se remit en branle tel un moteur poussif qui redémarre avec un hoquet.
Je m’en voulais de me sentir aussi gauche alors qu’il était si maître de lui. Et tout ça pourquoi ? Parce
que je m’étais laissé éblouir.
Il leva les yeux vers moi et sa posture – il était quasiment agenouillé à mes pieds – perturba de
nouveau mon équilibre. Son regard ne dévia pas du mien tandis qu’il se redressait.
— Vous êtes sûre que ça va ? insista-t-il. Vous devriez vous asseoir un instant.
Mon visage devint brûlant. Apparaître aussi empotée en présence de l’homme le plus sûr de lui, le
plus séduisant qu’il m’ait été donné de rencontrer, n’était pas des plus flatteurs.
— J’ai juste perdu l’équilibre. Tout va bien.
Je détournai les yeux et aperçus la jolie brune dont le sac s’était vidé. Ayant remercié l’agent de la
sécurité qui était venu à son secours, elle pivota vers moi en s’excusant. Je lui tendis la poignée de pièces
qui lui appartenait, mais son regard s’était posé sur le dieu en costume griffé, et elle oublia aussitôt ma
présence. Je laissai passer une seconde, puis déversai la monnaie dans son sac à main. Je risquai ensuite
un coup d’œil du côté de l’homme en noir et découvris qu’il me fixait toujours, alors même que la brune
bégayait des remerciements en le dévorant du regard comme si c’était lui qui l’avait aidée.
— Je peux récupérer mon badge, je vous prie ? demandai-je, haussant la voix pour couvrir celle de la
bègue.
Il me le tendit et j’eus beau veiller à ne pas lui toucher la main, ses doigts frôlèrent les miens,
déclenchant la même réaction physique que la première fois.
— Merci, marmonnai-je avant de franchir la porte à tambour.
Une fois sur le trottoir, je m’immobilisai, le temps d’inspirer une grande bouffée d’air chargé de
mille vapeurs, bonnes et toxiques. J’aperçus mon reflet dans les vitres teintées d’un SUV Bentley noir
garé devant l’immeuble. J’étais hagarde et mon regard brillait d’un éclat fiévreux. J’avais déjà vu cette
expression sur mon visage – dans le miroir de la salle de bains, juste avant de rejoindre un homme au lit.
J’avais cette tête-là quand je me savais sur le point d’assouvir un puissant besoin sexuel, et cette tête-là
n’avait rien à faire sur mes épaules ce jour-là.
« Ressaisis-toi », m’exhortai-je.
Cinq minutes en présence de M. Noir Danger et j’étais en proie à une excitation violente. L’attraction
était encore là, si forte que je ressentais le besoin inexplicable de le rejoindre. J’aurais pu me raconter

qu’il fallait que je retourne achever ce pour quoi j’étais venue, mais je savais que je m’en voudrais
affreusement si je cédais à cette impulsion. Je m’étais assez ridiculisée comme ça.
— Ça suffit, déclarai-je à mi-voix. En route !
Un taxi qui cherchait à en dépasser un autre freina in extremis pour laisser passer les piétons quand le
feu passa au rouge, déclenchant un concert de klaxons, d’injures et de gestes orduriers qui n’illustraient
qu’une colère de façade. Quelques secondes plus tard, les parties prenantes de ce minuscule incident
l’auraient évidemment oublié.
Tandis que je me mêlais à la foule pour rejoindre le club de gym, un sourire flotta sur mes lèvres.
« New York, New York ! » pensai-je en ayant l’impression d’avoir retrouvé mes marques.

J’avais eu l’intention de m’échauffer sur un tapis de course, puis de m’entraîner sur quelques
machines mais, quand je découvris qu’un cours de kick-boxing pour débutants était sur le point de
commencer, je suivis le groupe d’élèves dans la salle. Le cours terminé, j’eus le sentiment d’être de
nouveau moi-même. Mes muscles tremblaient d’une saine fatigue et je savais que je m’endormirais dès
que ma tête aurait touché l’oreiller.
— Tu t’es débrouillée comme un chef.
Je tamponnai mon visage luisant de sueur avec ma serviette avant de me tourner vers celui qui venait
de m’adresser la parole. Jeune, longiligne et musclé, il avait un regard brun amical, le teint café au lait,
des cils épais et le crâne entièrement rasé.
— Merci, répondis-je. Ça se voyait tant que ça que c’était mon premier cours ?
Il eut un grand sourire et me tendit la main.
— Parker Smith.
— Eva Tramell.
— Tu possèdes une aisance naturelle, Eva. Avec un peu d’entraînement, tu feras un malheur. Dans
une ville comme New York, savoir se défendre est indispensable.
Il indiqua un panneau de liège accroché au mur, couvert de cartes de visite et de flyers, détacha une
bande prédécoupée d’une feuille de papier vert fluo et me la tendit.
— Tu as déjà entendu parler du krav maga ?
— Seulement dans un film avec Jennifer Lopez.
— J’enseigne cette discipline. Et je serais heureux de t’avoir comme élève. Il y a là mon site et le
téléphone de la salle.
J’appréciai son approche, aussi directe que son regard, et son sourire authentique. Je ne pus
m’empêcher de me demander s’il ne cherchait pas à me draguer, mais il était tellement sympa que c’était
difficile à dire.
Parker croisa les bras, faisant saillir ses biceps. Il portait un tee-shirt noir sans manches et un short
long. Ses Converse étaient confortablement usées et des tatouages tribaux dépassaient de son encolure.
— Les horaires des cours sont sur le site. Tu devrais venir faire un tour, histoire de voir si ça te plaît.
— J’y penserai, promis.
— À bientôt, j’espère, conclut-il en échangeant avec moi une poignée de main ferme.

Une délicieuse odeur flottait dans l’appartement, et la voix mélodieuse d’Adele s’échappait des
enceintes judicieusement disposées. Dans la cuisine ouverte, Cary ondulait en rythme tout en remuant
quelque chose dans une casserole. Une bouteille de vin trônait sur le comptoir à côté de deux verres à

pied, l’un d’eux à moitié plein.
— Salut ! lançai-je en m’approchant. Qu’est-ce que tu nous mijotes de bon ? J’ai le temps de prendre
une douche avant le dîner ?
Il remplit l’autre verre de vin et le fit glisser vers moi d’un geste sûr et élégant. À le voir, personne
n’aurait soupçonné qu’il avait passé son enfance ballotté entre une mère toxicomane et des foyers
d’adoption, et que son adolescence s’était déroulée dans des centres de détention et de désintoxication.
— Spaghettis bolognaise. Et pour la douche, tu attendras, le dîner est prêt. Tu t’es bien amusée ?
— Au gymnase ? Comme une folle.
Je me juchai sur l’un des tabourets en teck du comptoir et lui racontai mon cours de kick-boxing et ma
rencontre avec Parker Smith.
— Ça te dirait de venir avec moi ?
— Krav maga ? Trop hard pour moi. Je serais couvert de bleus et je ne pourrais plus bosser. Par
contre, je veux bien t’accompagner, juste pour vérifier que ce type n’est pas un tordu.
Je le regardai égoutter les spaghettis.
— Un tordu ?
Mon père m’avait appris à jauger les mecs. C’était grâce à son enseignement que j’avais catalogué
d’emblée le dieu en costume griffé du Crossfire Building comme dangereux. Tout être normal qui apporte
son aide à un inconnu le gratifie spontanément d’un sourire, histoire d’établir un contact. Ce type-là ne
l’avait pas fait.
Cela dit, moi non plus, je n’avais pas souri.
— Tu es une jeune femme belle et sexy, baby girl, expliqua Cary en sortant des assiettes creuses d’un
placard. Je défie n’importe quel homme normalement constitué de résister à la tentation de te draguer
quand il te voit pour la première fois.
Je me contentai de plisser le nez en guise de réponse.
Il déposa devant moi une assiette de spaghettis surmontés d’une généreuse portion de sauce tomate
agrémentée de viande hachée.
— Je sens que quelque chose te tracasse, reprit-il. Tu veux en parler ?
J’attrapai ma fourchette et décidai de ne faire aucun commentaire sur la nourriture.
— Je crois bien avoir croisé aujourd’hui le plus bel homme du monde, lâchai-je.
— Ah bon ? Je croyais que c’était moi. Raconte.
Cary était resté de l’autre côté du comptoir, préférant manger debout. J’attendis qu’il ait goûté ses
pâtes avant de me risquer à l’imiter.
— Il n’y a pas grand-chose à raconter. Je me suis retrouvée les quatre fers en l’air dans le hall du
Crossfire et il m’a aidée à me relever.
— Petit ou grand ? Blond ou brun ? Baraqué ou svelte ? Les yeux de quelle couleur ?
Je fis passer la première bouchée avec une gorgée de vin.
— Grand, brun, baraqué et svelte. Les yeux bleus. Bourré de fric à en juger par son costume et ses
accessoires. Et hypersexy, un truc de malade ! Tu sais comment c’est – il y a des mecs très beaux qui
n’ont aucun effet sur tes hormones et des types quelconques qui te mettent les sens en ébullition. Lui, il a
bon partout !
Le simple fait de dresser le portrait de M. Noir Danger me faisait mouiller. Son visage surgit dans
mon esprit avec une netteté affolante. Il devrait y avoir une loi interdisant à un homme d’avoir un
physique pareil, songeai-je. La vision de celui-ci m’avait valu un court-circuit cérébral dont je ne m’étais
toujours pas remise.
Cary cala le coude sur le comptoir et se pencha vers moi, une mèche retombant sur son œil.

— Et que s’est-il passé ensuite ?
— Rien, répondis-je avec un haussement d’épaules.
— Rien ?
— Je suis partie.
— Quoi ? Tu n’as pas flirté avec lui ?
Je pris une autre bouchée de spaghettis. Ce n’était pas si mauvais, au fond. Ou peut-être que j’étais
juste affamée.
— Ce type n’est pas du genre à flirter, Cary.
— Ce genre-là n’existe pas, baby girl. Même les hommes mariés et heureux en amour ne sont pas
contre un petit flirt inoffensif de temps à autre.
— Celui-là n’a rien d’inoffensif, crois-moi, rétorquai-je.
— Je vois, fit Cary en hochant la tête. Les bad boys peuvent être fun… à condition de garder ses
distances.
Cary comprenait, évidemment – hommes et femmes rampaient à ses pieds. Cela ne l’empêchait pas
pour autant de s’enticher systématiquement du mauvais partenaire. Il était sorti avec des dépendants
affectifs, des infidèles invétérés ou occasionnels, des abonnés au chantage, au suicide… La liste était
sans fin.
— Ce type-là n’a rien de fun, assurai-je. Trop intense. En revanche, je parie que c’est le super coup
garanti.
— Ah, les affaires reprennent ! Mon conseil : oublie ce type et contente-toi de l’utiliser dans tes
fantasmes.
Je préférai carrément chasser le type en question de mes pensées et changeai de sujet.
— Tu as prévu des rendez-vous pour demain ?
Cary me débita son planning complet, qui incluait une pub pour des jeans, un autobronzant, des sousvêtements et une eau de toilette.
Il était de plus en plus demandé par les photographes de pub et s’était bâti une réputation de sérieux
et de professionnalisme des plus solides. J’étais heureuse pour lui et fière de son succès. Il revenait de
loin.
Ce ne fut qu’une fois le dîner achevé que je remarquai deux gros paquets enrubannés, posés derrière
le canapé d’angle.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Ça, répondit Cary en me rejoignant, c’est le top du top !
Je sus immédiatement qu’ils venaient de Stanton et de ma mère. L’argent avait toujours été la
condition sine qua non du bonheur de ma mère, et j’étais ravie pour elle que Stanton, son troisième mari,
pourvoie à ce besoin et à bien d’autres encore. J’aurais souhaité que les choses en restent là, mais ma
mère avait du mal à comprendre que je ne partage pas son point de vue.
— Qu’est-ce qu’il a encore trouvé ?
Cary, qui me dépassait d’une tête, passa le bras autour de mes épaules.
— Ne fais pas ton ingrate. Stanton aime ta mère. Il veut la gâter et elle adore te gâter. Ce n’est pas
pour toi qu’il le fait, c’est pour elle.
— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je en soupirant.
— Des tenues ultrachics pour le dîner de bienfaisance de samedi. Robe canon pour toi et smoking
Brioni pour moi ! Stanton sait que tu seras mieux disposée si je t’accompagne.
— Bien vu de sa part. Par chance, il a au moins compris ça.
— Évidemment. Stanton ne serait pas multimillionnaire s’il ne comprenait pas certaines choses,

répliqua Cary avant de me pousser vers les paquets. Allez, jette un coup d’œil.

Le lendemain matin à 8 h 50, je m’engouffrai dans la porte à tambour du Crossfire. Désireuse de faire
bonne impression, j’avais opté pour une petite robe noire toute simple mais bien coupée et des escarpins
assortis que j’enfilai dans l’ascenseur en lieu et place de mes chaussures de marche. Grâce à Cary, mes
cheveux blonds étaient relevés en un élégant chignon en forme de huit. Contrairement à moi, il était
capable de créer des coiffures qui étaient de véritables chefs-d’œuvre d’élégance. Les perles que mon
père m’avait offertes pour ma remise de diplôme ornaient le lobe de mes oreilles, et j’avais sorti ma
Rolex, cadeau de Stanton et de ma mère.
Je m’étais dit que j’attachais peut-être trop d’importance à mon apparence, mais, en entrant dans le
hall, je me revis affalée par terre en tenue de sport et me félicitai de ne plus rien avoir de commun avec
cette fille ridicule. Les deux agents de sécurité ne parurent pas me reconnaître quand je leur présentai
mon badge.
Vingt étages plus tard, j’émergeai dans le hall de Waters, Field & Leaman. Une paroi de verre épais
encadrait la double porte qui donnait sur l’accueil. La réceptionniste qui se tenait derrière le comptoir en
demi-lune déclencha l’ouverture de la porte après que je lui eus présenté mon badge à travers la vitre.
— Bonjour, Megumi, la saluai-je, admirant au passage son élégant chemisier framboise.
C’était une très jolie métisse dont les origines asiatiques ne faisaient aucun doute. Son épaisse
chevelure brune formait un carré à la Louise Brooks – plus court sur la nuque, deux pointes bien nettes
encadrant le visage. Son regard sombre était chaleureux, et ses lèvres pleines naturellement roses.
— Bonjour, Eva. Mark n’est pas encore arrivé, mais tu connais le chemin, n’est-ce pas ?
— Tout à fait.
Je m’engageai dans le couloir à gauche du comptoir, remontai jusqu’au bout, tournai de nouveau à
gauche et me retrouvai dans un ancien open space qu’on avait divisé en box. L’un d’eux était mon espace
de travail et je m’y dirigeai aussitôt.
Je rangeai la sacoche contenant mes chaussures à talons plats dans le tiroir du bas de mon bureau,
puis allumai l’ordinateur. J’avais apporté deux accessoires pour personnaliser mon espace de travail et
les sortis de mon sac à main. Un pêle-mêle contenant trois photos : Cary et moi sur Coronado Beach, ma
mère et Stanton devant leur yacht sur la côte d’Azur, mon père en uniforme au volant de sa voiture de
patrouille à Oceanside, Californie. Et un bouquet de fleurs en verre coloré, cadeau de Cary pour mon
premier jour de travail. Je le plaçai à côté du cadre et m’assis pour juger de l’effet.
— Bonjour, Eva.
Je me levai et pivotai vers mon patron.
— Bonjour, monsieur Garrity.
— Appelle-moi Mark, je t’en prie. Et tout le monde se tutoie, ici. Tu m’accompagnes dans mon
bureau ?
Je lui emboîtai le pas en me faisant de nouveau la réflexion que mon nouveau patron était plaisant à
regarder, avec sa peau bronzée, son bouc bien taillé et ses yeux rieurs. Il avait en outre un sourire en coin
plein de charme et affichait une assurance qui inspirait confiance et respect.
Il désigna un des deux sièges en face de son bureau en verre et métal, et attendit que je sois assise
pour prendre place dans son fauteuil Aeron. Mark n’était en fait que chef de projet junior, et son bureau
était un placard comparé à ceux des directeurs et des seniors, mais la vue sur les gratte-ciel dont il
jouissait valait vraiment le coup d’œil.
Il s’adossa à son siège et me sourit.

