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Inferno Dan Brown[WwW .pdf



Nom original: Inferno_Dan_Brown[WwW.pdf
Titre: Inferno
Auteur: Dan Brown

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Titre de l’édition originale :
Inferno
Première édition mai 2013.
Publiée par Doubleday a division of Random House, Inc., New York
© 2013 by Dan Brown. Tous droits réservés
© 2013, éditions Jean-Claude Lattès pour la traduction française.
Couverture : Bleu T d’après Michael J. Windsor
Illustration : Dante : © Imagno/Hulton Archive/Getty Images ;
Florence : © Bread and Butter/Getty Images.
Graphique p. 174 « Special Report : How Our Economy Is Killing the
Earth » (New Scientist, 10/16/08). © 2008 Reed Business Information,
UK. All rights reserved. Distributed by Tribune Media Services.
www.editions-jclattes.fr
978-2-7096-4416-7

DU MÊME AUTEUR :

Avec Robert Langdon
Da Vinci Code, Lattès, 2004.
Anges et Démons, Lattès, 2005.
Le Symbole perdu, Lattès, 2009.
Deception Point, Lattès, 2006.
Forteresse digitale, Lattès, 2007.

À mes parents

Les endroits les plus sombres de l’enfer sont réservés aux indécis qui restent neutres en
temps de crise morale.

Les faits :
L’iconographie, les textes, et les références historiques donnés dans cet ouvrage sont réels.
« Le Consortium » est une organisation privée ayant des bureaux dans sept pays. Son nom a été
changé pour des raisons de sécurité et de confidentialité.
Inferno est le monde souterrain décrit par Dante Alighieri dans son poème épique, La Divine
Comédie. L’enfer y est décrit comme un monde structuré et complexe, peuplé d’entités appelées
« ombres » – des âmes sans corps piégées entre la vie et la mort1.
1. Pour cette édition française, les extraits de La Divine Comédie proviennent de la traduction de Jacqueline Risset, éditions GF
Flammarion – à l’exception du chapitre 58. (N.d.T.)

Prologue

Je suis l’Ombre.
Par la cité dolente, je fuis.
Par l’éternelle douleur, je prends mon essor.
Le long des berges de l’Arno, je cours, hors d’haleine… puis je prends à gauche par la via dei
Castellani, droit au nord, pour me fondre dans les ténèbres de la galerie des Offices.
Mais ils sont toujours à mes trousses.
Leurs pas se rapprochent. Des chasseurs infatigables.
Ils me traquent depuis des années. Leur obstination m’a contraint à un exil souterrain… à vivre
dans le purgatoire… à œuvrer sous terre, tel un monstre chtonien.
Je suis l’Ombre.
Mais ici, à la surface, je ne vois devant moi aucune issue, aucune échappatoire ; tout est noir, car les
Apennins occultent encore le jour qui vient.
Je passe derrière le palazzo, avec son campanile crénelé et son horloge à une seule aiguille… me
faufile entre les premiers vendeurs de la piazza San Firenze, avec leur voix éraillée empestant déjà le
lampredotto et les olives grillées. Je dépasse le Bargello, oblique vers le campanile de la Badia
Fiorentina et pousse la porte de fer au bas de l’escalier.
L’heure n’est plus à l’hésitation.
Je tourne la poignée et m’engage dans le passage que je sais sans issue – mon chemin sans retour. Je
cravache mes jambes de plomb dans les degrés de marbre burinés par les siècles, je monte vers le ciel.
Les voix résonnent en contrebas. Implorantes.
Ils sont derrière moi, implacables, toujours plus près.
Ils ne savent pas ce qui arrive… ne peuvent comprendre ce que j’ai fait pour eux !
Peuple ingrat !
Au fil de mon ascension, les visions me pressent, m’assaillent… des corps lascifs se tordant de
douleur sous une pluie de feu, des âmes gloutonnes baignant dans leurs excréments, des traîtres figés
dans l’étreinte glacée de Lucifer.
Je franchis les dernières marches et parviens au sommet, chancelant, au bord de la syncope, dans
l’air humide du matin. Je me précipite vers le mur, scrute le vide par les interstices. En contrebas, ma
ville bénie, mon refuge contre ceux qui m’ont contraint à l’exil.
Les voix se font entendre, plus claires, toujours plus proches. « Ce que vous avez fait est une
abomination ! »
Une folie contre une autre.
« Pour l’amour du ciel, dites-nous où vous l’avez caché ! »
Pour cet amour-là, justement, vous ne saurez rien.
Je suis acculé, mon dos plaqué contre la pierre froide. Ils me regardent fixement, scrutent mes yeux
verts, et leurs visages s’assombrissent. Ils n’implorent plus, ils menacent.

« Vous connaissez nos méthodes. Vous finirez par nous dire où il est. »
C’est justement pour cette raison que je suis monté aussi haut, à mi-chemin du paradis.
Dans l’instant, je me retourne, me hisse sur le faîte du mur, un genou après l’autre, et me mets
debout… Je chancelle à la vue du précipice.
Guide-moi, cher Virgile, à travers l’abîme.
Ils se précipitent, affolés. Ils voudraient m’attraper les pieds pour me retenir, mais ils craignent de
me faire perdre l’équilibre. Ils se font de nouveau suppliants ; il y a tant de désespoir dans leur voix,
mais je leur ai tourné le dos. Je sais ce que je dois faire.
Sous moi, au fond du gouffre vertigineux, les toits rouges se déploient comme une mer de feu…
illuminant cette terre fertile que tant de géants jadis ont foulée… Giotto, Donatello, Brunelleschi,
Michel-Ange, Botticelli.
J’approche mes pieds du bord.
« Non, ne faites pas ça ! crient-ils. Il n’est pas trop tard ! »
Ô, ignorants obstinés ! Ne voyez-vous rien de l’avenir ? Ne voyez-vous pas la splendeur de mon
œuvre ? Sa nécessité absolue ?
Je suis heureux d’accomplir cet ultime sacrifice… et, par lui, j’annihile vos derniers espoirs. Jamais
vous ne le trouverez.
Vous n’aurez pas le temps !
Des dizaines de mètres plus bas, la place pavée miroite, oasis pleine de promesses. Comme
j’aimerais avoir encore du temps… mais toute ma fortune ne peut plus m’offrir ce luxe.
Pour ces dernières secondes de ma vie, je contemple la célèbre piazza et soudain je te vois.
Tu es là, dans l’ombre. Tu me regardes. Tes yeux sont tristes, mais il y a toujours cette vénération
pour ce que j’ai accompli. Tu sais que je n’ai pas d’autre choix ; que, pour l’amour de l’humanité, je
dois protéger mon grand œuvre.
Car il grandit déjà… attendant son heure… luisant dans les eaux rouges d’un lagon où ne se reflète
aucune étoile.
Alors je m’arrache à ton regard – il le faut –, relève la tête et contemple l’horizon. Dominant ce
monde accablé, je prononce ma dernière supplique.
Cher Dieu, je prie le ciel pour que le monde se souvienne de moi non comme un monstre, mais
comme un juste, le grand sauveur des hommes. Car, jusqu’au tréfonds de mon âme, c’est ce que je
suis, et vous le savez. J’espère que l’humanité comprendra le cadeau miraculeux que je laisse derrière
moi.
Car il est l’avenir.
Le salut.
Mon Inferno.
Puis je murmure amen… et je fais mon dernier pas. Vers les abysses.

1.

Les souvenirs revinrent lentement… comme des bulles montant des ténèbres d’un puits sans fond.
Une femme voilée…
Robert Langdon la regardait. Elle se tenait sur la rive d’un fleuve charriant des eaux rouges de sang.
Elle était face à lui, immobile, hiératique, le visage dissimulé par un tulle. Dans sa main, un tainia
bleu, qu’elle levait à présent en l’honneur de la mer de cadavres à ses pieds. Et partout, l’odeur de la
mort.
« Cherchez, murmura la femme, et vous trouverez. »
Les mots résonnèrent comme s’ils avaient été prononcés à l’intérieur de son crâne.
Qui êtes-vous ? cria-t-il, mais aucun son ne sortit de sa bouche.
« Cherchez et vous trouverez, répondit l’inconnue. Le temps presse. »
Langdon avança d’un pas vers le fleuve, mais les eaux rouges étaient trop profondes. Quand il
releva les yeux vers la femme voilée sur l’autre rive, les corps à ses pieds s’étaient encore multipliés.
Ils étaient des centaines, peut-être des milliers, certains encore en vie, se tordant de douleur, des
moribonds endurant d’étranges supplices… transformés en torche vivante, enterrés dans des
excréments, ou se dévorant les uns les autres. Il entendait leurs plaintes lugubres qui résonnaient sur
les flots.
La femme leva les bras vers lui, tendant ses mains fines, à la manière d’une supplique.
Qui êtes-vous ? hurla encore Langdon.
Pour toute réponse, la femme souleva lentement son voile. Elle était d’une beauté saisissante, bien
que plus âgée qu’il ne l’avait supposé – la soixantaine, peut-être –, aussi inflexible et altière qu’une
statue. Elle avait une mâchoire volontaire, un regard profond et de longs cheveux argent qui tombaient
en cascades sur ses épaules. Une amulette de lapis-lazuli attachée à son cou – un serpent lové autour
d’un bâton.
Langdon avait l’impression de la connaître, de pouvoir lui faire confiance.
Mais qui est-ce ?
Elle désigna alors une paire de jambes qui s’agitaient ; elles sortaient de terre et battaient dans l’air,
comme si un malheureux était enterré tête en bas, jusqu’à la taille. Sur la peau pâle d’une cuisse, une
lettre, tracée avec de la boue : R.
R ? Comme Robert ? C’est moi, là-bas ?
Le visage de la femme restait impassible. « Cherchez et vous trouverez », répéta-t-elle.
Soudain, elle se mit à irradier une lumière blanche… de plus en plus vive. Tout son corps fut
traversé d’une puissante pulsation et, dans un coup de tonnerre, elle explosa en une gerbe de rayons
aveuglants.
Langdon se réveilla dans un cri.
La pièce était baignée de lumière. Il était seul. Il planait dans l’air une odeur de désinfectant.
Quelque part, une machine émettait des bip ! au rythme des battements de son cœur. Langdon voulut