— Tu as fini d’emménager dans ton nouvel appartement ?
Je fus surprise, et aussi touchée, qu’il se souvienne de ce détail. Je l’avais rencontré au cours de mon
second entretien d’embauche et le courant était tout de suite passé entre nous.
— Pratiquement, oui, répondis-je. Il ne reste plus que quelques cartons à déballer.
— Tu viens de San Diego, n’est-ce pas ? C’est une jolie ville, très différente de New York. Les
palmiers ne te manquent pas trop ?
— Ce qui me manque le plus, c’est la sécheresse de l’air. Je ne me suis pas encore accoutumée à
l’humidité new-yorkaise.
— Attends un peu que la canicule arrive, me prévint-il. Bien… C’est ton premier jour de travail et tu
es ma première assistante, il va donc falloir qu’on s’organise. Je n’ai pas l’habitude de déléguer, mais je
suis sûr que je m’y ferai très vite.
— J’ai hâte de commencer, répondis-je, me sentant aussitôt à l’aise.
— Ta présence à mes côtés représente une importante avancée dans ma carrière, Eva. J’espère que tu
te plairas ici. Est-ce que tu bois du café ?
— En quantité industrielle.
— Alors, nous allons nous entendre ! N’aie crainte, ajouta-t-il, je ne vais pas te demander d’aller me
chercher un café. En fait, j’aimerais que tu m’expliques comment fonctionne la machine à dosettes qu’on
vient d’installer dans la salle de repos.
— Pas de problème, répliquai-je avec un grand sourire.
— Pour l’instant, je ne vois rien d’autre à te demander, avoua-t-il en se massant la nuque d’un air
penaud. Voilà ce que je te propose : je te montre les projets sur lesquels je travaille en ce moment et on
avisera de la suite au fur et à mesure.

Le reste de la journée se passa comme dans un rêve. Mark reprit contact avec deux clients et eut une
longue réunion avec le studio de création pour discuter de la campagne de promotion d’une école de
commerce. Assister depuis les coulisses au montage d’une campagne publicitaire me fascina. Je me
serais volontiers attardée pour mieux m’imprégner de l’atmosphère des différents services, mais mon
téléphone sonna un peu avant 17 heures.
— Bureau de Mark Garrity. Eva Tramell, à l’appareil.
— Rapplique qu’on puisse aller boire ce verre que tu m’as promis hier soir !
Le ton faussement sévère de Cary me fit sourire.
— D’accord, d’accord, j’arrive.
J’éteignis mon ordinateur et quittai le bureau. En arrivant devant la rangée d’ascenseurs, je sortis mon
portable afin de prévenir Cary que j’étais en route. Une sonnerie m’avertit de l’arrivée d’une cabine et je
me plantai devant, puis tapai mon SMS. Je venais de l’expédier quand les portes coulissèrent. Je fis un
pas en avant, levai les yeux de mon écran et croisai un incroyable regard bleu. Mon souffle resta bloqué
dans ma gorge.
M. Noir Danger était le seul occupant de la cabine.

2
Il portait une cravate gris argent et une chemise d’un blanc immaculé. Cette absence de couleur
soulignait le bleu de ses iris. Il se tenait là, tranquillement, la veste ouverte, les mains dans les poches de
son pantalon, et j’eus l’impression de me heurter à un mur.
Je m’immobilisai, le regard rivé sur cet homme qui était encore plus beau que dans mon souvenir. Je
n’avais jamais vu de cheveux d’un noir aussi profond. Brillants et un peu longs, les pointes effleuraient le
col de sa veste. Une longueur sexy grâce à laquelle le côté bad boy l’emportait sur le côté businessman,
pourtant affirmé – la crème Chantilly couronnant un sundae chocolat-caramel. Une coupe de cheveux de
pirate ou de libertin, aurait dit ma mère.
Je dus serrer les poings pour résister à l’envie de les toucher, histoire de vérifier s’ils étaient aussi
soyeux qu’ils en avaient l’air.
Les portes commencèrent à se refermer. Il s’approcha du panneau de commande et appuya sur le
bouton qui les maintenait ouvertes.
— Il y a assez de place pour deux, Eva.
Le son de cette voix aussi enveloppante qu’implacable me sortit de ma torpeur. Comment connaissaitil mon nom ?
Je me souvins alors qu’il avait ramassé mon badge dans le hall, la veille. L’espace d’un instant, je fus
tentée de lui dire que j’attendais quelqu’un, mais la part rationnelle de mon esprit s’y refusa.
Qu’est-ce qui me prenait ? De toute évidence, cet homme travaillait au Crossfire Building. Je ne
pourrais pas l’éviter chaque fois que je l’apercevrais, et pourquoi le ferais-je, du reste ? Si je voulais
être en mesure de poser les yeux sur lui sans risquer de m’évanouir, je devais accepter de le croiser assez
souvent pour finir par le considérer comme un élément du décor.
Doux rêve !
Je pénétrai dans la cabine d’un pas résolu.
— Merci.
Il relâcha le bouton et recula. Les portes se refermèrent et l’ascenseur amorça sa descente.
Je regrettai instantanément ma décision. La conscience aiguë de sa présence déclencha en moi un
irrépressible frisson. Dans cet espace clos, son énergie, son magnétisme étaient si palpables que ma
respiration et les battements de mon cœur s’affolèrent. Je me mis à me dandiner sur place. J’étais de
nouveau la proie de cette inexplicable attraction, comme si mon corps répondait instinctivement à un
ordre silencieux qui émanait de lui.
— Cette première journée s’est bien passée ? s’enquit-il, m’arrachant un sursaut.
Comment savait-il que c’était ma première journée ?
— Oui, répondis-je d’un ton égal. Et la vôtre ?
Sentant son regard glisser sur mon profil, je maintins obstinément les yeux fixés sur les portes

d’aluminium poli de la cabine. Mon cœur tambourinait dans ma poitrine. J’avais l’impression de perdre
pied.
— Ce n’était pas la première, répliqua-t-il d’un ton légèrement amusé, mais elle fut productive. Et il
semblerait que cela se confirme.
Je hochai la tête avec un sourire machinal alors que je n’avais pas la moindre idée de ce que cela
était censé signifier. La cabine s’arrêta au douzième étage et trois personnes qui discutaient avec
animation y entrèrent. Afin de leur faire de la place, je battis en retraite dans l’angle le plus éloigné de M.
Noir Danger. Hélas, celui-ci m’imita, si bien que nous nous retrouvâmes encore plus près l’un de l’autre.
Il ajusta le nœud pourtant impeccable de sa cravate, m’effleurant le bras au passage. Je pris une
profonde inspiration, puis tâchai de l’ignorer en me concentrant sur la conversation qui se déroulait
devant nous. Impossible. Sa présence était trop obsédante… J’eus beau faire, mes pensées m’échappèrent
et je commençai à fantasmer sur la fermeté de son corps, la douceur de sa peau, les proportions de son
sexe…
Quand l’ascenseur atteignit le rez-de-chaussée, je réprimai de justesse un gémissement de
soulagement. J’attendis non sans impatience que les autres occupants de la cabine sortent, puis leur
emboîtai le pas. J’avais à peine amorcé un mouvement qu’il posa la main au creux de mes reins et sortit à
ma suite. Je ressentis ce contact avec une acuité inouïe.
Quand nous atteignîmes les tourniquets, sa main s’écarta, et j’éprouvais un étrange sentiment
d’abandon. Je lui jetai un coup d’œil. Il me regardait, mais son visage demeurait impénétrable.
— Eva !
La vision de Cary, nonchalamment appuyé contre une colonne de marbre, fit tout basculer. Il portait
un jean moulant et un ample pull vert assorti à la couleur de ses yeux. Il n’avait aucun effort à faire pour
attirer l’attention des personnes qui traversaient le hall. Je ralentis le pas en arrivant à sa hauteur. M.
Noir Danger nous dépassa, franchit la porte à tambour et se glissa sur la banquette arrière du SUV noir
que j’avais vu la veille stationner devant la porte.
Cary émit un long sifflement quand la Bentley démarra.
— Si je me fie à la façon dont tu le suis des yeux, c’est le type dont tu m’as parlé hier soir, pas vrai ?
— Oui, c’est lui.
— Tu bosses avec lui ? demanda-t-il en glissant son bras sous le mien pour m’entraîner vers la
sortie.
— Non.
Je m’arrêtai sur le trottoir le temps d’enfiler mes chaussures de marche, m’appuyant sur Cary pour
garder l’équilibre au milieu des passants.
— Je ne sais pas qui c’est, mais il a voulu savoir si ma première journée s’était bien passée, alors je
ferais bien de me renseigner.
— Je me demande comment on peut travailler à côté d’un type pareil, commenta Cary qui me tint le
coude tandis que je sautillais maladroitement d’un pied sur l’autre. Rien que de le regarder passer, j’ai eu
l’impression que mes neurones grillaient.
— Je crois qu’il produit cet effet-là sur tout le monde, déclarai-je en me redressant. On y va ! J’ai
besoin d’un verre.

Lorsque je me réveillai le lendemain matin, une pulsation moqueuse à l’arrière du crâne me rappela
douloureusement les quelques verres de trop avalés la veille. Pourtant, tandis que je m’élevais en
direction du vingtième étage du Crossfire, je ne ressentis aucun remords. J’avais eu le choix entre une

cuite modérée et une séance de vibromasseur, et il était hors de question que j’aie un orgasme à piles
avec M. Noir Danger dans le rôle principal. Non pas qu’il y ait le moindre risque qu’il apprenne dans
quel état il me mettait (ou qu’il s’en soucie, du reste). Non, si je m’y étais refusée, c’était uniquement
pour résister au fantasme qu’il m’inspirait.
Je laissai tomber mes affaires dans le tiroir du bas de mon bureau et, quand je vis que Mark n’était
pas encore arrivé, j’allai me chercher un café avant de me connecter à mon blog de pub préféré.
— Eva !
Je sursautai quand il surgit près de moi, un sourire radieux aux lèvres.
— Bonjour, Mark.
— Ce jour est plus que bon, Eva. Je crois que tu me portes chance ! Viens dans mon bureau avec ta
tablette. Tu peux rester plus tard, ce soir ?
J’attrapai ma tablette et lui emboîtai le pas, galvanisée par son excitation.
— Oui, bien sûr.
— Tant mieux, lâcha-t-il en se laissant tomber dans son fauteuil.
Je m’assis à mon tour et m’empressai d’ouvrir mon logiciel bloc-notes.
— Figure-toi que la vodka Kingsman a lancé un appel d’offres et qu’ils ont cité mon nom. C’est la
première fois que ça m’arrive.
— Félicitations !
— Merci, mais tu me féliciteras quand j’aurai décroché le contrat. Rien ne garantit que notre
proposition soit retenue. Ils veulent me rencontrer demain soir.
— Les délais sont toujours aussi courts ?
— Non, normalement, on attend la fin de l’appel d’offres. Il se trouve que Cross Industries vient tout
juste d’acheter Kingsman et possède une ribambelle de filiales, dont des agences de pub. Si on trouve un
accord rapidement, ça arrangera tout le monde. Ils le savent et veulent nous tester. Première étape :
l’entretien individuel.
— Normalement, toute l’équipe devrait être convoquée, non ?
— Oui, mais ce sont des pros. Ils savent très bien qu’une équipe dirigée par un senior leur vendra un
concept et qu’au bout du compte, ils se retrouveront en face d’un chef de projet junior dans mon genre –
du coup, ils m’ont choisi et veulent me passer sur le gril. Le bon côté des choses, c’est qu’à ce stade des
négociations, l’appelant fournit bien plus d’informations qu’il n’en demande en retour. C’est une simple
formalité ; je ne peux pas leur reprocher de se montrer exigeants. Ils sont simplement prudents. C’est le
cheminement logique quand on traite avec un groupe aussi puissant que Cross Industries.
Il se passa la main dans les cheveux, trahissant sa nervosité.
— Qu’est-ce que tu penses de la vodka Kingsman ?
— Heu… Eh bien… pour être franche, je n’en ai jamais entendu parler.
Mark se laissa aller contre le dossier de son fauteuil et s’esclaffa.
— Dieu merci ! Je craignais d’être le seul. Donc, si personne ne la connaît, l’avantage, c’est qu’elle
ne souffre pas d’une mauvaise réputation. Pas d’image, bonne image.
— En quoi puis-je t’aider ? En plus de faire des recherches sur la vodka et de rester tard.
Il pinça les lèvres tandis qu’il réfléchissait à la question.
— Commence par noter ça…
Nous nous lançâmes à corps perdu dans le travail sans même nous interrompre pour déjeuner. Et nous
y étions encore longtemps après que le bureau se fut vidé, passant en revue les informations
communiquées par les stratèges de campagne. Un peu après 19 heures, la sonnerie du téléphone de Mark
rompit si brusquement le silence que je sursautai.

Mark activa le haut-parleur tout en continuant à travailler.
— Salut, toi, dit-il.
— As-tu seulement pensé à nourrir cette pauvre fille ? s’enquit une chaleureuse voix masculine.
Mark leva les yeux et me jeta un coup d’œil à travers la paroi vitrée de son bureau.
— Heu… j’ai complètement oublié.
Je détournai le regard et me mordis la lèvre pour réprimer un sourire. Un ricanement s’éleva dans le
haut-parleur.
— Ça ne fait que deux jours qu’elle bosse et non content de l’exploiter, tu la laisses mourir de faim !
Elle va te plaquer, tu sais.
— Merde, tu as raison. Steven, mon trésor…
— Il n’y a pas de « mon trésor » qui tienne. Est-ce qu’elle aime la cuisine chinoise ?
Je levai les deux pouces.
— Elle adore, répondit Mark.
— Parfait. Je serai là dans vingt minutes. Préviens la sécurité de mon arrivée.
Vingt minutes plus tard exactement, j’actionnai l’ouverture de la porte vitrée depuis le comptoir de
l’accueil pour laisser entrer Steven Ellison. C’était un véritable colosse. Vêtu d’un jean foncé et d’une
chemise impeccablement repassée, il était chaussé de grosses bottes de travail. Roux, le regard bleu
rieur, il était très différent de son compagnon. Nous prîmes place tous les trois autour du bureau de Mark
pour déguster du poulet kung pao et du bœuf aux brocolis accompagné de riz gluant.
J’appris que Steven était entrepreneur, et que Mark et lui étaient en couple depuis l’université. Leur
façon d’être ensemble suscita en moi une admiration teintée d’envie. Leur relation semblait aller de soi si
bien que c’était un vrai bonheur de passer du temps en leur compagnie.
— Tu as un bel appétit, dis-moi, commenta Steven comme je me resservais pour la troisième fois. Où
est-ce que tu mets tout ça ?
— Je l’emmène au gymnase avec moi, répondis-je avec un haussement d’épaules.
— Ne fais pas attention à lui, intervint Mark. Il est simplement jaloux. Il surveille de très près sa
silhouette de jeune fille.
— Je devrais l’emmener manger avec mes ouvriers. Je pourrais gagner gros en pariant sur les
quantités de nourriture qu’elle est capable d’ingurgiter.
— Ça pourrait être amusant, répondis-je.
— Je me doutais bien que tu avais un grain de folie. Je l’ai tout de suite perçu dans ton sourire.
Je me concentrai sur ma nourriture, refusant de laisser mes pensées dériver du côté des folies que
j’avais pu commettre au cours de ma phase rebelle et autodestructrice. Mark vint à mon secours.
— Cesse de harceler mon assistante, Steven, lâcha-t-il. Que sais-tu du grain de folie des femmes, de
toute façon ?
— Je sais que certaines d’entre elles apprécient la compagnie des homosexuels. Elles aiment bien
notre façon de voir les choses, répliqua Steven. Et je sais deux ou trois autres choses aussi… Hé ! Pas la
peine de prendre ces mines offusquées, vous deux. J’ai eu envie de vérifier si la réputation de la sexualité
hétérosexuelle était justifiée, c’est tout.
Visiblement, Mark n’était pas au courant des incursions de son compagnon dans ce domaine mais, à
en juger par son demi-sourire, il avait suffisamment confiance en Steven pour s’en amuser.
— Vraiment ?
— Et quelle a été ta conclusion ? hasardai-je bravement.
Steven haussa les épaules.
— Je n’irai pas jusqu’à dire qu’elle est surfaite parce que je n’en ai eu qu’un bref aperçu. Je suis

toutefois en mesure d’affirmer que je peux très bien m’en passer.
— Étant donné ton mode de vie actuel, observa Mark en saisissant un bouquet de brocoli entre ses
baguettes, je dirais que c’est une excellente chose.
Une fois notre dînette achevée, il était plus de 20 heures et les employés chargés de l’entretien
commençaient à investir les lieux.
— Tu veux que je vienne plus tôt demain matin ? proposai-je à Mark.
Steven donna un coup d’épaule à ce dernier.
— Toi, tu as dû faire quelque chose de vraiment bien dans une vie antérieure pour avoir décroché une
telle perle.
— Te supporter dans celle-ci suffit amplement, rétorqua Mark, pince-sans-rire.
— Hé ! s’insurgea Steven. Je suis un garçon bien élevé. Je veille toujours à baisser le siège des
toilettes.
Mark me lança un coup d’œil faussement exaspéré, débordant visiblement d’affection pour son
compagnon.
— Et tu peux m’expliquer en quoi c’est utile chez nous ?