bouger son bras droit, mais la douleur l’en empêcha. Une perfusion était plantée dans son poignet.
Son pouls s’emballa. La machine suivit le mouvement – bip ! bip ! bip !
Où suis-je ? Que s’est-il passé ?
Un élancement sourd tambourinait à l’arrière de son crâne, comme des coups de marteau. Avec
précaution, il leva son bras libre et explora son cuir chevelu, tâchant de localiser la source de la
douleur. Sous ses cheveux collés et poisseux, il trouva un alignement de protubérances : une plaie
suturée par une dizaine d’agrafes, avec des restes de sang coagulé.
Il ferma les yeux. Avait-il eu un accident ?
Rien. Aucun souvenir.
Allez, fais un effort !
Rien. Que les ténèbres.
Un homme en blouse de médecin entra dans la pièce, alerté apparemment par les bips affolés du
moniteur cardiaque. Il avait une barbe épaisse, des sourcils incroyablement broussailleux, et un regard
doux et apaisant.
— Que s’est-il passé ? bredouilla Langdon. J’ai eu un accident ?
L’homme posa un doigt en travers de ses lèvres et sortit dans le couloir pour aller chercher
quelqu’un.
Langdon voulut tourner la tête mais un éperon fulgurant lui vrilla le crâne. Il dut prendre de
profondes inspirations avant que la douleur ne passe. Puis, lentement, juste en bougeant les yeux, il
explora son environnement.
Une chambre d’hôpital. Un seul lit. Pas de fleurs. Pas de cartes lui souhaitant un prompt
rétablissement. Il reconnut ses vêtements posés sur une desserte, emballés dans un sac plastique
transparent. Couverts de sang.
Seigneur ! Ça a dû être un sacré choc !
Il pivota légèrement la tête vers la fenêtre à côté de son lit. Dehors, il faisait nuit. Il ne voyait rien.
Juste son propre reflet – un type au teint de cendres, les traits creusés, relié à des machines par des
câbles et des cathéters.
Des voix résonnèrent dans le couloir. Le médecin revint accompagné d’une jeune femme.
Elle avait une trentaine d’années. Elle portait elle aussi une blouse et avait des cheveux blonds,
retenus en queue-de-cheval, qui oscillaient de part et d’autre de ses épaules à chacun de ses pas.
— Je suis le Dr Sienna Brooks, annonça-t-elle dans un sourire. Je vais assister ce soir le
Dr Marconi.
Langdon acquiesça lentement.
Grande et souple, le Dr Brooks avait cette démarche assurée des sportives. Même avec sa blouse
informe, elle avait une élégance naturelle. Son visage, pourtant sans maquillage, avait un teint de
pêche, rehaussé d’un joli grain de beauté au-dessus de la lèvre. Ses yeux, quoique marron, recelaient
une profondeur inhabituelle, comme si la jeune femme avait enduré plus d’épreuves que son jeune âge
ne le laissait supposer.
— Le Dr Marconi ne parle pas très bien anglais, expliqua-t-elle, en s’asseyant à côté de Langdon. Il
m’a demandé de remplir pour vous votre dossier d’admission.
Elle lui adressa un autre sourire.
— Merci, articula-t-il.
— Alors, allons-y, reprit-elle d’un ton purement professionnel. Comment vous appelez-vous ?

— Robert… Robert Langdon, bredouilla-t-il au bout d’un moment.
Elle braqua un stylo lumineux sur ses rétines.
— Profession ?
Il prit encore un instant pour répondre :
— Professeur. Histoire de l’art… et symbologie. Université d’Harvard.
Surprise, le Dr Brooks baissa la lampe. Et le médecin barbu leva ses gros sourcils.
— Vous êtes américain ?
Langdon la regarda d’un air perplexe.
— C’est juste que… que vous n’aviez pas de papiers d’identité sur vous lors de votre admission,
hier soir. Vous portiez une veste Harris Tweed et des mocassins Somerset. On a cru que vous étiez
anglais.
— Je suis américain, lui assura Langdon, sans trouver la force de lui expliquer qu’il aimait
simplement les habits bien coupés.
— Des douleurs ?
— Ma tête…, murmura-t-il car la lumière avait réveillé les coups de marteau.
Heureusement, le Dr Brooks finit par ranger son stylo lumineux. Elle prit le poignet de Langdon
pour vérifier son pouls.
— Vous vous êtes réveillé en criant. Vous vous souvenez pourquoi ?
Langdon revit la femme voilée entourée de corps se tordant de douleur. « Cherchez et vous
trouverez. »
— Un cauchemar.
— Quel genre ?
Langdon lui raconta son rêve.
La jeune femme demeura impassible, se contentant de prendre des notes.
— Vous savez ce qui a pu susciter de telles images ?
Langdon fouilla sa mémoire, et secoua la tête. Aussitôt, le marteleur dans son crâne le rappela à
l’ordre.
— Très bien, monsieur Langdon. Encore quelques petites questions de routine. Quel jour sommesnous ?
Langdon réfléchit.
— Samedi. Je me revois traverser le campus pour aller donner un cours. Et puis… c’est tout ce dont
je me souviens. Que s’est-il passé ? J’ai fait une chute ?
— On va vous dire ça. Vous savez où vous êtes ?
— À l’hôpital du Massachusetts, je suppose.
Le Dr Brooks consigna sa réponse.
— Vous avez quelqu’un de proche à prévenir ? Femme ? Enfants ?
— Non. Personne.
Il avait toujours apprécié la solitude et l’indépendance. Il pouvait ainsi profiter pleinement d’une
vie de célibataire, même si, dans le cas présent, il aurait aimé avoir une famille à son côté.
— Il y a bien quelques collègues que je pourrais appeler, ajouta-t-il. Mais c’est inutile puisque je
vais bien.

Le Dr Brooks acheva de remplir le formulaire. L’autre médecin s’approcha du lit. Il frotta ses gros
sourcils, sortit un dictaphone de sa poche et interrogea du regard le Dr Brooks. Celle-ci acquiesça.
Le Dr Marconi se tourna alors vers son patient.
— Monsieur Langdon, quand vous êtes arrivé cette nuit, vous répétiez quelque chose…
Sur un signe de la jeune femme, le Dr Marconi appuya sur le bouton lecture.
Langdon entendit sa propre voix comateuse marmonner en boucle, dans un anglais à peine
compréhensible : Ve… sorry. Ve… sorry.
— On a l’impression, reprit le Dr Brooks, que vous vouliez dire « very sorry ». « Vraiment désolé. »
Langdon était du même avis. Mais il n’en avait aucun souvenir.
La jeune femme le regardait avec une insistance gênante.
— Pourquoi dites-vous que vous êtes désolé ? Il y a quelque chose que vous regrettez d’avoir fait ?
Quand Langdon tenta de sonder le tréfonds de sa mémoire, il vit une nouvelle fois la femme voilée.
Debout devant ce fleuve rouge sang, avec tous ces moribonds. Et cette odeur de mort, qui le fit à
nouveau suffoquer.
Un terrible pressentiment l’assaillit. L’imminence noire d’un danger. Pas seulement pour lui-même,
mais pour tout le monde. Les bip ! sur la machine s’affolèrent. Tout son corps se raidit. Pris de
panique, il voulut se redresser.
Le Dr Brooks l’en empêcha en posant une main ferme mais rassurante sur son sternum. Elle fit un
signe à son collègue barbu. Celui-ci se dirigea vers une desserte et se mit à préparer quelque chose.
Le Dr Brooks se pencha au-dessus de son lit.
— Monsieur Langdon, les crises d’angoisse sont fréquentes en cas de traumatisme crânien, mais
vous devez vous détendre et retrouver un pouls normal. Cessez de vous agiter. Restez allongé,
calmement. Et ça va passer. Vos souvenirs vont revenir, petit à petit.
Le Dr Marconi rapporta une seringue qu’il tendit à la doctoresse. Elle injecta son contenu dans la
poche de la perfusion.
— C’est un petit tranquillisant, pour vous aider à vous calmer et aussi pour atténuer la douleur.
(Elle se leva et marcha vers la porte.) Ça va aller, monsieur Langdon. Tâchez de dormir. Si vous avez
besoin de quoi que ce soit, sonnez. Le bouton est sur votre table de nuit.
Elle éteignit les lumières et partit avec son collègue.
Une fois dans le noir, Langdon sentit le sédatif pénétrer son système sanguin, l’emportant à
nouveau dans ce puits profond d’où il était sorti. Il résista, garda les yeux ouverts. Il voulut s’asseoir,
mais son corps était devenu du ciment.
À force de se démener en vain, il se retrouva tourné vers la fenêtre. Cette fois, puisque la chambre
était plongée dans l’obscurité, le paysage urbain au-dehors remplaçait son reflet.
Parmi l’enchevêtrement noir des flèches et des dômes, une façade était demeurée illuminée,
occupant une grande partie de son champ de vision. Le bâtiment était une forteresse imposante, ceinte
d’un parapet crénelé, flanquée d’une tour, haute de près de cent mètres, qui s’élargissait au sommet
pour accueillir des mâchicoulis monumentaux.
La stupeur aidant, Langdon réussit à s’asseoir, malgré la douleur qui explosa telle une bombe dans
son crâne. Il oblitéra de ses pensées ce déferlement d’éclairs furieux pour se concentrer sur cette tour
vertigineuse.
Une construction médiévale qu’il connaissait très bien.
Unique au monde.

Et elle ne se trouvait pas dans le Massachusetts. Mais à des milliers de kilomètres de là.

*
Dehors, cachée dans les ombres de la via Torregalli, une femme, aux larges épaules d’athlète,
descendit de sa grosse moto BMW, semblable à une panthère ayant repéré sa proie. Son regard était
acéré. Ses cheveux coupés court – hérissés de mèches comme autant de petites pointes – frottaient
contre le col relevé de son blouson de cuir. Elle vérifia que le silencieux était bien ajusté sur son arme,
et leva la tête vers la fenêtre où la lumière de la chambre de Langdon venait de s’éteindre.
Plus tôt dans la soirée, elle avait failli à sa mission.
À cause du roucoulement d’une colombe.
Mais elle était bien décidée à se rattraper.

2.

Je suis à Florence ?
Ça cognait à qui mieux mieux sous son crâne ! Langdon était maintenant assis à la verticale dans
son lit d’hôpital, et appuyait frénétiquement sur la sonnette. Malgré le tranquillisant, son cœur
tressautait dans sa poitrine.
Le Dr Brooks surgit en courant, sa queue-de-cheval faisant du hula-hoop dans son dos.
— Ça ne va pas ?
— Je suis en Italie !
— Parfait. La mémoire vous revient.
— Non ! (Langdon désigna le bâtiment derrière la fenêtre.) J’ai juste reconnu le palazzo Vecchio !
La jeune femme ralluma les lumières et Florence disparut derrière les vitres. Elle vint s’asseoir à
côté de lui, et lui murmura d’un ton apaisant :
— Monsieur Langdon, il n’y a aucune raison de s’inquiéter. Vous souffrez d’une légère amnésie,
mais le Dr Marconi m’a confirmé que vos fonctions cérébrales étaient intactes.
Le médecin barbu arriva à son tour, ayant sans doute entendu lui aussi l’appel de Langdon. Il vérifia
ses données sur le moniteur tandis que la jeune femme lui parlait rapidement en italien –
apparemment, elle lui expliquait que le patient était « agitato » parce qu’il venait de découvrir qu’il
était en Italie.
Agité ? Stupéfié, oui ! grommela Langdon intérieurement.
L’adrénaline qui inondait son métabolisme tenait la dragée haute au sédatif.
— Que m’est-il arrivé ? demanda-t-il. Quel jour sommes-nous ?
— Tout va bien, répondit la doctoresse. C’est le petit matin. Lundi 18 mars.
Lundi ! Langdon se força à se remémorer son dernier souvenir – au milieu des ténèbres qui avaient
envahi sa mémoire. Samedi, il traversait l’esplanade du campus pour donner un cours. C’était il y a
deux jours ? La panique le reprit. Impossible de se rappeler ce qui s’était passé après. Rien. Le trou
noir. Les bips du moniteur s’emballèrent.
Marconi régla l’appareil en se grattant la barbe, tandis que le Dr Brooks s’asseyait près de Langdon.
— Il n’y a pas de quoi s’affoler. Tout va bien se passer. Vous souffrez d’une amnésie rétrograde, ce
qui est très courant après un traumatisme crânien. Votre mémoire à court terme, celle des derniers
jours, peut être affectée, mais vous n’aurez à souffrir d’aucune séquelle durable. Vous vous souvenez
de mon prénom ? Je vous l’ai dit tout à l’heure.
Langdon marqua un petit silence.
— Sienna. Docteur Sienna Brooks.
Elle sourit.
— Vous voyez ? Vous formez déjà de nouveaux souvenirs.
La douleur sous son crâne était à la limite du supportable, et il continuait à voir trouble de près.
— Que s’est-il passé ? Comment ai-je atterri ici ?

— Reposez-vous d’abord. Ensuite nous…
— Qu’est-ce que je fiche ici ? insista-t-il tandis que les bipsse déchaînaient.
— Calmez-vous. Respirez doucement. (Elle jeta un regard inquiet à son collègue.) Je vais vous
expliquer… Monsieur Langdon, reprit-elle d’une voix plus grave, il y a trois heures, vous êtes arrivé
en titubant au service des urgences, avec une blessure au crâne, et vous vous êtes évanoui. Personne ne
savait qui vous étiez, ni ce qui vous était arrivé. Comme vous marmonniez des mots en anglais, le Dr
Marconi m’a demandé de l’assister. Je viens d’Angleterre et j’ai décidé de passer une année ici.
Langdon avait l’impression de se retrouver dans une peinture de Max Ernst. Qu’est-ce qu’il faisait
en Italie ?
D’ordinaire, Langdon se rendait à Florence en juin pour donner une conférence, mais on était en
mars !
Le sédatif reprenait le dessus. Il avait l’impression que la gravité était de plus en plus puissante, et
l’enfonçait toujours davantage dans le creux de son matelas. Langdon luttait, soulevait la tête, tentant
de rester éveillé.
Le Dr Brooks se pencha au-dessus de lui, telle une fée sur son berceau.
— Je vous en prie, monsieur Langdon, lui dit-elle doucement. Il y a une période délicate pour les
traumatismes crâniens. Vingt-quatre heures. Il faut à tout prix vous reposer, sinon, vous risquez de
graves complications.
Une voix, soudain, retentit dans l’interphone. « Docteur Marconi ? »
Le médecin enfonça le bouton de l’appareil mural et répondit :
— Sì ?
La voix expliqua rapidement la situation en italien. Langdon ne comprit pas. Mais il remarqua le
regard perplexe des deux médecins.
Était-ce de la surprise ou de l’inquiétude ?
— Un minuto, répliqua Marconi, avant de couper la communication.
— Que se passe-t-il ? s’enquit Langdon.
Le Dr Brooks plissa les yeux imperceptiblement.
— C’était l’accueil. Vous avez une visite.
Une lueur d’espoir éclaira la torpeur grandissante de Langdon.
— Voilà une bonne nouvelle ! Cette personne doit savoir ce qui m’est arrivé.
La doctoresse paraissait plus sceptique.
— C’est curieux. On n’avait pas votre nom et vous n’êtes pas encore enregistré dans nos fichiers
d’admission.
Langdon, luttant pied à pied avec le tranquillisant, se redressa tant bien que mal dans son lit.
— Si quelqu’un est au courant que je suis ici, c’est qu’il peut m’éclairer !
La doctoresse jeta un regard oblique à son collègue qui, pour toute réponse, secoua la tête en
tapotant sa montre. La jeune femme se tourna à nouveau vers Langdon.
— C’est la règle, aux soins intensifs, précisa-t-elle. Aucune visite n’est autorisée après 21 heures.
Le Dr Marconi va aller voir qui est cette personne et ce qu’elle veut.
— Et moi, on ne me demande pas ce que je veux ?
Le Dr Brooks lui retourna un sourire tranquille et lui parla doucement, en approchant son visage du
sien :