Mark et moi passâmes toute la journée du jeudi à préparer son rendez-vous avec l’équipe de
Kingsman, prévu à 16 heures. Nous mangeâmes sur le pouce en discutant avec deux créatifs qui
participeraient au pitch le moment venu, puis passâmes en revue les sites et les réseaux sociaux
mentionnant Kingsman.
À 15 h 30, je sentis la nervosité me gagner parce que je savais que la circulation serait infernale,
mais Mark continua de travailler comme si de rien n’était après que je lui eus signalé que l’heure
approchait. À 15 h 45, il émergea de son bureau, le sourire aux lèvres, tout en enfilant sa veste.
— Tu m’accompagnes, Eva, annonça-t-il.
— Tu crois ? répondis-je en battant des cils.
— Tu as travaillé dur pour m’aider à préparer cet entretien, non ? Tu n’es pas curieuse de voir
comment ça va se passer ?
— Si, bien sûr, répondis-je en me levant d’un bond. Merci, Mark.
Sachant l’importance que revêtait l’apparence dans ce genre d’entretien, je lissai ma jupe crayon
noire et tirai sur les poignets de mon chemisier de soie écarlate. Par un heureux hasard, celui-ci était
assorti à la cravate de Mark.
Nous rejoignîmes l’ascenseur, et je fus prise de court en constatant que la cabine s’élevait au lieu de
descendre. Au dernier étage, nous débouchâmes sur un palier autrement plus vaste que celui du vingtième.
Des paniers suspendus garnis de lys et de fougères s’échappait un délicieux parfum, et sur la porte de
verre fumé étaient gravés les mots CROSS INDUSTRIES.
Une fois le seuil franchi, on nous demanda de patienter un instant. Nous refusâmes l’un et l’autre les
rafraîchissements qui nous furent proposés, et moins de cinq minutes après notre arrivée, une hôtesse nous
escorta jusqu’à une salle de conférences.
Mark tourna vers moi un regard pétillant tandis que l’hôtesse refermait la main sur la poignée de la
porte.
— Parée ?
— Parée, répondis-je.
La porte s’ouvrit et Mark s’effaça pour me laisser passer. Le sourire avenant que j’avais pris soin de
plaquer sur mes lèvres se figea à la vue de l’homme qui venait de se lever pour nous accueillir.

Je m’étais immobilisée si brutalement que Mark me heurta, m’envoyant chanceler en avant. M. Noir
Danger me saisit par la taille et m’attira contre lui. Mes poumons se vidèrent d’un coup, et le peu de bon
sens que je possédais encore disparut dans la foulée. Sous mes paumes, ses biceps étaient d’une dureté
minérale, son abdomen aussi rigide qu’une planche contre le mien. Il inspira, et les pointes de mes seins
durcirent, stimulées par le frottement de son torse.
Oh non ! J’étais maudite. Une suite d’images crépita dans mon esprit, illustrant les mille et une
manières dont je pouvais tituber, trébucher, glisser, tomber, m’affaler et m’étaler devant ce dieu du sexe
au fil des jours, des semaines et des mois à venir.
— Rebonjour, murmura-t-il, la vibration de sa voix se répercutant dans tout mon corps. C’est toujours
un plaisir de tomber sur vous, Eva.
Je rougis, partagée entre la honte et le désir, incapable de m’écarter de lui malgré la présence de
deux autres personnes dans la salle. Le regard ouvertement sensuel dont il m’enveloppait ne m’aidait pas
vraiment.
— Désolé pour cette entrée, monsieur Cross, s’excusa Mark dans mon dos.
— Il n’y a pas lieu d’être désolé, monsieur Garrity. C’était une entrée mémorable.
Je chancelai sur mes stilettos quand Cross s’écarta. Il portait un costume noir sur une chemise et une
cravate gris pâle. Et il était beaucoup trop séduisant, comme d’habitude.
Quel effet cela faisait-il de se savoir aussi spectaculairement beau ? Impossible d’aller où que ce fût
sans causer une émeute.
Mark vint spontanément à la rescousse pour m’aider à retrouver l’équilibre.
Le regard de Cross demeura rivé sur la main que Mark avait glissée sous mon coude jusqu’à ce qu’il
me lâche.
— Bien. Parfait, déclara mon chef en reprenant contenance. Permettez-moi de vous présenter mon
assistante, Eva Tramell.
— Nous nous sommes déjà rencontrés, répondit Cross en tirant le siège placé près du sien. Eva.
Encore mal remise de mes émotions, je me tournai vers Mark en quête de soutien.
Cross se pencha davantage vers moi.
— Asseyez-vous, Eva, ordonna-t-il tranquillement.
Mark approuva d’un léger hochement de tête, mais j’étais déjà en train de m’asseoir, mon corps ayant
obéi d’instinct à l’ordre de Cross avant même qu’il ait atteint mon esprit et que ce dernier ait le temps de
se rebeller.
Au cours de l’heure qui suivit, alors que Cross et les deux cadres de chez Kingsman bombardaient
Mark de questions, je dus faire de gros efforts pour ne pas me tortiller sur mon siège. Les cadres en
question étaient des femmes, deux belles brunes élégantes en tailleur pantalon. Celle en tailleur framboise
semblait particulièrement désireuse d’attirer l’attention de Cross tandis que sa collègue, en tailleur
crème, se concentrait sur mon patron. Tous trois parurent impressionnés par l’habileté de Mark à leur
démontrer que le travail fourni par l’agence accroîtrait significativement le prestige de la marque.
À l’évidence, Cross dominait l’échange, et j’admirai le calme dont Mark fit preuve sous la pression
que ce dernier exerçait sur lui.
— Bien joué, monsieur Garrity, le félicita Cross quand vint le moment de conclure. Je suis impatient
de découvrir votre projet. Qu’est-ce qui vous inciterait à essayer la vodka Kingsman, Eva ?
Prise de court, je battis des paupières.
— Je vous demande pardon ?
L’intensité de son regard me transperça, et mon respect pour Mark, qui avait supporté le poids de ce
regard braqué sur lui pendant plus d’une heure, s’en trouva accru.

Cross avait fait pivoter son fauteuil de façon à me faire face. Son bras droit reposait sur le bois lisse
du bureau que ses longs doigts élégants tapotaient en rythme. Pour une raison inexplicable, le ruban de
peau dorée, semé de poils sombres, qu’on apercevait au ras de sa manche de chemise retint mon attention.
Il était tellement… viril.
— Lequel des concepts suggérés par Mark préférez-vous ? s’enquit-il.
— Je pense qu’ils sont tous excellents.
— Je peux demander à tout le monde de quitter la pièce pour que vous me donniez une opinion
sincère, s’il le faut, déclara-t-il en conservant une expression imperturbable.
Mes doigts se replièrent sur les accoudoirs de mon siège.
— Je viens de vous la donner, monsieur Cross, mais, si cela vous intéresse, je suis persuadée qu’un
produit symbolisant luxe et sensualité à moindre coût est susceptible de plaire au plus grand nombre. Cela
dit, je n’ai pas les compét…
— Je suis d’accord, coupa Cross en se levant. Vous voyez dans quelle direction creuser, monsieur
Garrity. Nous nous reverrons la semaine prochaine.
Je restai un instant interdite face à cette accélération des événements, puis jetai un coup d’œil à Mark,
qui semblait partagé entre joie et stupéfaction.
Je me levai à mon tour et me dirigeai vers la porte, consciente de la présence de Cross à mes côtés.
Sa façon de se mouvoir, cette grâce associée à une économie de mouvements m’excitaient, il fallait
l’avouer. Cross incarnait jusqu’au bout des ongles l’amant expert et exigeant. Il devait si bien s’y prendre
que les femmes devaient lui donner ce qu’il voulait avant même qu’il le leur demande.
Il nous accompagna jusqu’à la rangée d’ascenseurs tout en parlant vaguement sport avec Mark, mais
j’étais trop concentrée sur la façon dont mon corps réagissait à sa proximité pour m’intéresser à la
conversation. Quand l’ascenseur arriva enfin et que les portes coulissèrent, je laissai échapper un soupir
de soulagement et m’empressai de pénétrer dans la cabine en même temps que Mark.
— Un instant, Eva, m’arrêta Cross en m’attrapant par le coude. Elle vous rejoint tout de suite, ajoutat-il à l’intention de Mark tandis que les portes de l’ascenseur se refermaient sur le visage ahuri de mon
patron.
Cross demeura silencieux le temps que l’ascenseur amorce sa descente.
— Tu couches avec quelqu’un ? demanda-t-il en pressant de nouveau le bouton d’appel.
La question avait été posée avec une telle désinvolture que je mis un moment à comprendre et que je
ne réalisai même pas qu’il m’avait tutoyée.
Je pris une brève inspiration.
— En quoi cela vous regarde-t-il ?
Il me fixa et je retrouvai dans son regard ce que j’y avais vu lors de notre première rencontre –
puissance hors norme et contrôle d’acier. Je reculai involontairement. Comme la première fois. Cette
fois, cependant, je ne tombai pas à la renverse – j’étais en progrès.
— Cela me regarde parce que j’ai envie de coucher avec toi, Eva. J’ai besoin de savoir quels
obstacles se dressent entre toi et moi, si tant est qu’il y en ait.
La soudaine palpitation entre mes cuisses m’obligea à prendre appui contre le mur pour garder
l’équilibre. Il tendit la main vers moi, mais je l’arrêtai d’un geste.
— Peut-être ne suis-je pas intéressée, monsieur Cross.
Une ombre de sourire passa sur ses lèvres. Seigneur, il pouvait être irrésistible…
J’étais dans un tel état de nerfs que la sonnerie annonçant l’arrivée de l’ascenseur me fit sursauter. De
ma vie, je n’avais été à ce point excitée, aussi brutalement attirée par un autre être humain, et je ne
m’étais jamais sentie aussi grossièrement insultée.

Je pénétrai dans la cabine et me retournai pour lui faire face.
Il sourit.
— À bientôt, Eva.
Les portes se refermèrent et je me laissai aller contre la rampe de cuivre en m’efforçant de retrouver
mes esprits. Je n’y étais toujours pas parvenue quand elles se rouvrirent sur Mark, qui arpentait à grands
pas le palier du vingtième étage.
— Eva, murmura-t-il en s’immobilisant, tu peux m’expliquer ce qui vient de se passer ?
— Je n’en ai pas la moindre idée.
Je poussai un long soupir. J’aurais aimé pouvoir raconter à Mark l’échange perturbant que je venais
d’avoir avec Cross, mais j’étais bien consciente que mon patron n’était pas l’exutoire idéal.
— Cela dit, quelle importance ? ajoutai-je. Il a été conquis par ta présentation, non ?
Un grand sourire éclaira ses traits.
— Je crois bien, oui.
— Comme dirait mon colocataire, il faut fêter ça. Veux-tu que je réserve une bonne table pour Steven
et toi quelque part ?
— Pourquoi pas ? Pure Food and Wine à 19 heures, s’ils arrivent à nous trouver une place. Sinon, je
te laisse carte blanche.
Nous venions à peine d’atteindre le bureau de Mark que Michael Waters, Christine Field et Walter
Leaman – respectivement P-DG, directrice exécutive et vice-président – déboulaient.
Je regagnai discrètement mon espace de travail pour appeler le restaurant et leur demander de me
dénicher une table pour deux. Après avoir tant et tant supplié, l’hôtesse finit par céder.
Je laissai un message sur la boîte vocale de Mark : « C’est vraiment ton jour de chance. Tu as une
table pour deux à Pure Food and Wine à 19 heures. Bonne soirée ! »

— Il a dit quoi ? s’exclama Cary depuis l’autre bout du canapé.
— Je sais, j’ai réagi comme toi, avouai-je avant d’avaler une gorgée du délicieux sauvignon dont
j’avais fait l’emplette sur le chemin du retour. Et j’en suis encore à me demander si je n’ai pas imaginé
cette conversation alors que j’étais bombardée par ses phéromones.
— Et alors ?
Je calai les pieds sous mes fesses et me blottis dans l’angle du canapé.
— Quoi, et alors ?
— Tu sais très bien quoi, Eva, répliqua-t-il.
Il récupéra son netbook sur la table basse et le posa sur ses jambes croisées.
— Tu vas conclure ou pas ?
— Je ne le connais pas ! m’insurgeai-je. Je ne connais même pas son prénom et il se permet de me
balancer ça de but en blanc !
— Lui connaît le tien, me rappela-t-il tout en pianotant sur son clavier. Mais à quoi rime cette histoire
de vodka ? Pourquoi avoir demandé à rencontrer ton patron ?
La main que je passais dans mes cheveux s’immobilisa.
— Mark est très doué. Si Cross a le moindre sens des affaires, il l’a remarqué et a décidé d’exploiter
son talent.
— Je pense que son sens des affaires ne fait aucun doute, déclara Cary en tournant l’écran de son
netbook vers moi.
La page d’accueil de Cross Industries s’y étalait, illustrée par une superbe photo du Crossfire

Building.
— L’immeuble lui appartient, Eva. Gideon Cross en est le propriétaire.
Je fermai les yeux. Gideon Cross. Ce nom lui allait comme un gant. Aussi troublant et étrange que
l’homme lui-même.
— Il emploie des tas de gens parfaitement qualifiés pour gérer les campagnes marketing de ses
filiales. À mon avis, il n’a même que l’embarras du choix.
— Tais-toi, Cary.
— Il est beau, riche et meurt d’envie de te sauter. Je ne vois pas où est le problème.
Je levai les yeux vers lui.
— C’est affreusement gênant. Je vais être amenée à le croiser sans arrêt. Je n’ai pas l’intention de
plaquer mon job, ce que je fais me plaît vraiment et je m’entends très bien avec Mark. Il m’a
complètement impliquée dans le développement de ce projet et j’ai déjà beaucoup appris avec lui.
— Tu te souviens de ce que disait le Dr Travis à propos des risques calculés ? Quand ton psy te
conseille de prendre un risque calculé, c’est que tu peux y aller. Tu sauras gérer, Eva. Vous êtes des
adultes, Cross et toi.
Il se concentra sur ses recherches Internet.
— Est-ce que tu savais qu’il n’a même pas trente ans ? Il en a vingt-huit, pour être précis. Il faut
penser endurance sexuelle, Eva.
— Moi, c’est plutôt à sa grossièreté que je pense. Je me suis sentie insultée par ses avances. J’ai
horreur d’être perçue comme un vagin sur pattes.
Cary m’adressa un regard compatissant.
— Désolé, baby girl. Tu es tellement solide, tellement plus forte que moi que j’ai tendance à oublier
que tu traînes un bagage aussi lourd que le mien.
— La plupart du temps, je l’oublie aussi, répondis-je en détournant les yeux – je n’étais pas d’humeur
à évoquer nos épreuves passées. Je n’en suis pas à demander qu’il m’invite à sortir avec lui en bonne et
due forme, mais il y a quand même d’autres façons de faire savoir à une femme qu’on a envie d’elle.
— Tu as raison. C’est un goujat arrogant. Fais-le saliver jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus. Ça lui fera
les pieds.
Je souris. Cary a le don de me faire sourire en toutes circonstances.
— Je doute que quiconque y soit jamais parvenu, pourtant c’est un fantasme qui a le mérite d’être
amusant.
Il referma son netbook d’un claquement sec.
— Qu’est-ce que tu as envie de faire, ce soir ?
— J’envisageais d’aller faire un tour dans cette salle de krav maga, à Brooklyn.
Je m’étais renseignée sur cette discipline depuis ma rencontre avec Parker Smith, et l’idée de me
libérer du stress en pratiquant un sport de combat intense avait fait son chemin dans mon esprit.
Je savais bien que ce ne serait jamais aussi intense que de m’envoyer en l’air avec Gideon Cross,
mais j’estimais que ce serait autrement moins dangereux pour ma santé mentale.