— Monsieur Langdon, vous ignorez certaines choses sur les événements de cette nuit. Et avant de
parler à qui que ce soit, je tiens à ce que vous ayez connaissance des faits. Malheureusement, je ne
pense pas que vous soyez en état de…
— Quels faits ? s’emporta Langdon. (À chacun de ses efforts pour se redresser, la perfusion lui
pinçait l’avant-bras et son corps semblait peser des tonnes.) Tout ce que je sais, c’est que je suis arrivé
dans un hôpital à Florence en répétant en boucle « very sorry… ».
Une pensée terrifiante l’assaillit brusquement.
— Je suis peut-être responsable d’un accident ? Ai-je blessé quelqu’un ?
— Non, non. Je ne crois pas.
— Alors quoi ? insista Langdon, en regardant tour à tour les deux médecins. Je veux savoir ce qui se
passe !
Il y eut un long silence, et finalement le Dr Marconi, d’un signe de tête, donna son assentiment à sa
jeune collègue. Dans un soupir, la doctoresse se pencha à nouveau vers Langdon.
— D’accord. Je vais vous dire ce que je sais. Mais vous allez devoir rester calme, promis ?
Langdon hocha la tête. Et le mouvement provoqua une nouvelle onde de douleur sous son crâne
qu’il s’efforça de contenir. Des réponses, c’était ça sa priorité.
— La première chose, c’est votre blessure à la tête… Il ne s’agit pas d’un accident. Cela n’a rien à
voir.
— Tant mieux. Ça me soulage.
— En réalité, elle a été causée par une balle.
Même Langdon entendit les bips du moniteur s’emballer.
— Comment ça ?
Le Dr Brooks reprit d’une voix posée :
— Une balle a effleuré l’arrière de votre crâne, provoquant vraisemblablement une commotion
cérébrale. Vous avez beaucoup de chance d’être encore en vie. Un peu plus bas et…
Langdon n’en revenait pas.
On m’a tiré dessus ?
Il y eut des éclats de voix au loin. Apparemment, la personne venue lui rendre visite ne voulait pas
attendre. Il entendit une porte claquer. Et il vit une silhouette marcher à grands pas dans le couloir.
La femme était entièrement vêtue de cuir. Un corps musclé. Des cheveux coupés court, hérissés de
savantes pointes. Elle se déplaçait sans effort, comme si ses pieds touchaient à peine le sol, et se
dirigeait droit vers sa chambre.
Sans hésiter, Marconi se planta sur le seuil pour lui barrer le passage.
— Ferma ! dit-il en écartant les bras à la manière d’un policier. Arresta !
L’inconnue ne ralentit pas son allure, sortit un pistolet à silencieux et tira sur le médecin. En pleine
poitrine.
Il y eut plusieurs impacts.
Sous les yeux horrifiés de Langdon, le Dr Marconi tituba et s’écroula, les bras serrés sur sa poitrine,
sa blouse pleine de sang.

3.

À dix kilomètres des côtes italiennes, le Mendacium, un magnifique yacht de soixante-quinze
mètres, fendait les brumes nimbant l’Adriatique. La coque profilée, peinte en gris, donnait au vaisseau
des airs de bâtiment de guerre.
Facturé trois cents millions de dollars, le bateau offrait tout le confort possible – jacuzzi, piscine,
cinéma, sous-marin de poche, plateforme pour hélicoptère. Mais tout ce luxe n’avait guère d’intérêt
pour son propriétaire. Ayant acquis son yacht cinq ans plus tôt, il s’était empressé de vider tous ces
espaces pour installer un centre de commandement digne d’un QG militaire.
Reliée à trois satellites privés et à tout un réseau de relais terrestres, la salle de contrôle du
Mendacium accueillait une équipe d’une vingtaine de personnes – techniciens, analystes,
coordinateurs – qui vivaient à bord et étaient en contact permanent avec les autres centres
d’opérations disséminés sur la planète.
La sécurité sur le bateau était assurée par une petite escouade de soldats, deux systèmes de
détection de missiles, et un arsenal d’armes dernier cri. Le reste de l’équipage – cuisiniers,
mécaniciens, personnel d’entretien – faisait monter les effectifs à plus de quarante personnes. Le
Mendacium était le vaisseau amiral à partir duquel le propriétaire dirigeait son empire.
Appelé par tout le personnel le « Président », l’homme était petit et râblé, avec une peau olivâtre et
de petits yeux. Son physique banal et ses manières directes étaient en fin de compte des atouts pour ce
« pacha » qui avait fait fortune en offrant à ses clients de multiples services privés et confidentiels, à
la lisière trouble de la légalité.
On disait de lui bien des choses – un mercenaire sans âme, un orfèvre du péché, le bras droit du mal
–, mais il n’était rien de tout ça. Le Président offrait simplement à ses clients l’occasion de réaliser
leurs souhaits, sans risque ni conséquences fâcheuses ; si l’humanité avait par nature une inclination
au péché, il n’y était pour rien.
Malgré ses détracteurs et leur vertueux courroux, le Président n’avait jamais changé de cap, suivant
sa route aussi immuable qu’une étoile dans le ciel. Il avait bâti sa réputation – et celle du Consortium
– sur deux règles d’or :
Ne jamais faire une promesse qu’on ne peut tenir.
Ne jamais mentir à un client.
Durant toute sa carrière, le Président n’avait pas une fois failli à ses engagements. Sa parole était
d’airain – garantie absolue. Même s’il regrettait parfois d’avoir accepté certains contrats, jamais il
n’avait envisagé de ne pas les honorer.
Mais ce matin, quand il sortit sur le balcon de sa suite pour contempler la houle, il avait toujours ce
nœud à l’estomac.
Nos choix passés font notre présent.
Jusqu’alors, ses décisions avaient permis au Président de traverser tous les champs de mines et de
toujours goûter la victoire. Mais aujourd’hui, alors qu’il regardait à l’horizon les lumières de la côte,
il doutait.

Un an plus tôt, sur ce même yacht, il avait pris une décision dont les répercussions présentes
menaçaient de détruire tout ce qu’il avait édifié.
Il avait accepté d’offrir ses services à la mauvaise personne.
Le Président ne pouvait le savoir à l’époque. Impossible. Mais cette erreur d’appréciation avait
déclenché une vague imprévue de complications, et il avait été contraint d’envoyer ses meilleurs
agents sur le terrain avec pour instructions d’éviter le naufrage et de reprendre les commandes.
Le Président attendait justement des nouvelles d’un de ses meilleurs éléments.
Vayentha… son agent au corps de gymnaste, avec sa coupe de cheveux à la Dark Maul. Vayentha
qui l’avait si bien servi jusqu’à cette mission. Elle avait failli hier soir, et cette erreur avait eu des
conséquences désastreuses. Ces six dernières heures avaient été un enfer, un combat titanesque pour
maîtriser à nouveau la situation.
Vayentha parlait de malchance – une colombe qui roucoule au mauvais moment…
Mais le Président ne croyait pas au hasard. Toutes ses actions étaient organisées, planifiées, pour
oblitérer les risques, exclure la chance des paramètres. La maîtrise des événements, c’était
précisément le talent du Président – prévoir toutes les éventualités, anticiper toutes les réactions,
modeler la réalité vers l’issue désirée. Cent pour cent de succès dans toutes ses précédentes
opérations. C’était pour cette raison que les plus grands venaient à lui – milliardaires, politiciens,
cheikhs, et parfois même des États.
À l’Est, les premières lueurs du matin avaient éteint les étoiles à l’horizon. Sur le pont, le Président
attendait le rapport de Vayentha qui devait lui annoncer que tout s’était passé exactement comme
prévu.

4.

Le temps s’arrêta.
Le Dr Marconi gisait au sol, le sang coulait de sa poitrine. Luttant contre les effets du sédatif,
Langdon leva les yeux vers la tueuse aux cheveux pointus, qui continuait d’avancer dans le couloir,
vers la porte béante de sa chambre. Avant même d’avoir franchi le seuil, elle brandit à nouveau son
arme, visant ostensiblement la tête de Langdon.
Je vais mourir ! Ici. Maintenant.
La détonation fut assourdissante dans la petite chambre d’hôpital.
Langdon eut un sursaut, certain qu’il avait reçu une balle, mais le bruit ne provenait pas de l’arme
de la tueuse. C’était celui de la lourde porte de métal que le Dr Brooks venait de claquer, en se jetant
de tout son poids sur le battant. Dans le même mouvement, elle tourna le verrou.
Les yeux écarquillés de terreur, elle fit volte-face et se précipita vers son collègue au sol. Elle
chercha son pouls. Le Dr Marconi toussa une fois. Un gros filet rouge s’écoula de sa bouche,
s’enfonça dans sa barbe épaisse, pour ruisseler sur son cou. Puis sa tête bascula en arrière.
— Enrico, no ! Ti prego !
Au-dehors, un staccato de tirs cinglaient le métal de la porte. Des cris affolés résonnaient.
Mystérieusement, le corps de Langdon devint brusquement opérationnel, la panique et l’instinct de
survie prenant le pas sur les molécules du calmant. Alors qu’il s’extirpait du lit en chancelant, il
ressentit une douleur aiguë au poignet. Il crut qu’une balle avait traversé la porte et l’avait touché.
Mais non. Il venait d’arracher sa perfusion. L’aiguille et sa portion de cathéter étaient toujours
plantées dans sa veine et le sang s’échappait déjà par le tube de plastique.
Cette fois, Langdon était tout à fait réveillé !
Toujours penchée sur Marconi, le Dr Brooks cherchait encore un pouls, tandis que les larmes
inondaient ses yeux. Puis, comme si un interrupteur s’était actionné en elle, elle se releva et se tourna
vers Langdon. Son visage se métamorphosa, ses traits se durcirent.
— Suivez-moi ! ordonna-t-elle, en professionnelle des urgences habituée à gérer toutes les crises.
Elle saisit le bras de Langdon et lui fit traverser la pièce. De l’autre côté de la porte, la tueuse
continuait à tirer. Langdon avança sur ses jambes chancelantes. Ses pensées étaient claires mais son
corps, saturé de sédatifs, mettait du temps à lui obéir.
Bouge, nom de Dieu !
Le carrelage était glacé sous ses pieds, et sa blouse de malade était loin de couvrir son grand corps
d’un mètre quatre-vingts. Il sentait son sang couler sur son bras, se répandre dans sa paume.
La serrure vibrait sous les impacts. Sans ménagement, le Dr Brooks poussa Langdon dans la petite
salle de bains attenante. Elle s’apprêtait à le suivre quand elle fit demi-tour et fonça vers la desserte
pour récupérer la veste de Langdon, tachée de sang.
On s’en fiche de ma veste !
Elle le rejoignit avec le vêtement dans les bras et referma la porte. C’est à ce moment que la serrure

céda. Le battant s’ouvrit dans un grand fracas.
La jeune doctoresse ne paniqua pas. Elle traversa la salle de bains pour ouvrir l’autre porte de
communication, et tira Langdon dans la chambre voisine. Des coups de feu éclatèrent derrière eux. Le
Dr Brooks jeta un coup d’œil dans le couloir, attrapa le bras de Langdon et l’entraîna au pas de course
vers l’escalier de secours. Il fut instantanément pris de vertige. Il allait s’évanouir, c’était sûr.
Il vécut les quinze secondes suivantes dans un brouillard. Des marches, encore des marches. Une
spirale qui n’en finit pas. Vertigineuse. Et ces coups de marteau dans sa tête qui lui brouillent la vue,
ces muscles comme de la guimauve, ce corps qui ne lui répond plus…
Soudain, l’air froid.
On est dehors !
Mais il n’y eut pas de répit. Le Dr Brooks le fit aussitôt courir dans une allée sombre. Langdon
trébucha sur quelque chose et s’affala sur les pavés. Avec une belle énergie, la jeune femme le releva
en pestant contre les sédatifs.
Alors qu’ils allaient atteindre le bout de la venelle, Langdon tomba à nouveau. Cette fois, elle le
laissa au sol, courut vers la rue toute proche et appela quelqu’un. Langdon reconnut la lumière verte
d’un taxi. Mais la voiture ne bougea pas. Le chauffeur devait s’être endormi. La jeune femme cria et
agita frénétiquement les bras. Enfin les phares s’allumèrent et le véhicule roula tranquillement dans
leur direction.
Dans la ruelle, derrière Langdon, une porte s’ouvrit à toute volée, puis des pas résonnèrent, très
proches. Il se retourna et vit la silhouette noire fondre sur lui. Il tenta de se relever, mais le Dr Brooks
l’avait déjà attrapé et le poussait dans la Fiat. Il atterrit à moitié sur la banquette, à moitié sur le
plancher, suivi par la jeune femme qui avait plongé sur lui et refermé la portière.
Le chauffeur, les yeux bouffis de sommeil, contempla ce couple incongru qui venait de sauter dans
son taxi – une jeune blonde en tenue de médecin, couchée sur un type dans une blouse de malade
déchirée, avec un bras en sang. Il allait les jeter dehors quand son rétroviseur extérieur explosa. La
tueuse piquait un sprint dans l’allée, brandissant son arme. Le canon cracha encore le feu, juste au
moment où le Dr Brooks plaquait le visage de Langdon au sol. Cette fois, c’est la lunette arrière qui
vola en éclats.
Il n’en fallut pas plus pour décider le chauffeur. Il écrasa l’accélérateur et sa Fiat s’arracha du
bitume dans un miaulement de gomme.
Langdon était sur le point de tourner de l’œil. Mais il s’accrochait, chancelant au bord du vide.
Pourquoi ? Pourquoi veut-on me tuer ?
Passé le coin de la rue, la doctoresse redressa le professeur et prit son bras couvert de sang. Le
cathéter sortait de son poignet, comme une sorte de ver.
— Regardez par la fenêtre.
Langdon obéit. Des tombes défilaient derrière la vitre, silhouettes fantomatiques dans les ténèbres.
Un cimetière. Il y avait une certaine logique, après tout. Langdon sentait les doigts de la jeune femme
tâter doucement son avant-bras à la recherche du fin tuyau et, d’un coup sec, elle l’arracha.
Un éclair de douleur remonta sa colonne vertébrale et éclata sous son crâne. Ses yeux se révulsèrent
et ce fut le trou noir.

5.

La sonnerie du téléphone tira le Président de sa contemplation. Il abandonna les brumes de
l’Adriatique et rentra dans son bureau pour décrocher.
Des nouvelles ! Enfin !
L’écran de l’ordinateur sur sa table de travail était sorti de sa torpeur pour lui annoncer que l’appel
était crypté par un Sectra Tiger XS et passait par quatre routeurs sécurisés avant d’être connecté à son
poste.
Il chaussa ses écouteurs.
— Ici le Président, annonça-t-il d’une voix lente et précautionneuse.
— C’est Vayentha.
Le Président perçut la nervosité de la voix. Les agents de terrain le contactaient rarement
directement, et ils demeuraient plus rarement encore à leur poste après une débâcle comme celle de la
veille. Mais le Président avait besoin de quelqu’un en renfort pour régler le problème et Vayentha
était la meilleure pour ce travail.
— J’ai du nouveau.
Le Président resta silencieux, l’incitant à poursuivre.
Quand elle parla, son ton était neutre et factuel. Elle cherchait à se montrer professionnelle.
— Langdon s’est échappé. Il a toujours l’objet.
Le Président s’assit à son bureau et se tut un long moment.
— Compris, déclara-t-il finalement. Je suppose qu’il va tenter d’alerter les autorités.

*
Deux ponts plus bas, dans la salle de contrôle du bateau, Lawrence Knowlton, le coordinateur
logistique, se trouvait dans son bureau et vit que l’appel pour le patron était terminé. Il espérait que
les nouvelles étaient bonnes. La tension du Président était palpable depuis deux jours, et tous les
membres de l’équipe sentaient que la situation était grave.
Vayentha avait intérêt à ne pas s’être plantée, cette fois.
Knowlton avait l’habitude de diriger des programmes soigneusement écrits, mais ce scénario-là
avait tourné au chaos et le Président avait été obligé de reprendre les rênes.
On naviguait maintenant en terre inconnue.
Une demi-douzaine d’opérations étaient en cours aux quatre coins du globe, mais leur gestion avait
été délocalisée, confiée aux antennes du Consortium, pour que le Mendacium et son équipage puissent
se concentrer sur celle-là.
Leur client venait de se donner la mort quelques jours plus tôt, en se jetant du haut d’un campanile

de Florence, mais le Consortium avait encore toute une série de missions délicates à accomplir pour
lui – exigées explicitement par le client, quelles que soient les circonstances. Et, fidèle à sa réputation,
le Consortium allait suivre ces instructions à la lettre, sans poser de questions.
Les ordres sont clairs, se répéta Knowlton, comptant bien ne pas faillir à sa tâche. Il sortit de son
cube de verre insonorisé, traversa six autres bureaux – certains avec des parois transparentes, d’autres
opaques – où des agents géraient divers aspects de la même opération.
Knowlton passa dans la grande salle de contrôle avec son air soigneusement purifié, fit un petit
signe aux techniciens, et entra dans la chambre forte, qui abritait une dizaine de coffres. Il ouvrit l’un
des casiers et récupéra son contenu – une carte mémoire rouge. À en croire les informations, la carte
contenait un gros fichier vidéo. Le client leur demandait de l’envoyer à toutes les grandes chaînes à
une heure bien précise le lendemain matin.
Faire passer une vidéo demain sur les médias ne serait pas bien compliqué mais, conformément à la
procédure, Knowlton devait visionner ce fichier aujourd’hui – vingt-quatre heures avant sa diffusion.
Le Consortium voulait avoir le temps de réaliser d’éventuelles manipulations – décodage, traitement
numérique et autres préparations qui pourraient se révéler indispensables avant de pouvoir l’envoyer à
l’heure prévue.
Ne jamais rien laisser au hasard.
Knowlton revint dans son bureau vitré et ferma sa porte, s’isolant du monde extérieur.
Il pressa un interrupteur mural et, dans la seconde, les parois de son cube devinrent opaques. Pour
plus de confidentialité, tous les bureaux du Mendacium étaient équipés de verre électro-chromatique.
Sous l’effet d’un courant électrique, les cristaux composant le verre se trouvaient soit alignés, soit
dans une position aléatoire, occultant ou non la lumière.
Au Consortium, le cloisonnement était le maître mot.
Ne s’occuper que de sa mission. Ne rien partager avec personne.
À l’abri dans son alcôve, Knowlton inséra la carte mémoire dans son ordinateur et ouvrit le fichier.
Aussitôt son écran s’obscurcit. Les haut-parleurs diffusèrent un bruit de clapotis. Une image
apparut lentement à l’écran… indéchiffrable, noyée d’ombres. Puis un décor émergea des ténèbres…
une sorte de grotte… ou une vaste salle. Le sol de la caverne était plein d’eau, tel un lac souterrain.
Curieusement, la surface était lumineuse.
Knowlton n’avait jamais rien vu de tel. La caverne était baignée d’une lumière rouge. Les parois
étaient parcourues par des myriades de vrilles scintillantes, comme si l’eau y projetait ses reflets.
Quel était cet endroit ?
Délaissant les ondulations fugaces, la caméra amorça une descente vers le bassin. Puis elle creva la
surface, et le clapotis laissa place à ce silence mystérieux du monde liquide. La caméra poursuivit sa
descente, s’enfonçant ainsi dans un mètre cinquante d’eau avant de s’arrêter au-dessus du fond de la
caverne couvert de limon.
Une plaque de titane luisante était boulonnée au sol.
Avec une inscription.
ICI, EN CE JOUR,
LE MONDE FUT CHANGÉ
À JAMAIS.
Au bas de la plaque, étaient gravés un nom et une date.
Le nom, c’était celui de leur client.