3
— Ta mère et Stanton n’accepteront jamais que tu viennes dans ce quartier plusieurs soirs par
semaine, observa Cary en serrant sa veste en jean alors qu’il faisait à peine frais.
La salle de Parker Smith, un entrepôt en brique désaffecté, était située dans un ancien quartier
industriel de Brooklyn qui peinait à s’embourgeoiser. L’espace était immense et, une fois la lourde porte
métallique refermée, personne ne pouvait deviner ce qui se passait à l’intérieur. Assis sur des gradins,
nous regardions une demi-douzaine de combattants s’entraîner sur les tapis en contrebas.
— Aïe ! m’exclamai-je quand un type reçut un coup de pied dans le bas-ventre – même avec une
coquille, ça ne devait pas être agréable. Comment Stanton le saura-t-il ? enchaînai-je.
— Si tu te retrouves à l’hôpital, il le saura forcément, répliqua-t-il en me jetant un regard de biais. Je
ne plaisante pas, Eva. Le krav maga est un sport brutal ; c’est du full contact. Et même si tes bleus ne te
trahissent pas, il finira par l’apprendre d’une façon ou d’une autre. Comme toujours.
— C’est ma mère, elle lui répète tout. Je ne lui en parlerai pas.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle ne comprendrait pas. Elle pensera que je cherche à me protéger à cause de ce qui
s’est passé, elle se sentira coupable et en fera toute une histoire. Elle ne croira jamais qu’il s’agit juste de
pratiquer un sport pour me détendre.
Je calai le menton au creux de ma main et regardai Parker qui était occupé à expliquer des prises à
une femme. C’était un bon prof. Patient, concentré, il utilisait des mots faciles à comprendre pour les noninitiés. Sa salle de cours était certes située dans un quartier mal famé, mais au fond, songeai-je, ce qu’il
enseignait était on ne peut plus adapté à l’environnement. Ici, on était de plain-pied avec la brutalité du
réel.
— Ce Parker est vraiment pas mal, murmura Cary.
— Il porte une alliance, je te signale.
— J’ai remarqué, oui. Les meilleurs ne restent malheureusement jamais longtemps sur le marché…
Une fois le cours terminé, Parker nous rejoignit, l’œil brillant.
— Alors, Eva, qu’est-ce que tu en as pensé ?
— Où est-ce que je peux m’inscrire ?
Parker eut un sourire si adorable que Cary s’empara de ma main et la serra très fort.
— Suis-moi.

Le vendredi commença merveilleusement bien. Mark m’expliqua comment réunir des informations
pour élaborer un projet de campagne, ce qui l’amena à me parler de Cross Industries et de Gideon Cross,
soulignant au passage que tous deux avaient le même âge.

— C’est une donnée que je ne dois pas perdre de vue, commenta-t-il. On oublie facilement qu’il est
aussi jeune quand on l’a en face de soi.
— C’est vrai, acquiesçai-je, secrètement déçue à l’idée de ne pas revoir Cross avant lundi.
J’avais beau me dire que c’était sans importance, envisager tout un week-end sans le croiser me
chiffonnait. Sa présence déclenchait en moi une sacrée montée d’adrénaline et mon programme du weekend ne prévoyait rien d’aussi excitant.
J’étais en train de prendre des notes dans le bureau de Mark quand j’entendis le téléphone sonner
dans mon box. Je m’excusai et m’empressai d’aller répondre.
— Bureau de Mark Garrity…
— Eva, mon trésor, comment vas-tu ?
Reconnaissant la voix de mon beau-père, je me laissai choir dans mon fauteuil. Stanton possédait ce
timbre que j’avais toujours associé aux vieilles fortunes – raffiné, d’une assurance à la limite de
l’arrogance.
— Richard, murmurai-je. Tout va bien ? Maman va bien ?
— Oui. Tout va bien. Ta mère est merveilleuse, comme toujours.
Sa voix s’adoucissait toujours quand il parlait d’elle et je lui en étais reconnaissante. Je lui étais
reconnaissante de bien des choses, en fait, mais il était parfois difficile de trouver l’équilibre entre cette
reconnaissance et un sentiment de trahison vis-à-vis de mon père. Je n’ignorais pas que ce dernier vivait
mal leur colossale différence de revenus.
— Tant mieux, dis-je. Maman et toi avez reçu mon message de remerciement pour ma robe et le
smoking de Cary ?
— Oui, c’était très gentil de ta part, même si tu sais que nous n’attendons pas de remerciements pour
de telles broutilles. Excuse-moi un instant.
Je l’entendis s’adresser à quelqu’un – sans doute sa secrétaire.
— Eva, ma chérie, j’aimerais beaucoup que nous déjeunions ensemble aujourd’hui. J’enverrai Clancy
te chercher.
— Aujourd’hui ? Mais on doit se voir demain soir. Ça ne peut pas attendre ?
— Je crains fort que non.
— Je ne dispose que d’une heure, tu sais ?
Je sentis une tape sur mon épaule et me retournai.
— Prends deux heures, murmura Mark. Tu l’as bien mérité.
Je soupirai et articulai un merci silencieux.
— À midi, ça te conviendrait, Richard ?
— C’est parfait. Je suis impatient de te voir.
Je ne ressentais pour ma part aucune impatience à l’idée de déjeuner en tête à tête avec mon beaupère. Je quittai pourtant sagement mon bureau juste avant midi. Devant le Crossfire, une limousine
m’attendait et Clancy, qui faisait tout à la fois office de chauffeur et de garde du corps de Stanton,
m’ouvrit la portière tandis que je le saluais. Il se glissa derrière le volant et prit la direction du centreville. Vingt minutes plus tard, j’étais assise à une table de conférences dans les bureaux de Stanton devant
un somptueux déjeuner pour deux visiblement commandé chez un traiteur de renom.
Stanton ne tarda guère à apparaître, aussi sémillant et distingué qu’à son habitude. Ses cheveux
formaient un casque d’une blancheur immaculée et, en dépit des marques du temps, son visage n’avait
rien perdu de sa séduction. Dans son regard d’un bleu très pâle se lisait une intelligence aiguë. Sa
silhouette demeurait athlétique, car il consacrait une part importante du peu de temps libre que lui
laissaient ses affaires à se maintenir en forme, et ce, même avant d’épouser une femme plus jeune que lui

dont il était follement épris – à savoir ma mère.
Je me levai à son approche et il déposa un baiser sur ma joue.
— Tu es ravissante, Eva.
— Merci, Richard.
Je ressemblais beaucoup à ma mère. J’avais hérité de sa chevelure blonde, mais mes yeux gris étaient
la réplique de ceux de mon père.
Stanton prit place en bout de table, tout à fait conscient de l’arrière-plan prestigieux que constituait la
ligne de gratte-ciel dans son dos.
— Mange, dit-il de ce ton autoritaire qui venait si aisément aux hommes de pouvoir.
Des hommes comme Gideon Cross.
Stanton avait-il été aussi sexuellement entreprenant que Gideon quand il avait son âge ?
Je m’emparai de ma fourchette et attaquai une salade de poulet aux airelles, noix de cajou et feta. Elle
était parfaitement assaisonnée, et je mourais de faim. Je ne fus pas mécontente que Stanton ne prenne pas
tout de suite la parole, me permettant ainsi de profiter du repas. Malheureusement, ce répit fut de courte
durée.
— Eva, mon trésor, j’aimerais que nous discutions de ton subit intérêt pour le krav maga.
Je me figeai.
— Je te demande pardon ?
Stanton but une gorgée d’eau et se laissa aller contre le dossier de sa chaise, la crispation de sa
mâchoire m’indiquant que je n’allais pas apprécier ce qui allait suivre.
— Te savoir dans cette salle d’entraînement de Brooklyn a beaucoup perturbé ta mère, hier soir. Il
m’a fallu du temps pour la calmer. J’ai dû lui assurer que je m’arrangerais avec toi pour que tu
poursuives cette activité dans les meilleures conditions de sécurité possibles. Elle ne veut pas que…
— Attends, l’interrompis-je en reposant lentement ma fourchette, tout appétit m’ayant quittée.
Comment a-t-elle su où j’étais ?
— Elle a fait placer un traceur sur ton portable.
— Non, soufflai-je avec l’impression de me dégonfler comme un ballon sur ma chaise.
La désinvolture avec laquelle il m’avait répondu, comme si c’était là la chose la plus naturelle du
monde, me donna la nausée.
— C’est donc pour ça qu’elle a insisté pour que j’utilise un téléphone de ta société, dis-je d’une voix
blanche. Et pas pour me faire réaliser des économies comme elle l’a prétendu.
— En partie, oui, bien sûr. Mais c’est surtout pour avoir l’esprit tranquille.
— Elle a besoin d’espionner sa fille pour avoir l’esprit tranquille ? m’insurgeai-je. C’est malsain,
Richard. Tu dois t’en rendre compte. Elle est toujours suivie par le Dr Petersen ?
Il eut la grâce de paraître mal à l’aise.
— Oui, bien sûr.
— Il est au courant de ce qu’elle fait ?
— Je n’en sais rien, répliqua-t-il avec raideur. Je ne me mêle pas des affaires personnelles de
Monica.
Non, en effet. Il la cajolait, la choyait, la gâtait. Il permettait à son obsession à propos de ma sécurité
de dépasser les limites du raisonnable.
— Elle doit lâcher prise. Moi, je l’ai fait.
— Tu étais innocente, Eva. Elle se sent coupable de ne pas t’avoir protégée. Sois un peu tolérante
avec elle.
— Tolérante ? Elle empiète sur ma vie privée ! m’écriai-je, outrée. Il faut qu’elle arrête !

Comment ma mère pouvait-elle faire une chose pareille ? Et pourquoi le faisait-elle ? Elle était en
train de se rendre folle. Et moi avec.
— La question est très simple à régler, déclara Stanton. J’en ai déjà parlé avec Clancy. Il se chargera
de te conduire à Brooklyn quand tu le souhaiteras. Ce sera bien plus pratique pour toi.
— Ne fais pas comme si tu avais arrangé ça pour mon bien.
Les yeux me piquaient et la gorge me brûlait de larmes de frustration. Je ne supportais pas d’entendre
Stanton évoquer Brooklyn comme s’il s’agissait d’un pays du tiers-monde.
— Je suis majeure. Je prends mes propres décisions. C’est la loi !
— N’adopte pas ce ton avec moi, Eva. Je me contente de veiller sur ta mère. Et sur toi.
Je me levai de table.
— Tu la laisses faire. Tu l’entretiens dans sa maladie, et tu me rends malade, moi aussi.
— Assieds-toi. Il faut que tu manges. Monica a peur que tu ne te nourrisses pas sainement.
— Elle a peur de tout, Richard. C’est bien là le problème, rétorquai-je en jetant ma serviette sur la
table. Je dois retourner travailler.
Je tournai les talons et me dirigeai vers la porte au pas de charge. J’étais pressée de quitter les lieux.
Je récupérai mon sac auprès de la secrétaire de Stanton et laissai mon portable sur son bureau. Clancy,
qui m’avait attendue dans le hall, m’emboîta le pas. Je ne cherchai pas à l’en empêcher, sachant
pertinemment qu’il ne recevait d’ordres que de Stanton.
Je passai le trajet de retour à fulminer sur la banquette arrière. Mais je pouvais pester tant que je
voulais, je savais très bien qu’au bout du compte je ne valais pas mieux que Stanton. Je finirais par céder.
Je m’inclinerais et je laisserais ma mère n’en faire qu’à sa tête parce que je ne supportais pas de la voir
souffrir après tout ce qu’elle avait enduré. Elle était fragile, excessivement émotive, et m’aimait à la
folie.
En arrivant au Crossfire, mon humeur était toujours aussi sombre. Lorsque Clancy m’eut déposée, je
balayai la rue du regard, à la recherche d’un drugstore où acheter du chocolat ou d’une boutique de
téléphones portables.
Je décidai de pousser jusqu’au coin de la rue pour acheter une demi-douzaine de barres chocolatées,
puis regagnai le Crossfire. Je ne m’étais absentée qu’une heure sur les deux que Mark m’avait accordées,
pourtant je préférais retourner travailler. Ça me permettrait d’oublier momentanément ma famille de
dingues.
Je choisis une cabine d’ascenseur déserte et attendis que les portes se referment pour déchirer
l’emballage d’une barre de chocolat et mordre dedans à belles dents. Je me concentrais pour engloutir un
maximum de chocolat avant d’atteindre le vingtième étage quand la cabine s’arrêta au quatrième. Tant
mieux. Cela me permettrait de disposer d’un peu plus de temps pour savourer le chocolat noir et le
caramel fondant.
Les portes s’écartèrent, révélant Gideon Cross en train de discuter avec deux messieurs.
Comme chaque fois, le simple fait de poser les yeux sur lui me coupa le souffle et ranima la colère
que je m’efforçais d’étouffer. Pourquoi avait-il cet effet-là sur moi ? Quand donc serai-je enfin
immunisée contre son charme ?
Il leva les yeux. Un lent, un irrésistible sourire apparut sur ses lèvres dès qu’il me vit.
C’était bien ma veine. J’étais devenue pour lui une sorte de défi.
Le sourire de Cross céda la place à un léger froncement de sourcils.
— Nous terminerons cette conversation plus tard, dit-il à ses collègues sans me quitter des yeux.
Il pénétra dans la cabine et tendit la main, paume en avant, pour les dissuader d’en faire autant. Ils
cillèrent, surpris, et leurs regards firent un aller-retour entre Cross et moi.

Je sortis de la cabine, estimant qu’il serait plus sage pour ma santé mentale de prendre un autre
ascenseur.
— Pas si vite, Eva, fit Cross en m’attrapant par le coude pour me tirer en arrière.
Les portes se refermèrent et la cabine reprit son ascension silencieuse.
— Qu’est-ce qui vous prend ? aboyai-je.
Après mon entretien houleux avec Stanton, je n’étais pas d’humeur à me laisser malmener par un autre
mâle dominateur.
Cross referma les mains sur mes bras et me scruta de son regard si bleu.
— Quelque chose ne va pas, dit-il. Qu’est-ce donc ?
La décharge électrique désormais familière crépita entre nous, intensifiée par ma mauvaise humeur.
— Vous.
— Moi ?
Ses mains me caressaient les épaules. Il me lâcha soudain, sortit une clef de sa poche et pivota pour
l’insérer dans le panneau de commande. Les lumières de tous les numéros d’étages s’éteignirent, à
l’exception du dernier.
Il portait un costume noir à fines rayures grises. Le voir de dos fut une révélation. Quoique larges, ses
épaules n’avaient rien de massif. Elles soulignaient l’étroitesse de ses hanches et la longueur de ses
jambes. Je fus prise d’une envie d’attraper les mèches sombres et de tirer dessus. Avec force. Histoire
qu’il soit aussi énervé que moi. Je me sentais belliqueuse à présent, et j’avais envie d’en découdre.
— Je ne suis pas d’humeur à m’entretenir avec vous, monsieur Cross, lâchai-je.
Il regardait l’aiguille de cuivre de style rétro indiquer les étages au-dessus des portes.
— Je peux m’arranger pour que cela change.
— Je ne suis pas intéressée.
Il me jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Sa chemise et sa cravate étaient du même bleu
céruléen que ses yeux.
— Pas de mensonges, Eva. Jamais.
— Ce n’est pas un mensonge. D’accord, je vous trouve attirant. Et alors ? C’est le cas de la plupart
des femmes, j’imagine.
J’enveloppai ce qui restait de ma barre chocolatée dans son emballage et la rangeai dans le sac en
papier que j’avais fourré dans mon sac. Lorsque Gideon Cross était dans les parages, je n’avais pas
besoin de chocolat.
— Mais ça ne change rien au fait que je n’ai pas l’intention d’aller plus loin, martelai-je.
Lentement, il se retourna pour me faire face, affichant cette ombre de sourire qui adoucissait les
contours de sa bouche à damner une sainte. Son aisance et sa nonchalance ne firent que m’irriter
davantage.
— Parler d’« attirance » est un euphémisme lorsqu’il s’agit de définir ceci, observa-t-il en nous
désignant.
— Vous allez peut-être me trouver folle, mais j’ai besoin d’apprécier un homme avant d’envisager de
me déshabiller devant lui et de coucher avec lui.
— Je ne te trouve pas folle du tout, assura-t-il. En fait, je n’ai ni le temps ni l’envie d’avoir une
relation amoureuse.
— Tant mieux. Nous sommes deux dans le même cas. Je suis ravie que ce point soit éclairci.
Il se rapprocha, leva la main jusqu’à mon visage. Je me forçai à rester immobile pour ne pas lui
donner la satisfaction de voir qu’il m’intimidait. Son pouce effleura le coin de mes lèvres, puis il le porta
à sa bouche. Il le lécha et ronronna :