La date, c’était demain.

6.

Langdon sentit des mains fermes le soulever, le sortir des limbes et en même temps du taxi. Les
pavés étaient glacés sous ses pieds nus.
Soutenu par la jeune femme, Langdon rejoignit une allée déserte entre deux bâtiments d’habitation.
Le vent se levait, faisant voleter sa courte blouse. Il sentait l’air s’insinuer dans des parties de son
corps qui d’ordinaire restent toujours au chaud.
Le tranquillisant lui brouillait autant les idées que la vue. Il avait l’impression de se trouver sous
l’eau, s’efforçant de progresser dans un monde visqueux. Sienna Brooks continuait de l’aider à
marcher. Il y avait une force remarquable dans ses bras graciles.
— Les escaliers ! ordonna-t-elle.
Il s’aperçut qu’ils étaient entrés dans l’un des deux immeubles, sans doute par une sortie de secours.
Il attrapa la rampe et commença l’ascension, gravissant une marche à la fois. Son corps était devenu
du plomb. Derrière lui, le Dr Brooks le poussait pour faciliter sa progression. Quand ils atteignirent le
palier, elle composa un numéro sur un digicode antédiluvien et la porte s’ouvrit dans un
bourdonnement électrique.
Il ne faisait guère plus chaud à l’intérieur, mais le carrelage était doux comme de la moquette
comparé aux pavés de la rue. Sienna Brooks conduisit Langdon vers un minuscule ascenseur.
L’endroit sentait les cigarettes MS – un parfum aigre-doux aussi répandu en Italie que l’arôme des
expressos. Quoique infime, cette odeur lui rendit les idées claires. La jeune femme pressa un bouton
et, loin au-dessus d’eux, des poulies fatiguées se mirent en action.
L’ascenseur, à peine plus grand qu’une cabine téléphonique, s’ébranla…
La cage grinçait, vibrait. Les parois n’étant qu’un grillage, Langdon voyait les poutrelles du puits se
dérober sous lui au fil de leur montée. Même groggy, sa phobie des lieux clos était intacte – bien
vivace.
Ne regarde pas !
Il s’adossa contre les mailles d’acier, retenant sa respiration. Son poignet le lançait et, quand il
baissa les yeux, il s’aperçut que la manche de sa Harris Tweed était nouée autour de son bras, tel un
bandage de fortune. Le reste de sa veste traînait par terre, maculée de sang et de crasse.
Il ferma les yeux pour atténuer les battements sous son crâne, mais les ténèbres le happèrent, à
nouveau.
La même vision le submergea… La femme voilée, avec son amulette et ses cheveux argent. Elle se
tenait sur cette berge, avec ce fleuve rouge sang et ces corps tourmentés. Elle lui parla, de sa voix
suppliante : « Cherchez et vous trouverez ! »
Langdon sut, avec certitude, qu’il devait la sauver… elle et tous les autres. Les jambes du
personnage enterré tête en bas s’effondrèrent, sans vie.
Qui êtes-vous ? cria-t-il de sa voix muette. Qu’est-ce que vous voulez ?
Un souffle chaud souleva les épais cheveux argent de la femme.
« Le temps presse », murmura-t-elle en touchant son amulette. Et, soudain, elle se transforma en un

pilier de feu qui fondit sur lui par-dessus le fleuve et l’avala tout entier.
Dans un cri, Langdon rouvrit les yeux.
Le Dr Brooks le regardait fixement.
— Qu’est-ce qui vous arrive ?
— C’est encore ces hallucinations ! Cette même scène.
— La femme aux cheveux argent ? Et tous ces cadavres ?
Langdon acquiesça, son front dégoulinait de sueur.
— Ça va aller, le rassura-t-elle. Les visions récurrentes sont courantes en cas d’amnésie. Les
fonctions cérébrales qui trient et rangent vos souvenirs sont temporairement ébranlées, alors elles
mêlent tout en une seule image.
— Mais c’est une image assez déplaisante.
— Je sais. Mais tant que vous ne serez pas rétabli, vos souvenirs se mélangeront – le passé, le
présent, l’imaginaire –, tout pêle-mêle. Il se produit le même phénomène dans les rêves.
L’ascenseur s’arrêta dans une secousse. Le Dr Brooks le fit sortir de la cabine. Encore une marche,
cette fois dans un couloir tout noir, très étroit. Ils passèrent devant une fenêtre. Dehors, les toits de
Florence émergeaient de l’aube. Au bout du corridor, Sienna Brooks récupéra une clé sous une plante
qui mourait visiblement de soif et ouvrit une porte.
L’appartement était minuscule, son atmosphère était le théâtre d’une lutte olfactive entre le parfum
vanille des bougies et une odeur de vieux tapis. L’ameublement et la décoration étaient très simples,
pour ne pas dire sommaires – la doctoresse semblait s’être équipée uniquement dans des videgreniers. Elle régla le thermostat et les radiateurs se réveillèrent avec des cliquetis rétifs.
La jeune femme demeura immobile un moment, les yeux fermés, prenant de profondes inspirations,
comme pour rassembler ses forces. Puis elle conduisit Langdon dans la cuisine lilliputienne, où
trônaient une table en Formica et deux petites chaises.
Langdon s’avança vers les sièges dans l’espoir de s’asseoir, mais la doctoresse lui attrapa le bras
d’une main et de l’autre ouvrit un placard. Il était presque aussi vide que l’appartement – quelques
gâteaux apéritifs, deux paquets de pâtes, une canette de Coca, et un flacon de NoDoz.
Elle le déboucha et fit tomber six comprimés dans la paume de Langdon.
— C’est de la caféine. Pour quand je suis de garde, comme cette nuit.
Langdon enfourna les cachets dans sa bouche et, du regard, chercha de l’eau.
— Croquez-les. Ça agira plus vite et ce sera plus efficace contre le sédatif.
Langdon s’exécuta et fit aussitôt la grimace. C’était très amer. À l’évidence, ce n’était pas destiné à
être mâché. La jeune femme ouvrit le réfrigérateur et lui tendit une bouteille de San Pellegrino. Plein
de reconnaissance, il but une longue gorgée.
La doctoresse entreprit alors de dénouer le bandage de fortune qu’elle lui avait confectionné. Elle
posa la veste sur la table et examina la blessure. Il sentait les doigts de la jeune femme blonde
trembler sur sa peau.
— Vous survivrez, déclara-t-elle.
Langdon espérait que ça irait pour elle aussi. Ils venaient tous les deux d’endurer leur lot
d’épreuves.
— Docteur, il faut qu’on appelle quelqu’un. Le consulat… la police. Quelqu’un.
Elle acquiesça.
— Cessez d’abord de m’appeler docteur. Moi, c’est Sienna.