— Hmm. Chocolat et toi… Délicieux.
Un frisson me parcourut, aussitôt suivi par une sensation de brûlure au creux des cuisses alors que je
m’imaginais léchant du chocolat sur son corps mortellement sexy.
Son regard s’obscurcit, et il ajouta d’une voix sourde, terriblement intime :
— Le romantisme ne fait pas partie de mon répertoire, Eva. En revanche, je saurai te faire jouir de
mille et une façons. Laisse-moi te montrer.
La cabine ralentit et s’immobilisa. Il retira la clef du panneau de commande. Les portes coulissèrent.
Je reculai jusqu’au fond de la cabine et lui fis signe de s’éloigner d’un geste bref.
— Je ne suis absolument pas intéressée, m’entêtai-je.
— Nous en reparlerons.
Me saisissant le coude, il m’incita à sortir avec une douce fermeté.
Je le suivis parce que j’aimais l’effet que sa proximité avait sur moi, et parce que j’étais curieuse
d’entendre ce qu’il trouverait à dire pour une fois qu’il disposait de plus de cinq minutes de mon temps.
La double porte vitrée s’ouvrit instantanément à son approche, si bien qu’il n’eut pas besoin de
ralentir l’allure. La jolie rousse à l’accueil s’empressa de se lever, s’apprêtant visiblement à lui
communiquer une information, mais se ravisa lorsqu’il secoua impatiemment la tête. Elle referma la
bouche et me fixa avec de grands yeux quand nous passâmes devant elle en coup de vent.
Le trajet jusqu’au bureau de Cross fut heureusement très court. Son secrétaire se leva, lui aussi, mais
ne dit mot quand il découvrit qu’il était accompagné.
— Bloquez mes appels, Scott, ordonna Cross en me faisant franchir la double porte vitrée de son
bureau.
Mon irritation ne m’empêcha pas d’être impressionnée par le centre de commande de Gideon Cross.
Des baies vitrées surplombaient la ville sur deux côtés tandis qu’un mur de verre séparait le bureau du
reste du plateau. Le seul mur opaque, qui faisait face à la grande table de travail, était couvert d’écrans
plats diffusant en continu des chaînes d’actualités du monde entier. Il y avait trois aires de travail
distinctes, chacune d’elles plus spacieuse que le bureau de Mark, ainsi qu’un bar contenant des carafes en
cristal coloré, seules touches de couleur dans cet espace qui se déclinait en noir, gris et blanc.
Cross pressa un bouton sur son bureau pour refermer la porte, puis un autre qui dépolit instantanément
la paroi de verre, nous isolant ainsi du regard de ses employés. Il se débarrassa de sa veste qu’il
suspendit à un portemanteau chromé, puis revint vers moi. Je m’étais immobilisée à deux pas du seuil et
n’en avais pas bougé.
— Envie de boire quelque chose, Eva ?
— Non, merci.
Il était encore plus appétissant en bras de chemise et gilet, dus-je admettre. Il avait un corps d’athlète,
une jolie carrure, et le jeu de ses muscles était un régal pour les yeux.
Il désigna un canapé de cuir noir.
— Assieds-toi, je t’en prie.
— Je dois retourner travailler.
— Et j’ai une réunion à 14 heures. Plus vite nous aurons réglé la question, plus vite nous retournerons
à nos affaires. Assieds-toi.
— Et quelle question sommes-nous supposés régler ?
Il soupira, me souleva dans ses bras comme une jeune mariée et me porta jusqu’au canapé. Il m’y
laissa tomber sur les fesses, puis s’assit à côté de moi.
— Celle de tes objections. Il est temps de discuter des conditions qui me permettront de coucher avec
toi.

— Il n’y en a qu’une : un miracle.
Il était beaucoup trop près. Je m’écartai de lui, tirai sur l’ourlet de ma jupe en regrettant de ne pas
avoir eu la bonne idée de mettre un pantalon.
— Je trouve votre approche grossière et insultante, conclus-je sèchement.
Très excitante aussi, mais il était hors de question que je le lui avoue.
Il me dévisagea, les yeux plissés.
— C’est peut-être brutal, reconnut-il, mais cela a le mérite d’être honnête. Je n’ai pas l’impression
que tu sois sensible au baratin et à la flatterie.
— Je déteste être perçue comme une poupée gonflable.
Cross haussa les sourcils.
— Au temps pour moi.
— Nous avons terminé ? demandai-je en me levant.
Ses doigts se refermèrent autour de mon poignet et il me fit rasseoir illico.
— Nous venons à peine de commencer. Voici les points sur lesquels nous nous sommes entendus :
nous ressentons une forte attirance sexuelle réciproque et nous ne cherchons ni l’un ni l’autre une histoire
d’amour. Que veux-tu, au juste, Eva ? Tu as envie d’être séduite ?
Cette conversation m’horrifiait autant qu’elle me fascinait, pourtant je me sentis tentée par cette
dernière proposition. Difficile de ne pas l’être face à un spécimen viril de ce calibre, déterminé à me
mettre dans son lit qui plus est. Le désarroi l’emporta malgré tout.
— Planifier une relation sexuelle comme on planifie une transaction commerciale me réfrigère
complètement, lâchai-je.
— Établir les paramètres dès le départ diminue le risque d’espérances et de déceptions, répliqua-t-il
du tac au tac.
— Vous plaisantez ? m’exclamai-je en fronçant les sourcils. Écoutez-vous ! Pourquoi parler
d’attirance sexuelle ? Soyez cohérent, appelez plutôt cela une émission séminale dans un orifice agréé !
Il rejeta la tête en arrière et s’esclaffa, ce qui ne fit qu’accroître mon irritation. Son rire me
submergea telle une vague. La conscience aiguë que j’avais de sa présence grimpa de plusieurs crans,
jusqu’à devenir douleur physique. Ce rire bon enfant faisait de lui un être de chair et de sang plus qu’un
dieu du sexe. Il l’humanisait, le rendait réel.
Je me levai de nouveau et m’éloignai – hors de sa portée.
— Une aventure purement sexuelle se passe de fleurs et de roucoulades, déclarai-je. Elle n’en
demeure pas moins une relation entre deux personnes. Une relation qui peut être amicale. Fondée, au
minimum, sur le respect mutuel.
Il cessa de sourire tandis qu’il se levait à son tour. Son regard s’assombrit.
— Mes relations intimes sont dépourvues d’ambiguïté. Tu voudrais que je brouille les frontières,
Eva. Je ne vois aucune bonne raison de le faire.
— Je ne veux strictement rien, si ce n’est retourner travailler, ripostai-je avant de me diriger d’un pas
décidé vers la porte.
Je marmonnai un juron quand la poignée refusa de tourner.
— Laissez-moi sortir, monsieur Cross.
Je le sentis s’approcher dans mon dos. Il posa les paumes sur la porte vitrée de part et d’autre de mes
épaules, m’emprisonnant entre ses bras. J’étais incapable de penser à ma propre survie quand il était
aussi près.
Il émanait de lui une volonté, une puissance presque palpables. Elles m’enveloppèrent comme il se
rapprochait davantage. Le monde cessa d’exister à l’extérieur du champ magnétique qu’il avait créé

autour de nous, et mon corps entier n’aspira plus qu’à se tendre vers lui. Qu’il puisse déclencher en moi
une sensation aussi profonde et viscérale après m’avoir fait une proposition aussi irritante me donna le
vertige. Comment pouvais-je être à ce point excitée par un homme dont les paroles auraient dû me faire
l’effet d’une douche froide ?
— Retourne-toi, Eva.
Son ton autoritaire ne fit qu’accroître mon excitation, et je fermai les yeux pour tenter d’y résister.
Pour ne rien arranger, il sentait merveilleusement bon. Le désir qui émanait de lui enflammait mes sens,
affolés par sa proximité. Une réponse incontrôlable, intensifiée par les vestiges de ma colère contre
Stanton et celle, toute récente, contre Cross.
J’avais envie de lui. À un point inimaginable. Pourtant, il était une menace pour moi. Et, franchement,
je n’avais pas besoin de son aide pour me gâcher la vie ; je m’en sortais très bien toute seule.
J’appuyai mon front contre la vitre froide.
— Laissez tomber, Cross.
— C’est ce que je fais. Tu es trop dangereuse.
Ses lèvres me frôlèrent le cou, juste sous l’oreille. Il posa la main sur mon ventre, pour m’inciter à
me presser contre lui. La rigidité de son sexe au creux de mes reins me confirma qu’il était aussi excité
que moi.
— Retourne-toi et dis-moi au revoir.
Obéissant à contrecœur, je me laissai aller contre la porte pour rafraîchir mon dos brûlant. Il plaqua
l’avant-bras contre le battant vitré afin de se rapprocher de moi. J’avais à peine assez d’espace pour
respirer. Sa main s’était déplacée de mon ventre à ma hanche, et les légères contractions involontaires de
ses doigts me rendaient folle. Il me dévisagea ; son regard était d’une intensité proche de
l’incandescence.
— Embrasse-moi, ordonna-t-il. Donne-moi au moins ça.
Un peu haletante, j’humectai mes lèvres sèches. Un son étrange franchit les siennes, à mi-chemin entre
le grognement et le gémissement, et sa bouche se referma sur la mienne. Je fus surprise par la douceur de
ses lèvres et par la délicatesse de la pression qu’il exerçait. Je soupirai, et sa langue s’immisça dans ma
bouche pour me savourer sensuellement. Il embrassait avec assurance et habileté, et une pointe
d’agressivité qui m’affola.
J’enregistrai machinalement le bruit que fit mon sac en heurtant le sol. Mes mains s’égarèrent dans
ses cheveux. Je tirai sur les mèches soyeuses pour orienter l’inclinaison de sa bouche. Il soupira et son
baiser s’intensifia, sa langue caressant langoureusement la mienne. Les battements désordonnés de son
cœur contre ma poitrine me prouvaient qu’il ne s’agissait pas d’un fantasme né de mon imagination
enfiévrée.
Soudain, il m’écarta de la porte, m’enlaça et me souleva de terre.
— J’ai envie de toi, Eva. Dangereuse ou pas, je suis incapable de m’arrêter.
Ainsi plaquée contre lui, j’étais douloureusement consciente de chaque centimètre carré de son corps.
Je lui rendis son baiser comme si j’avais l’intention de le dévorer tout cru. Ma peau devint moite, j’avais
les seins lourds et durs, et mon clitoris palpitait au rythme frénétique des battements de mon cœur.
J’eus vaguement conscience d’un mouvement, puis je sentis le canapé sous mon dos. Cross était
penché sur moi, un genou en appui sur l’assise du canapé. Son bras gauche supportait le poids de son
torse tandis que sa main droite remontait le long de ma cuisse, ferme et possessive.
Sa respiration devint sifflante quand ses doigts rencontrèrent l’attache du porte-jarretelles sur mon
bas de soie. S’arrachant à la contemplation de mon visage, il baissa les yeux.
— Mon Dieu, Eva, souffla-t-il en me troussant jusqu’à la taille. Ton patron a sacrément de la chance

d’être gay.
Seigneur, cette voix ! J’en frissonnais de la tête aux pieds.
À travers une sorte de brouillard, je le vis s’allonger sur moi. Mes jambes s’écartèrent spontanément
pour l’accueillir, et mes muscles se raidirent, pressée que j’étais d’aller à sa rencontre, de hâter l’instant
de ce contact dont je rêvais depuis que j’avais posé les yeux sur lui pour la première fois dans le hall.
Inclinant la tête, il captura de nouveau ma bouche, mais avec une voracité dépourvue de douceur.
Puis il interrompit brutalement notre baiser et se releva d’un bond.
Je restai là, pantelante et moite, éperdue de désir. Avant de comprendre ce qui l’avait incité à agir de
la sorte.
Quelqu’un venait de parler derrière lui.

4
Mortifiée par cette intrusion malvenue, je me redressai précipitamment.
— … dez-vous de 14 heures est arrivé.
Je mis un certain temps à réaliser que nous étions toujours seuls dans la pièce et que la voix que
j’avais entendue provenait d’un haut-parleur. Cross se tenait debout près de l’autre extrémité du canapé,
le visage empourpré, l’air renfrogné, le souffle erratique. Sa cravate était desserrée et sa braguette était
tendue par une érection.
Une vision cauchemardesque se forma dans ma tête. Quelle allure je devais avoir ! En plus, j’allais
être en retard au travail !
— Bon sang, souffla Cross en se passant la main dans les cheveux. On est au beau milieu de la
journée. Dans mon foutu bureau !
Je me levai et tâchai de remettre un peu d’ordre dans ma tenue.
— Attends, dit-il.
Il s’approcha de moi, baissa ma jupe.
Furieuse à l’idée de ce que j’avais failli laisser se produire alors que j’étais censée être à mon poste
de travail, je lui tapai sèchement sur les mains.
— Laisse-moi !
— Tais-toi, Eva, répliqua-t-il d’un ton sévère en tirant sur le bas de mon chemisier. Resserre ta
queue-de-cheval.
Il alla récupérer sa veste, l’enfila et rajusta son nœud de cravate. Nous atteignîmes la porte en même
temps. Il se baissa avant moi pour ramasser mon sac, me le tendit, puis me saisit le menton pour me forcer
à le regarder.
— Ça va aller ? s’enquit-il doucement.
Ma gorge me brûlait. J’étais excitée, furieuse et affreusement gênée. De ma vie, je n’avais perdu ainsi
la tête. Et je détestais que cela me soit arrivé avec lui, avec cet homme qui avait une approche de
l’intimité sexuelle tellement clinique que le simple fait d’y penser me déprimait.
Je détournai la tête.
— De quoi ai-je l’air ?
— Tu es très belle et très désirable. J’ai douloureusement envie de toi et je suis à deux doigts de te
ramener sur ce canapé pour te faire jouir jusqu’à ce que tu me supplies d’arrêter.
— On ne peut pas t’accuser d’être hypocrite, marmonnai-je, consciente de n’être absolument pas
choquée.
La brutalité de son désir agissait sur moi comme un véritable aphrodisiaque. J’agrippai fermement la
bandoulière de mon sac et m’efforçai de réprimer le tremblement de mes jambes. Il fallait que je
m’éloigne de lui au plus vite. Et une fois ma journée terminée, il me faudrait un grand verre de vin.

— Je vais me débrouiller pour finir à 17 heures, annonça-t-il. Je passerai te chercher.
— Certainement pas. Il n’y a strictement rien de changé entre nous.
— Pur mensonge, Eva.
— Flagrant délit d’arrogance. J’ai perdu la tête un instant, mais je ne suis toujours pas intéressée.
Ses doigts se refermèrent sur la poignée de la porte.
— Si, tu l’es. Ce qui ne te plaît pas, c’est l’emballage. Je te promets de réviser ma copie.
Toujours ce vocabulaire d’homme d’affaires. Ce ton sec et sans appel.
Je posai ma main sur la sienne, tournai la poignée, puis me baissai pour passer sous son bras et
franchir le seuil. Son secrétaire se leva précipitamment, aussi ébahi que la femme et les deux hommes qui
attendaient Cross.
— Scott va vous installer dans mon bureau, leur dit Cross derrière moi. Je reviens tout de suite.
Il me rattrapa devant le comptoir de l’accueil, glissa le bras autour de ma taille. Ne souhaitant pas
faire de scène, j’attendis que nous ayons atteint le palier pour m’écarter de lui.
— À 17 heures, Eva, dit-il en appelant l’ascenseur.
— Je ne suis pas libre.
— Demain, alors.
— Je suis prise tout le week-end.
Il se planta devant moi.
— Par qui ? demanda-t-il sèchement.
— Ça ne vous reg…
Sa main recouvrit ma bouche.
— Pas de vouvoiement. Aucun retour en arrière possible, Eva. Dis-moi simplement quand. Et avant
de dire jamais, regarde-moi bien : est-ce que je te donne l’impression de me laisser facilement
éconduire ?
Son visage était dur, son regard farouche. Je frémis. Je n’étais pas certaine d’avoir le dessus dans un
bras de fer avec Gideon Cross.
Je déglutis et attendis qu’il écarte sa main de ma bouche.
— Je pense que nous avons tous deux besoin de laisser retomber la pression. De réfléchir un jour ou
deux.
— Lundi après le travail, persista-t-il.
L’ascenseur arriva et je pénétrai dans la cabine.
— Lundi midi, répliquai-je en me tournant vers lui.
Nous ne disposerions que d’une heure – issue garantie.
Juste avant que les portes se ferment complètement, il lâcha :
— Nous y arriverons, Eva.
Une déclaration qui ressemblait autant à une menace qu’à une promesse.

Quand je rejoignis mon bureau, il était presque 14 h 15.
— Ne t’inquiète pas, Eva, me rassura Mark. J’ai déjeuné avec Leaman et je rentre à peine. Tu n’as
rien raté.
— Merci, Mark.
Il avait beau dire, je me sentais affreusement coupable. Quand je pense que j’avais trouvé que la
journée commençait divinement !
Nous travaillâmes sans interruption jusqu’à 17 heures sur un projet de fast-food qui nous amena à

envisager des slogans dignes d’une chaîne d’épiceries bio.
— Antagonisme, choc, attraction, avait plaisanté Mark sans se douter que sa formule s’appliquait
parfaitement à ma vie personnelle.
Je venais d’éteindre mon ordinateur et je me penchais pour récupérer mon sac dans mon tiroir quand
le téléphone sonna. Je jetai un coup d’œil à la pendule, constatai qu’il était 17 heures pile et envisageai
de ne pas répondre, ma journée de travail étant officiellement terminée.
Comme je me sentais encore coupable d’avoir pris plus de deux heures pour déjeuner, je décidai que
répondre à cet appel de dernière minute constituait une juste pénitence.
— Bureau de Mark Garrity…
— Eva, ma chérie ! Richard dit que tu as oublié ton portable sur le bureau de sa secrétaire.
Je me laissai aller contre le dossier de mon siège. Je croyais voir le mouchoir que ma mère serrait
généralement dans sa main quand elle adoptait ce ton anxieux, ce qui eut le don de m’agacer, mais aussi
de me fendre le cœur.
— Bonsoir, maman. Comment vas-tu ?
— Oh, je vais très bien, je te remercie ! répondit ma mère de cette voix tout à la fois suave et
juvénile, sorte de croisement entre celles de Marilyn Monroe et Scarlett Johansson. Clancy a laissé ton
téléphone au portier de ton immeuble. Tu ne devrais pas t’en séparer. On ne sait jamais quand on peut
avoir besoin d’appeler quelqu’un…
J’envisageai de garder le téléphone et de me contenter de transférer les appels vers un nouveau
numéro dont ma mère ignorerait l’existence, mais ce serait nier le problème.
— Que pense le Dr Petersen du fait que tu surveilles mes déplacements grâce au portable que tu m’as
donné ?
Le silence qui accueillit cette question fut bien plus éloquent que le faux-fuyant qui lui succéda.
— Le Dr Petersen sait que je me fais du souci pour toi.
Je me pinçai l’arête du nez, puis déclarai :
— Je crois qu’il serait temps de prendre de nouveau un rendez-vous conjoint avec lui, maman.
— Oh… bien sûr. Il m’a justement dit qu’il aimerait te revoir.
« Probablement parce qu’il se doute que tu ne lui dis pas tout », faillis-je lui rétorquer. Je préférai
changer de sujet.
— J’aime beaucoup mon nouveau travail.
— C’est merveilleux, Eva ! Ton patron te traite-t-il correctement ?
— Oui, il est génial. Je n’aurais pu rêver mieux.
— Beau garçon ?
Je ne pus m’empêcher de sourire.
— Oui, répondis-je. Et déjà pris.
— Zut alors ! Ils le sont toujours, commenta-t-elle en riant.
Mon sourire s’élargit. J’aimais que ma mère soit heureuse et j’aurais aimé l’entendre rire plus
souvent.
— J’ai hâte de te voir au dîner de bienfaisance demain soir.
Monica Tramell Barker Mitchell Stanton était d’autant plus dans son élément lors d’événements
mondains que sa beauté lui avait toujours valu de bénéficier de l’attention masculine.
— Que dirais-tu de consacrer la journée à s’y préparer ? suggéra-t-elle d’un ton plein d’espoir. Toi,
moi et Cary. On se ferait bichonner au spa. Je suis sûre qu’un massage te ferait un bien fou après ta
semaine de travail.
— Je me laisserais bien tenter, avouai-je. Et je sais que Cary adorerait ça.

— Formidable ! J’enverrai une voiture vous chercher. Vers 11 heures, cela te conviendrait ?
— Nous serons prêts.
Après avoir raccroché, je poussai un long soupir et rêvai d’un bain chaud suivi d’un orgasme. Au
fond, peu m’importait que Gideon Cross découvre, d’une façon ou d’une autre, que je m’étais masturbée
en pensant à lui. La frustration sexuelle ne faisait qu’affaiblir ma position, faiblesse dont je savais qu’il
ne risquait pas de souffrir de son côté. Je lui faisais confiance pour dénicher un orifice agréé avant la fin
de la journée.
J’étais en train de changer de chaussures quand le téléphone sonna de nouveau. Ma mère ne perdait
jamais très longtemps un objectif de vue. Les quelques minutes qui venaient de s’écouler lui avaient
certainement suffi pour réaliser que la question de mon portable n’avait pas été réglée. Une fois de plus,
j’hésitai à décrocher, puis décidai que je n’avais pas envie de rentrer chez moi avec un problème en
suspens. Je débitai ma formule rituelle d’un ton plat.
— Je pense toujours à toi, fit la voix de velours de Cross.
J’éprouvai un tel soulagement que je réalisai que j’avais eu l’espoir de l’entendre de nouveau, avant
de quitter le bureau.
Le désir qui me transperça était si aigu que je sus que Gideon Cross était devenu une drogue, ma
source principale de sensations intenses.
— Je sens encore ton corps sous le mien, Eva. J’ai la saveur de ta bouche sur la langue. Je n’ai pas
débandé depuis ton départ, malgré deux réunions et une téléconférence. C’est toi qui commandes, tu peux
exiger de moi ce que tu veux.
— Laisse-moi réfléchir, murmurai-je.
Je le fis volontairement attendre, souriant en me remémorant le conseil de Cary : « Fais-le saliver
jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus. »
— Mmm… Rien ne me vient à l’esprit. Permets-moi de te donner un conseil amical. Tu devrais
passer un moment avec l’une de ces femmes qui rampent à tes pieds et te donnent l’impression d’être un
dieu vivant. La baiser jusqu’à ce que vous ne puissiez plus marcher ni l’un ni l’autre. Quand tu me
reverras lundi, tu domineras tes envies et ta vie reprendra son cours obsessionnel compulsif habituel.
J’entendis un craquement à l’autre bout de la ligne et je l’imaginai en train de s’adosser à son fauteuil
de direction.
— Eva, je laisse passer pour cette fois mais, la prochaine fois que tu t’aviseras d’insulter mon
intelligence, tu auras droit à une bonne fessée.
— Ce n’est pas du tout mon truc.
Le ton sur lequel il m’avait mise en garde m’avait pourtant excitée. M. Noir Danger avait ce pouvoirlà sur moi.
— Nous en reparlerons. En attendant, dis-moi plutôt ce que tu aimes.
Je me levai.
— Tu as vraiment la voix qui convient pour faire l’amour par téléphone, mais je dois y aller. J’ai
rendez-vous avec mon vibromasseur.
J’aurais dû raccrocher, histoire de lui clouer le bec en beauté. Pourtant, je fus incapable de résister à
la tentation de vérifier si cette provocation avait produit l’effet escompté. Et puis, il fallait l’avouer, je
m’amusais beaucoup.
— Eva, ronronna Cross, sa voix prenant une inflexion troublante, tu as décidé de me faire languir,
c’est ça ? Comment te convaincre de m’inclure dans les jeux auxquels tu viens de faire allusion ?
J’ignorai ses deux questions et passai les bandoulières de mon sac et de ma sacoche sur mon épaule,
heureuse qu’il ne puisse voir ma main trembler. Je n’étais pas en train de parler plaisir solitaire avec

Gideon Cross. Absolument pas. Je n’avais encore jamais discuté ouvertement de masturbation avec un
homme, alors un homme qui était pratiquement un inconnu…
— Une longue complicité m’unit à celui avec qui j’ai rendez-vous, déclarai-je. Chaque fois que nous
nous séparons, nous savons très bien qui a été utilisé par l’autre. Et ce n’est pas moi. Bonne soirée,
Gideon.
Je raccrochai et décidai de descendre les vingt étages à pied, autant pour éviter de le croiser dans
l’ascenseur que pour remplacer une séance au gymnase.

J’étais tellement contente de rentrer chez moi que je franchis le seuil en dansant presque, façon
comédie musicale.
— Que c’est bon de retrouver sa maison ! m’exclamai-je en pivotant sur moi-même après avoir
refermé la porte.
Ce cri du cœur fit tressaillir les deux personnes qui se trouvaient sur le canapé.
— Heu… Salut, soufflai-je, gênée.
Cary et son invité n’étaient certes pas dans une position compromettante, mais ils étaient assis
suffisamment près l’un de l’autre pour qu’on en déduise un certain degré d’intimité.
Je ne pus m’empêcher de penser à Gideon Cross, qui choisissait de dépouiller de toute intimité l’acte
le plus intime qui soit. J’avais connu des aventures d’une nuit et il m’était arrivé d’entretenir des amitiés
incluant des bénéfices annexes. Personne ne savait mieux que moi que baiser et faire l’amour sont deux
choses différentes, cependant je doutais d’être un jour capable de considérer l’acte sexuel comme aussi
anodin qu’une simple poignée de main. Je trouvais triste que Cross voie les choses ainsi, même si ce
n’était pas le genre d’homme susceptible d’inspirer de la pitié ou de la compassion.
— Salut, baby girl, lança Cary en se levant. J’espérais que tu rentrerais avant le départ de Trey.
— J’ai cours dans une heure, expliqua Trey en contournant la table basse tandis que je me
débarrassais de mes affaires. Mais je suis content d’avoir l’occasion de te rencontrer avant de partir.
— Moi aussi, répondis-je en serrant la main qu’il me tendait.
Il devait avoir à peu près mon âge. De taille moyenne, il avait des cheveux blonds ébouriffés, un doux
regard noisette et son nez avait été visiblement cassé par le passé.
— Ça ne t’ennuie pas que je me serve un verre de vin ? demandai-je. J’ai eu une journée assez
chargée.
— Je t’en prie, répondit Trey.
— J’en prendrais bien un aussi, annonça Cary en nous rejoignant devant le comptoir de la cuisine.
Il portait un jean noir taille basse et un pull noir dont l’encolure dégageait la naissance de ses
épaules. Une tenue faussement négligée qui mettait en valeur le brun de ses cheveux et le vert émeraude
de ses yeux.
Je m’approchai de la cave à vin et en sortis une bouteille au hasard.
Les mains dans les poches, Trey se mit à bavarder à voix basse avec Cary tandis que je débouchais la
bouteille et remplissais deux verres.
Le téléphone sonna. Je décrochai le combiné mural.
— Allô ?
— Eva ? C’est Parker Smith.
— Bonsoir, Parker, répondis-je. Comment ça va ?
— J’espère que je ne vous dérange pas. J’ai eu votre numéro par votre beau-père, Richard Stanton.
Moi qui croyais en avoir fini avec Stanton pour aujourd’hui !

— Pas du tout. Que se passe-t-il ?
— Franchement, j’avoue que je vis un rêve éveillé. Votre beau-père va financer quelques
améliorations au niveau de la sécurité dans la salle ainsi que des travaux d’aménagement qui devenaient
urgents. D’où mon appel. La salle sera fermée jusqu’à la fin de la semaine et les cours ne reprendront que
lundi prochain.
Je fermai les yeux, m’efforçant de tenir en bride mon exaspération. Ce n’était pas la faute de Parker si
Stanton et ma mère étaient des monstres hyperprotecteurs qui voulaient tout contrôler. Apparemment, le
ridicule de leur démarche leur avait échappé : ils cherchaient à me protéger dans un endroit rempli de
gens qui pratiquaient des sports d’autodéfense.
— C’est noté. Je suis pressée de m’entraîner avec vous.
— Moi aussi, Eva. Cela dit, je vais vous mener la vie dure, je vous préviens. Vos parents ne
regretteront pas leur investissement.
Je déposai un verre devant Cary et avalai une longue gorgée du mien. L’argent avait décidément le
pouvoir d’acheter bien des choses, y compris la coopération. Encore une fois, je ne pouvais pas blâmer
Parker.
— Je ne m’en plaindrai pas, assurai-je.
— On s’y mettra dès lundi. J’ai donné les horaires des cours à votre chauffeur.
— Parfait. À lundi prochain, alors.
Comme je raccrochais, je surpris le regard dont Trey couvait Cary, persuadé que ni lui ni moi ne le
regardions. Un regard doux, empli d’un désir tendre, qui me rappela que mes problèmes pouvaient
attendre.
— Désolée de te croiser sur le départ, Trey. Est-ce que tu aurais un peu de temps pour une pizza
mercredi soir ? On en profiterait pour échanger autre chose qu’un bonjour-au revoir.
— Mercredi, j’ai cours, répondit-il à regret avant de lancer un regard de biais à Cary. Jeudi, en
revanche, je suis libre…
— Super, déclarai-je en souriant. On pourrait se faire livrer des pizzas et regarder des films, qu’estce que tu en dis ?
— J’en dis que je trouve ça super.
Cary me récompensa de mon initiative en se tournant vers moi pour m’envoyer un baiser tandis qu’il
raccompagnait Trey à la porte.
— Allez, vas-y, crache le morceau, fit-il en revenant dans la cuisine pour prendre son verre. Tu m’as
l’air stressé.
— Je le suis, reconnus-je.
J’attrapai la bouteille et me dirigeai vers le salon.
— Gideon Cross en serait-il la cause ?
— Oh que oui ! Mais je n’ai pas envie de discuter de lui. Parlons plutôt de Trey et de toi. Où l’as-tu
rencontré ?
— Sur un plateau. Il est assistant photographe à mi-temps. Il est sexy, non ? demanda-t-il, le regard
brillant, l’air heureux. Et c’est un vrai gentleman.
— J’ignorais qu’il en restait encore, marmonnai-je avant de terminer mon verre.
— Qu’est-ce que c’est censé signifier ? demanda-t-il d’un ton pincé.
— Rien. Excuse-moi, Cary. Je l’ai trouvé très bien et tu lui plais visiblement beaucoup. Il étudie la
photo ?
— Non, la médecine vétérinaire.
— La classe !

— Je trouve, oui. Bon, on oublie Trey deux minutes. Qu’est-ce qui te tracasse ? Raconte.
Je soupirai.
— Ma mère. Elle a découvert mon intérêt pour le krav maga et elle a complètement flippé.
— Quoi ? Comment l’a-t-elle appris ? Je te jure que je n’en ai parlé à personne !
— Je sais, Cary. Ça ne m’a même pas effleuré l’esprit, lui assurai-je en me resservant un verre.
Tiens-toi bien, parce que c’est énorme : elle a fait mettre un traceur sur mon portable.
— Tu plaisantes ? s’exclama-t-il. Ça craint, non ?
— Un peu, oui. C’est ce que j’ai dit à Stanton. Évidemment, il ne veut rien entendre.
Il fourragea dans ses cheveux.
— Qu’est-ce que tu vas faire ?
— M’acheter un nouveau portable et rencontrer le Dr Petersen pour voir s’il peut faire entendre
raison à ma mère.
— Bien joué. Refile le bébé à son psy. Et ton boulot, alors, quoi de neuf ? Il te plaît toujours autant ?
— Je l’adore, répondis-je en rejetant la tête contre les coussins du canapé. En ce moment, je ne tiens
le coup que grâce à toi et au boulot.
— Et qu’en est-il de ce jeune et séduisant milliardaire qui rêve de te sauter ? Allez, Eva ! Tu sais que
je meurs de curiosité. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Je lui racontai tout, évidemment. J’étais curieuse d’avoir son point de vue. Une fois que j’eus terminé
mon récit, il garda le silence. Intriguée, je relevai la tête et découvris qu’il se mordillait la lèvre
inférieure, l’œil brillant.
— Cary ? À quoi tu penses ?
— Je crois que ton histoire m’a émoustillé, lâcha-t-il, avant d’éclater de rire.
La chaleur de son rire balaya une bonne partie de mon irritation.
— Il ne doit plus rien y comprendre, reprit-il. J’aurais voulu voir sa tête quand tu lui as dit que les
fessées, c’est pas ton truc.
— Je n’en reviens toujours pas qu’il ait dit ça ! Tu crois que c’est un pervers ?
Au souvenir de la voix de Cross lorsqu’il avait proféré sa menace, mes mains devinrent si moites que
de la buée se forma sur mon verre.
— En soi, les fessées n’ont rien de pervers, Eva. Et puis, il s’est allongé sur toi sur le canapé, preuve
qu’il n’a rien contre les positions classiques.
Cary s’étira, le sourire aux lèvres.
— Tu représentes un énorme défi aux yeux d’un homme qui ne vit apparemment que pour ça. Il est
prêt à faire des concessions pour t’avoir alors que je suis sûr que ce n’est pas du tout dans ses habitudes.
Il ne te reste plus qu’à lui dire ce que tu veux.
Je remplis de nouveau nos verres, vaguement ragaillardie par la chaleur de l’alcool. Qu’est-ce que je
voulais de Gideon Cross, au juste ? En dehors de ce qui était évident, bien sûr.
— On est totalement incompatibles.
— C’est parce que vous êtes incompatibles que tu as atterri avec lui sur son canapé ?
— Du calme, Cary, ne t’emballe pas. Ce type m’a aidée à me relever dans le hall, et ni une ni deux il
m’a demandé de coucher avec lui. Voilà la vérité. Franchement, même quand je lève un type dans un bar,
il y met davantage de formes. « Salut, comment tu t’appelles ? Tu viens souvent ici ? C’est qui le mec qui
est avec toi ? Qu’est-ce que tu bois ? Tu danses ? Tu travailles dans le quartier ? »
— C’est bon, c’est bon, j’ai compris, s’écria-t-il en reposant son verre sur la table basse. Allez,
viens, on sort ! On va danser jusqu’à ce qu’on ne tienne plus sur nos jambes. Peut-être même qu’on
croisera des types qui auront envie de faire la causette avec toi…

— Ou au moins de me payer un verre.
— Je te rappelle que Cross t’a offert à boire dans son bureau.
— C’est ça, oui, marmonnai-je en me levant. Laisse-moi le temps de prendre une douche et on y va.