— Et moi, Robert.
Après ce qu’ils venaient de vivre, ils pouvaient bien s’appeler par leur prénom.
— Vous êtes anglaise, c’est ça ? reprit Langdon.
— De naissance, oui.
— Vous n’avez pas d’accent.
— C’est que je me suis efforcée de le faire disparaître.
Langdon allait lui demander pourquoi, mais Sienna lui fit signe de la suivre. Elle l’emmena dans
une modeste salle de bains. Dans la glace au-dessus du lavabo, Langdon aperçut son reflet pour la
première fois depuis qu’il avait quitté la chambre d’hôpital.
Il n’était pas beau à voir !
Ses épais cheveux bruns étaient en bataille, ses yeux injectés de sang et bouffis. Et une barbe
naissante ombrait ses joues.
Sienna tourna le robinet et plaça fermement le poignet de Langdon sous le jet d’eau froide. Ça piqua
aussitôt ; mais il tint bon.
La jeune femme prit un gant propre et l’imbiba de gel antibactérien.
— Je serais vous, je regarderais ailleurs.
— Ça va aller. Je n’ai pas peur du…
Sienna se mit à frotter vigoureusement la plaie. Une onde fulgurante remonta dans son bras. Il serra
les dents pour s’empêcher de pousser un cri.
— Autant éviter d’avoir une infection, expliqua-t-elle en frottant plus fort encore. Et si vous voulez
appeler les autorités, il vaut mieux que vous soyez en forme. Rien n’active mieux la production
d’adrénaline que la douleur.
Langdon endura ce traitement pendant encore dix longues secondes.
— Stop ! Je n’en peux plus.
Il devait admettre, toutefois, qu’il se sentait tout ragaillardi. La douleur à son bras éclipsait à
présent les coups de marteau dans son crâne.
— Parfait, dit-elle en fermant le robinet avant d’essuyer le bras de Langdon avec une serviette.
Tandis qu’elle lui confectionnait un pansement, un détail, soudain, attira l’attention de Langdon. Un
détail d’importance.
Depuis près de quarante ans, Langdon portait une montre Mickey de collection – un cadeau de ses
parents. Un Mickey souriant qui écartait les bras. Une sorte de pense-bête pour se rappeler de ne pas
prendre la vie trop au sérieux.
— Ma montre… elle a disparu ! Je l’avais encore quand je suis arrivé à l’hôpital ?
Sienna l’observa, interdite. Comment pouvait-il se soucier d’une broutille pareille ?
— Non. Je ne me souviens pas d’une montre. Débarbouillez-vous. Je reviens dans deux minutes. Je
vais essayer de vous trouver quelque chose à vous mettre.
Elle tourna les talons mais s’arrêta sur le pas de la porte.
— Et pendant mon absence, lui dit-elle en le regardant par l’entremise du miroir, il serait bon que
vous découvriez pourquoi on veut vous tuer. Car c’est la première question que les flics vont vous
poser.
— Où allez-vous ?
— Vous ne pouvez parler à la police à moitié nu. Je vais vous rapporter des vêtements. Mon voisin

fait à peu près votre taille. Il n’est pas là, mais j’ai ses clés pour nourrir son chat. Il me doit bien ça,
précisa-t-elle avant de disparaître.
Robert Langdon se pencha au-dessus du lavabo, reconnaissant à peine son visage dans la glace.
Quelqu’un veut me tuer !
Il entendait encore ses marmonnements : « Very sorry. Very sorry. »
Il sonda sa mémoire à la recherche de quelques souvenirs perdus… mais il demeura bredouille. Il
n’y avait là que le vide. Un petit néant. Tout ce qu’il savait, c’était qu’il était à Florence et qu’une
balle avait manqué de lui pulvériser le cerveau.
Alors qu’il contemplait ses yeux fatigués dans le miroir, il se demandait s’il n’allait pas se réveiller
d’un instant à l’autre chez lui, dans son fauteuil, avec un martini dans une main et un exemplaire des
Âmes mortes dans l’autre, en se disant qu’il ne faut jamais mélanger gin et Gogol.

7.

Langdon retira sa blouse d’hôpital et noua une serviette autour de sa taille. Après s’être aspergé le
visage d’eau, il explora sa suture à l’arrière de son crâne. La plaie était enflammée, mais s’il plaquait
ses cheveux dessus, elle était à peine visible. Les comprimés de caféine lui avaient donné un coup de
fouet. La brume qui nimbait ses pensées se dissipait.
Réfléchis, Robert ! Essaie de te souvenir !
La salle de bains, au mur aveugle, réveilla sa vieille compagne, la claustrophobie. Il battit en
retraite dans le couloir et se dirigea par réflexe vers la lueur qui filtrait d’une porte entrouverte. La
pièce faisait office de bureau : une table de travail bon marché, un fauteuil déchiré, des livres au sol et
– Dieu merci ! – une fenêtre.
Langdon s’approcha de la lumière.
Au loin, le soleil de Toscane caressait tout juste les flèches de la ville – le campanile de la Badia
Fiorentina, la tour du Bargello. Langdon posa son front sur le verre froid. L’air de mars était vif et
clair, accentuant les nuances chatoyantes des premiers rayons qui pointaient derrière les collines.
La lumière des peintres, comme on dit.
Au milieu du paysage, un dôme de tuiles rouges, imposant comme une montagne, surmonté d’une
boule de cuivre scintillant au soleil, tel un phare. Le Duomo. Brunelleschi avait marqué l’Histoire en
concevant cette coupole gigantesque. Aujourd’hui encore, cinq cents ans après sa construction, la
structure haute de cent vingt-cinq mètres restait la cinquième plus grande église du monde, le géant
immuable de la piazza del Duomo.
Qu’est-ce que je fais à Florence ?
Grand amateur d’art italien, Langdon avait une prédilection pour Florence. La ville où MichelAnge, enfant, jouait dans les rues, la ville où avait éclos la Renaissance, où des millions de visiteurs
venaient s’émerveiller devant La Naissance de Vénus de Botticelli, L’Annonciation de Léonard de
Vinci et devant – joyau incontesté de la cité – le David.
Langdon avait été subjugué quand il avait vu pour la première fois la statue de Michel-Ange. Il
avait alors une dizaine d’années… Il avait passé les portes de l’Académie des Beaux-Arts, longé la
sombre phalange des Captifs de Michel-Ange, et son regard avait été irrésistiblement attiré par le
chef-d’œuvre du maître, son vaisseau amiral haut de sept mètres. Le David. Sa taille hors norme, le
dessin des muscles saisissaient tous ceux qui voyaient la statue pour la première fois. Mais pour le
jeune Robert Langdon, ce fut la pose qui avant tout l’avait fasciné. Michel-Ange avait repris la
tradition antique du contrapposto, le fameux déhanchement, pour donner l’illusion que David
s’appuyait sur sa seule jambe droite, et que son membre gauche n’avait aucune charge, alors qu’en
réalité il supportait des tonnes de marbre.
Le David avait été son premier émoi artistique, il lui avait dévoilé toute la puissance émotionnelle
d’une grande sculpture classique. Et aujourd’hui, Langdon ne savait même pas s’il était allé admirer
cette magnificence ces derniers jours. Tout ce dont il se souvenait, c’était son réveil dans une chambre
d’hôpital et d’avoir vu un brave médecin se faire tuer sous ses yeux. Very sorry. Very sorry.

Le remords lui vrillait les entrailles, à lui donner la nausée.
Mon Dieu, qu’ai-je fait ?
Il aperçut, à la périphérie de son champ de vision, un ordinateur portable, posé sur le bureau. Un
journal aurait-il parlé de ce qui lui était arrivé la veille ?
Il trouverait peut-être des réponses sur Internet.
Langdon se retourna vers la porte et appela Sienna.
Silence. Elle était donc toujours chez le voisin, occupée à lui chercher des vêtements.
Sachant que la jeune femme comprendrait son geste, Langdon ouvrit le portable et l’alluma.
L’écran d’accueil apparut. Les classiques nuages bleus de Windows. Il se rendit aussitôt sur Google
Italie et tapa « Robert Langdon ».
Si ses étudiants le voyaient !
Langdon se moquait des gens qui faisaient des recherches sur leur propre nom – une obsession
maladive de la célébrité, une regrettable inclination qui maintenant touchait les jeunes de plus en plus
tôt.
Une page de résultats apparut – des centaines d’entrées, ramenant à ses livres, ses conférences.
Ce n’est pas ce que je veux ! pesta-t-il intérieurement.
Il affina les critères de recherche.
Une nouvelle page :
Signature de livres : Robert Langdon est attendu au…
Discours de remise des prix de Robert Langdon…
Robert Langdon sort L’Abécédaire des symboles chez…
La liste était longue. Mais Langdon n’y trouva rien de récent – rien qui puisse expliquer sa situation
présente.
Que s’était-il passé hier soir ? Il refusait de s’avouer vaincu. Il se rendit sur le site du The
Florentine, un journal local rédigé en anglais. Il parcourut les gros titres, la rubrique « Faits divers »,
on parlait d’un incendie dans un appartement, d’un scandale politique, de quelques affaires
délictueuses.
C’était tout ?
Dans les pages « Dernières infos », il y avait un papier sur une figure locale des arts et des lettres
qui, la nuit dernière, avait été terrassée par une crise cardiaque à côté de la cathédrale. Le nom de cette
personnalité était encore tenu secret, mais les causes du décès semblaient d’ores et déjà naturelles.
Finalement, à tout hasard, Langdon se connecta à sa boîte e-mail d’Harvard et consulta son courrier.
Peut-être y trouverait-il une piste ? Mais ce n’était que le flot habituel de messages – collègues,
étudiants, amis –, la plupart proposant des rendez-vous pour la semaine suivante.
Visiblement, personne ne savait qu’il était parti !
De plus en plus troublé, Langdon éteignit l’ordinateur et le referma. Il allait quitter la pièce quand
une photo, posée sur une pile de publications médicales, attira son regard. C’était un polaroïd. On y
voyait Sienna Brooks en compagnie de son collègue barbu, riant ensemble dans un hall d’hôpital.
Le Dr Marconi… Empli de culpabilité, Langdon prit la photo pour l’examiner.
Au moment de la reposer, il aperçut un petit livret jaune sur un tas de papiers – un programme du
théâtre du Globe de Londres, tout écorné. Apparemment, c’était pour le Songe d’une nuit d’été… joué
vingt-cinq ans plus tôt.