Je me jetai à corps perdu dans une étourdissante tournée des night-clubs, comme si ceux-ci étaient
voués à disparaître le lendemain. J’en écumai je ne sais combien entre Tribeca et East Village, claquant
un fric démentiel en droits d’entrée et m’amusant comme une folle avec Cary. Je dansai jusqu’à avoir
l’impression que mes pieds allaient tomber en poussière, mais me forçai à continuer jusqu’à ce que Cary
se plaigne de ses boots à talons.
Nous venions de quitter un club techno pop dans l’intention d’acheter des tongs dans un drugstore
quand nous croisâmes un aboyeur vantant les mérites d’un bar lounge situé à quelques rues de là.
— Super endroit pour se reposer les pieds, assura-t-il sans le sourire forcé ou le ton faussement
branché qui caractérisent la plupart des aboyeurs.
Son jean et son col roulé noirs étaient d’une sobriété et d’une élégance inhabituelles, ce qui
m’intrigua. Il ne distribuait ni flyers ni cartes postales. Il me tendit une carte de visite en papyrus
imprimée en caractères dorés qui réfléchissaient la lumière. Cary, qui avait quelques verres d’avance sur
moi, fixa la carte en clignant des yeux.
— C’est flashy, en tout cas.
— Sur présentation de cette carte vous ne paierez rien à l’entrée, assura l’aboyeur.
— Sympa, commenta Cary avant de glisser son bras sous le mien pour m’entraîner en direction dudit
bar. Allons-y. Dans un endroit de ce genre, tu trouveras forcément un mec doré sur tranches.
Le temps qu’on trouve le lounge, mes pieds me faisaient mal à hurler. Je cessai de me plaindre quand
je découvris la charmante porte d’entrée. La file d’attente, conséquente, s’étirait jusqu’au coin de la rue.
La voix chaude d’Amy Winehouse s’échappait de la porte ouverte qui livrait passage à une clientèle
élégante affichant des sourires ravis.
Comme promis, la carte que l’aboyeur nous avait remise était un sésame qui nous valut une entrée
immédiate et gratuite. Une sublime hôtesse nous guida jusqu’au bar VIP, plus calme, qui surplombait la
salle et le dance floor. Elle nous conduisit à une table jouxtant la rambarde, flanquée de deux sofas de
velours en forme de croissants de lune.
— Les consommations sont offertes par la maison, annonça-t-elle en déposant la carte des boissons
au centre de la table. Passez une bonne soirée.
— Bonne pioche, déclara Cary après avoir laissé échapper un long sifflement.
— L’aboyeur a dû te reconnaître. Après tout, tu es une star de la pub désormais.
— Ça doit être ça. Vraiment, quelle super soirée ! Je sors avec ma meilleure amie et je viens de
tomber amoureux de l’homme de ma vie.
— Oh ?
— Sérieux. J’aimerais voir jusqu’où ça ira avec Trey.
J’en fus heureuse. J’avais l’impression d’attendre depuis une éternité que Cary rencontre enfin
quelqu’un de bien.
— Il t’a proposé de sortir avec lui ?
— Non, mais je crois que ce n’est pas l’envie qui lui manque.
Il lissa son tee-shirt artistement déchiré. Avec son pantalon de cuir noir et ses bracelets de force
cloutés, il était très sexy, dans le genre rebelle.
— J’ai l’impression qu’il se pose des questions sur notre relation, enchaîna-t-il. Il a haussé les

sourcils quand je lui ai dit que je vivais avec une femme et que j’avais traversé tout le pays pour être
avec elle. Il doit avoir peur que je ne sois secrètement amoureux de toi. C’est pour ça que je voulais qu’il
te croise ce soir – pour qu’il puisse constater de visu la nature de notre relation.
— Je suis désolée, Cary. Je ferai de mon mieux pour le mettre à l’aise de ce côté-là.
— Ce n’est pas ta faute. Ne t’inquiète pas, baby girl, si ça doit marcher avec Trey, les choses se
feront d’elles-mêmes.
Mais je n’étais pas convaincue. J’étais en train de me triturer les méninges pour trouver le moyen de
lui venir en aide quand deux types s’arrêtèrent devant notre table.
— On peut se joindre à vous ? demanda le plus grand.
Je jetai un coup d’œil à Cary, puis reportai le regard sur eux. Ils étaient séduisants et se
ressemblaient comme des frères. Tous deux affichaient le même sourire confiant, la même attitude
décontractée. Je m’apprêtais à leur répondre par l’affirmative quand une main se posa sur mon épaule et
la pressa fermement.
— Celle-ci est prise.
En face de moi, Cary regarda avec des yeux ronds Gideon Cross contourner le sofa et lui tendre la
main.
— Taylor. Gideon Cross.
— Cary Taylor, fit-il machinalement en lui serrant la main avec un sourire. Mais vous le saviez déjà.
Content de vous rencontrer. J’ai beaucoup entendu parler de vous.
Je l’aurais tué. J’envisageai même très sérieusement de le faire.
— Heureux de l’apprendre, répondit Gideon en s’installant à côté de moi. Ça signifie que j’ai peutêtre encore mes chances.
Je me tournai vivement vers lui.
— Qu’est-ce que tu fais là ? chuchotai-je, furieuse.
Il m’adressa un regard dur.
— N’importe quoi, pourvu que ça marche.
— Je vais danser, annonça Cary en se levant. À tout à l’heure, ajouta-t-il avec un sourire malicieux.
Ignorant mon regard suppliant, mon meilleur ami me souffla un baiser et s’éloigna, suivi des deux
hommes qui nous avaient abordés. Je les regardai partir le cœur battant. Au bout d’une minute, feindre
d’ignorer la présence de Gideon me parut aussi ridicule qu’impossible.
Je l’étudiai du coin de l’œil. En pantalon gris anthracite et pull noir à col en V, il oscillait entre
décontraction et sophistication. J’aimais son allure, j’étais séduite par la douceur nouvelle qu’elle lui
conférait, même si je savais qu’il s’agissait d’une illusion. Cet homme était dur, à tous points de vue.
Je pris une profonde inspiration ; il me semblait que je devais faire un effort pour m’entretenir avec
lui. Après tout, ne lui avais-je pas reproché de vouloir brûler les étapes ?
— Tu es…
Je m’interrompis. Fantastique, superbe, magnifique, terriblement sexy…
— J’aime bien ton look, achevai-je lamentablement.
Il arqua un sourcil.
— Enfin quelque chose que tu aimes chez moi. C’est l’ensemble qui te plaît ? Ou juste les
vêtements ? Le pull, peut-être ? Ou alors le pantalon ?
Son ton me hérissa.
— Que ferais-tu si je répondais que c’est juste le pull ?
— J’en achèterais une douzaine pour porter le même tous les jours.
— Ce serait dommage.

— Mon pull ne te plaît pas ?
Il parlait vite, d’une voix sèche. De toute évidence, il était de mauvaise humeur.
— Si, beaucoup, mais j’aime aussi tes costumes.
Il m’étudia une minute, puis hocha la tête.
— Comment s’est passé ton rendez-vous galant ?
Oh, non ! Je détournai les yeux et me tortillai sur mon siège, mortifiée. Il était bien plus facile de
parler de masturbation au téléphone que sous ce regard perçant.
— Je ne parle jamais de mes histoires sentimentales.
Il effleura ma joue.
— Tu rougis, murmura-t-il.
— Tu viens souvent ici ?
Mon Dieu ! Comment avais-je pu proférer une telle platitude ?
Il posa la main sur l’une des miennes et replia les doigts au creux de ma paume.
— Quand c’est nécessaire.
Je me raidis, piquée par la jalousie. Je m’en voulus aussitôt, mais lui jetai pourtant un regard noir.
— Tu veux dire quand tu es en rut ?
Il éclata d’un rire si franc que j’en eus le souffle coupé.
— Quand de graves décisions s’imposent. Je suis propriétaire de ce club, Eva.
Évidemment. Quelle gourde !
Une serveuse déposa devant nous deux verres carrés remplis d’un breuvage rose où flottaient des
glaçons, puis tourna les yeux vers Gideon, un sourire aguicheur aux lèvres.
— Deux Stoli Elit à la canneberge. Désirez-vous autre chose, monsieur Cross ?
— Ce sera tout pour l’instant. Merci.
Visiblement, cette fille ne demandait qu’à figurer sur la liste des orifices agréés de Gideon Cross et
je me hérissai de nouveau, avant de reporter mon attention sur les verres qu’elle venait d’apporter. La
Stolichnaya Elit au jus de canneberge était ma boisson préférée quand je passais la nuit en boîte – je
n’avais d’ailleurs rien bu d’autre depuis le début de la soirée. Un frisson me parcourut. Je regardai Cross
en prendre une gorgée, la savourer comme s’il s’agissait d’un grand cru, puis l’avaler. Le mouvement de
sa pomme d’Adam me troubla, mais ce trouble fut infime comparé à celui qui s’empara de moi tandis
qu’il me fixait d’un regard intense.
— Pas mal, commenta-t-il. Dis-moi si nous le préparons comme tu l’aimes.
Il m’embrassa. Son mouvement avait été rapide, pourtant j’avais eu le temps de l’anticiper et je ne
m’étais pas détournée. Sa bouche était fraîche, avec une délicieuse saveur de vodka fruitée. Les émotions
chaotiques qui tourbillonnaient en moi devinrent soudain impossibles à contenir. Je plongeai la main dans
ses cheveux et la refermai pour l’immobiliser afin de sucer sa langue à ma guise. Le gémissement qui
franchit ses lèvres était le son le plus érotique que j’aie jamais entendu ; il déclencha une série de
spasmes traîtres entre mes cuisses.
Choquée par la violence de ma réaction, je m’écartai, le souffle court.
Gideon suivit le mouvement, son visage pressé contre ma joue, ses lèvres m’effleurant l’oreille. Lui
aussi respirait vite, et le tintement des glaçons dans son verre attisa mes sens en feu.
— J’ai besoin d’être en toi, Eva, chuchota-t-il. J’en meurs d’envie.
Mon regard tomba sur mon verre, et une ribambelle de pensées tournoyèrent dans ma tête, grappe
incohérente d’impressions, de souvenirs et de confusion.
— Comment as-tu su ?
La pointe de sa langue traça le contour de mon oreille, m’arrachant un frisson. C’était comme si

chaque cellule de mon corps se tendait vers lui. Tenter de lui résister consumait une telle quantité
d’énergie que cela se révélait épuisant.
— Su quoi ? demanda-t-il.
— Ce que j’aime boire ? Le nom de Cary ?
Il soupira profondément et reposa son verre. Du bout des doigts, il se mit à dessiner des cercles sur
mon épaule.
— Ce soir, tu es passée dans d’autres clubs qui m’appartiennent. Ton nom est apparu sur le listing
des paiements par carte bancaire ainsi que tes consommations. Et le nom de Cary Taylor figure sur le bail
de location de ton appartement.
La salle se mit à tourner autour de moi. Non… Mon téléphone portable. Ma carte de crédit. Mon
appartement. Je n’arrivais plus à respirer. Entre ma mère et Gideon, j’étouffais, je me sentais traquée.
— Eva, tu es blanche comme un linge, s’inquiéta-t-il. Bois, ajouta-t-il, me glissant mon verre dans la
main.
Je vidai le contenu d’un trait.
— Tu es aussi propriétaire de l’immeuble où j’habite ? demandai-je d’une voix sans timbre.
— Par le plus grand des hasards, oui.
Il s’assit sur la table basse, en face de moi, les jambes de part et d’autre des miennes. Il me reprit
mon verre, le posa de côté, puis serra mes mains glacées entre les siennes.
— Est-ce que tu es fou, Gideon ?
Il pinça les lèvres.
— Tu me poses cette question sérieusement ?
— Oui. Le plus sérieusement du monde. Ma mère aussi espionne chacun de mes faits et gestes, voistu. Et elle est suivie par un psy. Tu vois un psy ?
— Non. Je devrais peut-être l’envisager. Tu me rends dingue !
— Tu veux dire que tu ne te comportes pas ainsi habituellement ? Ou bien oui ?
Il se passa la main dans les cheveux pour remettre de l’ordre dans les mèches que j’avais décoiffées
en l’embrassant.
— Je me suis contenté d’accéder à des informations que tu as mises à ma disposition.
— Pas à toi personnellement ! Pas pour en faire l’usage que tu en as fait ! Je suis sûre que c’est une
atteinte à la vie privée passible d’une condamnation. Pourquoi as-tu fait une chose pareille ? articulai-je
en le fixant, plus perdue que jamais.
Il eut la bonne grâce de paraître mécontent.
— Pour savoir qui tu étais, nom de Dieu !
— Pourquoi ne me l’as-tu pas demandé, tout simplement, Gideon ? C’est donc si difficile ?
— Avec toi, oui, répliqua-t-il avant de récupérer son verre qu’il vida d’un trait. Je n’arrive pas à te
voir seule plus de cinq minutes.
— Évidemment ! Quand tu m’adresses la parole, c’est uniquement pour me demander ce qu’il faut
que tu fasses pour coucher avec moi !
— Bon sang, Eva ! siffla-t-il en me serrant la main. Baisse le ton !
J’étudiai son visage avec attention. J’étais fascinée par ses traits. Je commençais à me dire que
jamais je ne cesserais d’être éblouie par son physique.
Et je n’étais pas la seule ; j’avais vu la façon dont les femmes le dévisageaient. Sans compter qu’il
était scandaleusement riche, ce qui suffit d’ordinaire à rendre séduisant un vieux type chauve et
bedonnant. Rien d’étonnant dans ces conditions qu’il soit habitué à claquer des doigts quand l’envie lui
prenait de s’envoyer en l’air.

— Pourquoi me regardes-tu ainsi ? voulut-il savoir.
— Je réfléchis.
— À quoi ? Et je te préviens, enchaîna-t-il, la mâchoire crispée, que si tu t’avises de me parler
d’orifices agréés ou d’émissions séminales, je ne pourrai être tenu pour responsable de mes actes.
Je faillis sourire.
— J’aimerais comprendre quelques petites choses, parce qu’il se pourrait que je ne sois pas en
mesure de t’apprécier à ta juste valeur.
— J’aimerais comprendre quelques petites choses, moi aussi, marmonna-t-il.
— J’imagine que ta technique d’approche pour le moins directe t’a valu de nombreux succès.
Son visage se transforma en un masque impassible totalement indéchiffrable.
— Je refuse de m’engager sur ce terrain-là, Eva.
— D’accord. Tu m’as dit vouloir découvrir ce qu’il te faut faire pour coucher avec moi, continuai-je.
Est-ce la raison de ta présence ici ce soir ? Et ne réponds pas ce que tu crois que j’ai envie d’entendre.
— Je suis ici à cause de toi, oui, reconnut-il en me regardant droit dans les yeux. J’ai tout arrangé.
Voilà qui expliquait la tenue inhabituelle de l’aboyeur qui nous avait vanté ce bar. Cary et moi avions
tout simplement été repérés par un employé de Cross Industries chargé de nous aiguiller dans la bonne
direction.
— Tu te figurais que m’attirer ici te permettrait de coucher avec moi ?
Il réprima un sourire amusé.
— L’espoir fait vivre, mais je suis lucide. Je me doutais qu’une rencontre de hasard ne suffirait pas.
— Bien vu. Pourquoi ne pas avoir attendu lundi midi, dans ce cas ?
— Parce que tu es en chasse. Je ne peux pas empêcher tes rendez-vous avec ton vibromasseur, mais
je peux t’empêcher de lever le premier imbécile venu. Je sais ce que tu cherches, Eva. Et je suis là.
— Je ne suis pas en chasse, rétorquai-je. J’évacue la tension après une journée stressante.
— Tu n’es pas la seule, répondit-il en jouant avec l’un de mes pendants d’oreilles. Ainsi, quand tu es
tendue, tu bois et tu danses. Moi, je m’attaque au problème qui fait que je suis tendu.
Sa voix s’était adoucie, et je sentis un élan de désir alarmant prendre naissance au creux de mon
ventre.
— C’est ce que je suis pour toi ? Un problème ?
— Absolument, répondit-il, une lueur moqueuse dans les yeux.
Je savais que c’était pour cette raison que je l’attirais autant. Gideon Cross n’en serait pas où il en
était à son âge s’il ne s’était pas battu comme un lion pour obtenir ce qu’il voulait.
— Pour toi, que signifie sortir avec une femme ?
Un pli vertical se creusa entre ses sourcils.
— Du temps passé en société qui n’est pas consacré à baiser activement.
— Tu n’apprécies pas la compagnie des femmes ?
Entre ses sourcils, le pli s’accentua.
— Si, dès lors qu’elles n’ont pas d’attentes excessives quant au temps que je suis disposé à leur
accorder. J’ai découvert que la meilleure façon d’éviter cet écueil consiste à établir une cloison étanche
entre relations sexuelles et relations amicales.
Les « attentes excessives » étaient apparemment l’une des principales pierres d’achoppement chez
Gideon Cross.
— Comptes-tu des femmes parmi tes amis ?
— Bien sûr, répondit-il en resserrant les jambes, emprisonnant les miennes. Où veux-tu en venir au
juste ?

— Tu sépares la sexualité du reste de ta vie. De l’amitié, du travail… de tout.
— J’ai de bonnes raisons pour cela.
— Sans doute, oui… Écoute, voilà ce que je pense, commençai-je, et ce n’était pas facile de penser
alors qu’il était si proche de moi. Je t’ai dit que je ne cherchais pas de relation amoureuse, et c’est vrai.
Mon travail est ma priorité, et ma vie privée – en tant que femme célibataire – arrive tout de suite après.
Je ne veux sacrifier aucun de ces deux volets à une relation, et je n’ai absolument pas le temps
d’envisager quoi que ce soit de sérieux.
— On est tous les deux dans le même cas.
— Mais je veux avoir une vie sexuelle, poursuivis-je.
— Génial. Couche avec moi, proposa-t-il avec un sourire qui constituait à lui seul une invitation
érotique.
Je lui effleurai l’épaule.
— J’ai besoin d’établir un lien personnel avant d’envisager de coucher avec un homme. Pas
forcément quelque chose d’intense ou de profond. Mais si une relation sexuelle s’apparente à une
transaction impersonnelle, je me sens flouée.
— Pourquoi ?
Ce n’était pas là une question de pure forme. Si bizarre que cette conversation lui parût, Gideon la
prenait au sérieux.
— Disons que c’est une de mes particularités. Et je ne dis pas ça à la légère. J’ai horreur de me sentir
sexuellement utilisée. C’est humiliant.
— Tu ne pourrais pas envisager l’inverse ? M’utiliser au lieu d’être utilisée ?
— Impossible avec quelqu’un comme toi.
Une lueur prédatrice s’alluma dans son regard.
— De toute façon, m’empressai-je d’ajouter, le problème n’est pas là. J’ai besoin d’être sur un pied
d’égalité en matière de relations sexuelles. Ou d’avoir le dessus.
— D’accord.
— D’accord ? Je trouve que tu approuves un peu vite étant donné que je viens de poser deux
conditions que tu t’efforces si âprement d’éviter de réunir.
— Je ne suis pas à l’aise avec ça et je ne prétends pas comprendre, mais je t’entends, et je conçois
que ça pose problème. Explique-moi comment contourner la difficulté.
J’en eus le souffle coupé. Je ne m’étais pas attendue à une telle ténacité. Cet homme-là ne voulait pas
de complications dans sa vie sexuelle et je trouvais, quant à moi, toute relation sexuelle compliquée,
pourtant il ne lâchait pas prise. Pas encore.
— Il faut qu’on devienne amis, Gideon. Peut-être pas les meilleurs amis du monde ni même des
confidents, mais des personnes qui connaissent davantage de l’autre que son anatomie. Ça implique de
passer du temps ensemble quand nous ne baisons pas activement. Et je crains que nous ne soyons amenés
à fréquenter des endroits où nous serons contraints de nous contenir.
— N’est-ce pas ce que nous sommes en train de faire ?
— Si. J’avoue que je ne t’en aurais pas cru capable. Tu aurais dû utiliser des moyens un peu moins
détournés – je couvris sa bouche de mes doigts comme il faisait mine de m’interrompre –, mais je
reconnais que tu as fait en sorte que nous puissions parler et que je ne me suis pas montrée très
coopérative.
Il me mordilla les doigts. Je poussai un glapissement de surprise et écartai la main.
— Hé ! Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ?
Il m’attrapa la main, la porta à ses lèvres et déposa un baiser sur le doigt qu’il venait de mordre avant

d’y passer la langue. Sensuellement.
Je me libérai en hâte. Je n’étais pas certaine que nous ayons résolu tous les problèmes.
— Et pour que tu saches qu’il n’y a pas d’attentes excessives de ma part, je tiens à préciser que,
lorsque nous serons ensemble sans baiser, je ne penserai pas qu’il s’agit là d’une relation privilégiée.
D’accord ?
— Je crois que nous avons fait le tour de la question.
Gideon sourit, et ma décision de passer du temps avec lui prit corps dans mon esprit. Son sourire
était comme un éclair dans les ténèbres, aveuglant, fascinant et mystérieux, et j’avais tellement envie de
lui que c’en était physiquement douloureux.
Ses mains glissèrent sous mes cuisses. Il les pressa doucement et m’attira vers lui. L’ourlet de ma
robe bustier remonta de façon presque indécente et son regard se braqua sur la chair qu’il venait
d’exposer. Il s’humecta les lèvres de manière si suggestive que j’eus l’impression d’en sentir la caresse
sur ma peau.
Depuis le dance floor, la voix de Duffy implorait la pitié. Une douleur malvenue se déploya dans ma
poitrine, que je frottai dans l’espoir de la dissiper.
J’avais déjà bu plus que de raison, pourtant je m’entendis déclarer :
— J’ai besoin d’un autre verre.

5
Le samedi matin, j’accueillis ma gueule de bois comme une punition bien méritée. J’avais beau en
vouloir à Gideon de son insistance à négocier une relation sexuelle avec autant de passion que s’il s’était
agi d’une fusion d’entreprises, au bout du compte, j’en avais fait autant. Parce que j’avais suffisamment
envie de lui pour prendre un risque calculé et briser mes propres règles.
Savoir que lui aussi brisait quelques-uns de ses principes me réconfortait.
Après une longue douche brûlante, je passai au salon et trouvai Cary, frais et dispos, installé sur le
canapé en compagnie de son netbook. L’arôme du café frais m’attira dans la cuisine et j’en remplis le
plus grand mug que je puisse trouver.
— Bonjour, petit rayon de soleil, lança Cary.
Les mains refermées sur ma dose de caféine, ô combien nécessaire, je le rejoignis sur le canapé.
Il désigna un paquet posé sur la table basse.
— C’est arrivé pour toi pendant que tu étais sous la douche.
Je posai mon mug et m’emparai du paquet. Il était enveloppé dans du papier kraft et entouré d’une
ficelle. Mon nom écrit à la main s’étalait en diagonale sur le dessus, artistiquement calligraphié. Je
découvris à l’intérieur un flacon de verre ambré sur lequel était inscrit Remède contre la gueule de bois ;
une petite étiquette attachée au goulot avec un brin de raphia portait les mots Bois-moi. La carte de visite
de Gideon Cross était nichée parmi les épaisseurs de papier de soie qui protégeaient le flacon.
Je dus admettre que ce cadeau était on ne peut plus adapté à la situation. Depuis que j’avais fait la
connaissance de Gideon Cross, j’avais l’impression d’être tombée au fond du terrier du lapin d’Alice et
de découvrir un monde séduisant dans lequel les règles ordinaires ne s’appliquaient plus. J’évoluais en
territoire inconnu et cela m’inspirait une excitation mêlée de crainte.
Je jetai un coup d’œil à Cary qui observait le flacon d’un air dubitatif.
— Santé ! fis-je.
J’ôtai le bouchon et bus le contenu du flacon sans la moindre hésitation. Le breuvage avait la saveur
douceâtre d’un sirop contre la toux. Je frémis de dégoût, puis je m’essuyai la bouche d’un revers de main
et rebouchai le flacon vide.
— Qu’est-ce que c’était ? s’enquit Cary.
— Vu comme ça brûle, je dirais que c’était le verre d’alcool destiné à faire passer la gueule de bois.
Il fit la grimace.
— Désagréable, mais efficace.
Très efficace, même. La potion magique commençait à faire effet et je me sentais déjà un peu plus
d’aplomb.
Cary attrapa le paquet et sortit la carte de visite. Il la retourna, puis me la tendit. Au dos, Gideon
avait tracé au stylo plume noir les mots Appelle-moi, suivis d’un numéro de téléphone.

Son cadeau était la preuve qu’il pensait à moi. Sa ténacité et son intérêt me séduisaient et me
flattaient.
Impossible de le nier, Gideon représentait un vrai danger. J’adorais ce que je ressentais lorsqu’il me
touchait, et j’adorais sa façon de réagir lorsque je le touchais. Quand j’essayais de dresser la liste de ce
que je refuserais de faire pour sentir de nouveau ses mains sur moi, celle-ci s’avérait extrêmement
réduite.
Cary s’apprêtait à me tendre le téléphone. Je secouai la tête.
— Pas tout de suite. J’ai besoin d’avoir les idées claires pour parler avec lui, et je suis encore un peu
vaseuse.
— Vous aviez l’air de bien vous entendre, hier soir. Il est complètement mordu.
— Je le suis tout autant, avouai-je en me lovant sur le canapé, la joue appuyée au dossier, les genoux
repliés contre ma poitrine. On a décidé de prendre du temps pour apprendre à se connaître, et de coucher
ensemble tout en demeurant indépendants. Pas de liens, pas d’attentes, pas de responsabilités.
Cary pressa une touche de son netbook et, à l’autre bout de la pièce, l’imprimante commença à
recracher des pages. Il rabattit le couvercle de son portable, le posa sur la table basse et m’accorda toute
son attention.
— Ça débouchera peut-être sur quelque chose de sérieux.
— Ou peut-être pas, raillai-je.
— Cynique.
— Je ne cherche pas l’homme de ma vie, Cary. Et surtout pas quand j’ai affaire à un type de la trempe
de Gideon Cross. Je n’ai qu’à regarder ma mère si je veux avoir une idée de ce qu’est la vie d’une femme
mariée à un homme riche et puissant. C’est un travail à plein temps avec un compagnon à temps partiel.
L’argent fait le bonheur de ma mère, mais il ne suffira pas à faire le mien.
Mon père avait aimé ma mère. Il lui avait demandé de l’épouser et de partager sa vie. Elle avait
refusé parce qu’il n’avait pas le carnet d’adresses et le compte en banque requis. Selon les critères de
Monica Tramell, l’amour n’était pas une condition nécessaire au mariage et, étant donné le pouvoir
d’attraction de son regard brumeux et de sa voix sexy sur les hommes, elle n’avait jamais eu la moindre
raison de revoir ses ambitions à la baisse.
Un coup d’œil à la pendule m’apprit qu’il était déjà 10 h 30.
— Je ferais bien de me préparer.
— J’adore passer la journée au spa avec ta mère, déclara Cary avec un sourire qui chassa les ombres
qui risquaient de ternir mon humeur. J’ai l’impression d’être un dieu quand je ressors de là.
— Moi aussi. La déesse de la persuasion.
Nous étions tellement pressés que nous descendîmes attendre la voiture devant l’immeuble.
Le portier sourit en nous voyant – moi en sandales à talons et robe maxi, Cary en jean et tee-shirt à
manches longues.
— Bonjour, mademoiselle Tramell. Monsieur Taylor. Souhaitez-vous un taxi ?
— Non, merci, Paul. Nous attendons une voiture, répondit Cary. Journée de spa chez Perrini !
— Ah ! Une journée de spa chez Perrini ! soupira Paul en hochant gravement la tête. J’en ai offert une
à ma femme pour notre anniversaire de mariage et elle a été tellement emballée que j’ai décidé de le faire
régulièrement.
— Vous avez eu raison, Paul, déclarai-je. Choyer une femme ne passera jamais de mode.
Une limousine noire s’arrêta devant la marquise, Clancy au volant. Paul nous ouvrit la portière
arrière et nous nous engouffrâmes à l’intérieur. La vue de la boîte de chez Knipschildt, déposée à notre
intention sur la banquette, nous tira des glapissements de joie. Après un signe de la main à Paul, nous

nous ruâmes sur les truffes au chocolat que nous savourâmes dans un silence religieux.
Clancy nous conduisit directement chez Perrini où la relaxation débutait sitôt le seuil franchi. Nous
nous retrouvâmes instantanément projetés dans un décor idyllique de rideaux de soie à rayures, de portes
en arc brisé, de chaises graciles et d’immenses fauteuils ornés de coussins rehaussés de sequins.
Des oiseaux gazouillaient dans des cages dorées et d’immenses plantes vertes déployaient leur
feuillage luxuriant un peu partout. Frais et dépaysant, le chuchotement liquide qui s’élevait de petites
fontaines décoratives formait un élégant contrepoint au son harmonieux d’une harpe diffusé par des hautparleurs habilement dissimulés. Un envoûtant mélange d’épices et de fragrances exotiques parachevait
l’impression de pénétrer dans un palais des Mille et Une Nuits.
On frisait l’extravagance, l’outrance, sans toutefois en franchir la limite. Chez Perrini, l’ambiance se
voulait luxueuse et exotique ; elle garantissait à ceux qui en avaient les moyens qu’ils seraient choyés
comme des hôtes de marque. Ma mère faisait partie de ceux-là, et elle venait tout juste d’émerger d’un
bain de lait et de miel lorsque nous la rejoignîmes.
J’étudiai la carte des soins dispensés par l’établissement et optai pour le « séduction intégrale ». Je
m’étais épilée à la cire la semaine précédente, mais le reste du soin « conçu pour vous rendre
sexuellement irrésistible » me parut parfaitement adapté.
Je commençais à me détendre et à évacuer le stress de la semaine qui venait de s’écouler quand la
voix de Cary s’éleva du fauteuil de pédicure jouxtant le mien.
— Est-ce que vous avez déjà rencontré Gideon Cross, madame Stanton ?
Je tournai la tête vers lui, médusée. Cary savait très bien que ma mère devenait complètement
hystérique dès qu’il était question de mes relations sentimentales – ou plutôt totalement dénuées de
sentiment en ce qui concernait Gideon Cross.
Ma mère, qui occupait l’autre siège voisin du mien, se pencha vers Cary, adoptant instantanément
l’expression mutine et enjouée qui était la sienne dès qu’il était question d’un homme fortuné et beau.
— Bien sûr. C’est un des hommes les plus riches du monde. Vingt-cinquième au classement Forbes si
je ne m’abuse. Un jeune homme entreprenant et dynamique, à l’évidence, et un généreux donateur envers
plusieurs œuvres que je parraine – celles qui concernent la protection de l’enfance, tout particulièrement.
Un excellent parti, ça va sans dire, mais je doute qu’il soit gay, Cary. Cross a une réputation d’homme à
femmes.
— Dommage, répondit Cary, ignorant ostensiblement les signaux de détresse que je m’efforçais de lui
adresser. De toute façon, ç’aurait été sans espoir vu qu’il s’intéresse à Eva.
— Eva ! Je ne peux pas croire que tu ne m’aies rien dit ! Comment as-tu pu me cacher une chose
pareille ?
Je regardai ma mère, dont le visage fraîchement exfolié et exempt de rides ressemblait tant au mien.
J’étais sa digne fille, jusqu’à mon nom de famille. La seule concession qu’elle eût accepté de faire pour
mon père avait été de me donner le prénom de ma grand-mère paternelle.
— Il n’y a rien à dire, répliquai-je. On est simplement… amis.
— Excellent point de départ, répliqua ma mère avec une lueur calculatrice dans les yeux qui me fit
froid dans le dos. Comment ai-je pu passer à côté du fait que tu travailles au Crossfire ! Je suis sûre qu’il
s’est entiché de toi au premier regard. Quoiqu’il ait la réputation de préférer les brunes… Mais peu
importe. Il est aussi réputé pour son bon goût. De toute évidence, il aura suffi qu’il te voie pour oublier
cette préférence ridicule.
— Ce n’est pas du tout cela. Ne mélange pas tout, s’il te plaît, maman. Je vais finir par me sentir
gênée.
— Taratata. Si quelqu’un s’y connaît en matière d’hommes, c’est bien moi.


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