Sur la couverture, en haut, il était écrit à la main : « Ma chérie, n’oublie jamais que tu es un miracle
de la nature. »
Langdon souleva le livret. Une collection de coupures de presse en tomba. Il voulut les remettre à
leur place, mais il se figea net.
Il avait sous les yeux une photo, celle de la petite comédienne qui interprétait Puck, le lutin
facétieux de la pièce. La fillette n’avait pas plus de cinq ans, et avait ses cheveux blonds attachés en
queue-de-cheval.
« Une étoile est née », disait la légende.
L’article faisait l’éloge d’un enfant prodige – Sienna Brooks – qui possédait un QI hors norme et
avait mémorisé en une seule nuit tout le texte de son personnage, soufflant même à ses partenaires
leur propre texte quand, en répétition, ils avaient des trous. Les autres passions de la fillette étaient le
violon, les échecs, la biologie, et la chimie. Née dans une famille aisée de Blackheath en périphérie de
Londres, la petite était déjà une célébrité dans les cercles scientifiques. À l’âge de quatre ans, elle
avait battu un grand maître aux échecs et savait déjà lire et parler trois langues.
Seigneur ! Ça explique pas mal de choses, songea Langdon.
Il se souvenait de Saul Kripke, l’un des plus célèbres étudiants d’Harvard, qui lui aussi avait été un
enfant surdoué. À six ans, il avait appris seul l’hébreu et, à douze ans, avait lu tout Descartes. Plus
récemment, il y avait aussi le cas de Moshe Kai Cavalin, qui était sorti de la faculté à onze ans avec un
A de moyenne générale ; il avait également remporté un championnat d’arts martiaux et écrit un livre
intitulé We can do.
Langdon prit une autre coupure de presse. On y voyait Sienna à sept ans : UN QI DE 208 POUR LE
PETIT GÉNIE.
Langdon ne savait même pas qu’un QI pouvait monter aussi haut. À en croire l’article, Sienna était
une virtuose du violon, capable d’apprendre à parler couramment n’importe quelle langue en un mois.
Elle était passionnée d’anatomie comparée et de physiologie.
Un autre article d’une revue scientifique titrait : L’INTELLIGENCE DE DEMAIN : TOUS LES
HOMMES NE NAISSENT PAS ÉGAUX.
Il y avait encore une photo de Sienna. Elle devait avoir dix ans. Elle se tenait à côté d’un gros
scanner. Un médecin expliquait que le cerveau de la fillette était physiquement différent, que cela
était clairement visible à l’imagerie médicale – dans son cas, celui-ci était plus gros, plus vascularisé,
et à même de manipuler des données visuo-spatiales d’une façon unique. Le corps médical estimait
que Sienna devait ses capacités cognitives hors pair à un taux de régénération cellulaire accéléré, un
peu à la manière d’un cancer, sauf que le sien favorisait le développement du tissu cérébral et non des
cellules cancéreuses.
Langdon tomba sur un autre article, paru dans un petit journal.
DE LA MALÉDICTION D’ÊTRE UN GÉNIE.
Cette fois, il n’y avait pas de photo, mais le récit du calvaire d’une enfant surdouée – Sienna Brooks
– qui ne pouvait suivre un enseignement dans un établissement classique parce qu’à chacune de ses
tentatives les élèves la tourmentaient et la rejetaient. On y décrivait l’isolement dont souffraient ces
« petits génies » ; leur maturité sociale ne pouvant suivre le rythme effréné de leur intellect, ils se
retrouvaient invariablement exclus à la fois par les enfants et par les adultes.
Sienna, aux dires du journaliste, s’était enfuie de chez elle à l’âge de huit ans, et s’était débrouillée
pour survivre pendant dix jours sans que l’on parvienne à retrouver sa trace. Elle avait élu domicile
dans un grand hôtel londonien, où elle s’était fait passer pour la fille d’un client ; elle avait volé une

clé, commandé des repas au service d’étage sur le compte d’une autre chambre et passé la semaine à
lire les mille six cents pages de Gray’s Anatomy . Quand la police lui avait demandé pourquoi elle
lisait des manuels de médecine, elle leur avait répondu qu’elle voulait savoir ce qui n’allait pas dans
son cerveau.
Langdon plaignait l’infortune de cette petite fille, si différente. Comme elle devait se sentir seule,
abandonnée de tous ! Il replia les articles, regarda une dernière fois la photo de la fillette costumée en
Puck. Étant donné tous les événements surréalistes qui leur étaient arrivés depuis son réveil, ce rôle
d’elfe malin et facétieux seyait à merveille à Sienna. Langdon regrettait que, à l’inverse des
personnages de cette pièce, ils ne se réveillent pas pour découvrir que tout n’avait été qu’un rêve.
Langdon rangea les articles à leur place et reposa le petit livre. Mais il fut pris de mélancolie quand
il vit à nouveau le petit mot manuscrit : « Ma chérie, n’oublie jamais que tu es un miracle de la
nature. »
Il contempla le symbole familier qui ornait la couverture. On retrouvait ce pictogramme grec sur
quasiment tous les programmes de théâtre aux quatre coins de la planète – un signe vieux de deux
mille cinq cents ans, devenu l’emblème de l’art dramatique.
Le maschere

Langdon contempla ces deux figures typiques de la tragi-comédie. Elles semblaient le regarder
intensément. Et soudain, il y eut un bourdonnement dans ses oreilles, comme si un lutin tendait une
corde de contrebasse à l’intérieur de son crâne, de plus en plus fort. Un éclair de douleur le traversa.
L’image d’un masque flotta devant lui. Il hoqueta, retomba assis sur le siège et serra son crâne à deux
mains en fermant les yeux.
Dans les ténèbres, la vision étrange revint, si précise, si vivante…
La femme aux cheveux argent l’appelait de l’autre côté du fleuve de sang. Ses suppliques fendaient
l’air putride, parfaitement audibles malgré les plaintes des moribonds qui formaient à présent une mer
de souffrance à perte de vue. Langdon repéra encore le malheureux planté tête en bas, avec un R sur la
cuisse, battant en vain des jambes.
« Cherchez et vous trouverez ! implorait la femme. Le temps presse ! »
Langdon fut pris à nouveau d’une empathie irrésistible. Il voulait l’aider, elle… et tous les autres.
Qui êtes-vous ? lui cria-t-il, affolé.
À nouveau, la femme releva son voile pour lui montrer son visage affligé.
« Je suis la vie », répondit-elle.
Alors une forme immense se matérialisa dans le ciel au-dessus d’eux – un masque, avec un long
nez, comme un bec d’oiseau, et deux petits yeux verts flamboyants qui épiaient Langdon.
Une voix tonna :
« Et moi… je suis la mort. »

8.

Langdon se redressa dans un sursaut, le cœur battant. Il était toujours assis au bureau de Sienna, la
tête dans les mains.
Mais qu’est-ce qui m’arrive ?
L’image de la femme et du masque au bec pointu s’attardait encore devant ses yeux.
« Je suis la vie. Je suis la mort. »
Il voulut chasser cette vision, mais elle avait marqué son esprit au fer rouge. Sur le petit bureau, les
deux masques du programme le regardaient fixement.
« Vos souvenirs se mélangeront, l’avait prévenu Sienna. Le passé, le présent, l’imaginaire – tout
pêle-mêle. »
Langdon avait le tournis.
Quelque part dans l’appartement, un téléphone sonna. Une sonnerie stridente à l’ancienne. Ça venait
de la cuisine.
— Sienna ? appela Langdon, en se relevant.
Pas de réponse. Elle n’était toujours pas revenue. Après seulement deux sonneries, le répondeur se
déclencha.
« Ciao, sono io, déclarait la voix enjouée de Sienna sur l’annonce. Lasciatemi un messaggio e vi
richiamerò. »
Il y eut un bip et une femme laissa un message. Elle avait une voix paniquée avec un fort accent
d’Europe de l’Est.
« Sienna, é Danikova ! Où tu es ? É terrible ! Ton ami. Doctor Marconi. Il est mort ! La folie à
l’hôpital ! La police est là. Toi partie pour sauver le malade ! Pourquoi toi fais ça ? Maintenant, eux
savent. Tu connais même pas lui. Et maintenant la police, elle veut parler à toi ! Ils regardent les
dossiers de tout le monde. Je sais – adresses, téléphone, numéro visa, tout ça faux. Ils trouveront pas
toi aujourd’hui, d’accord, mais ils vont arriver. C’est pour ça que j’appelle. Suis vraiment désolée
pour toi, Sienna. »
Elle raccrocha.
Langdon fut pris d’un grand remords. À la teneur du message, il comprit que c’était grâce au Dr
Marconi que Sienna avait pu travailler à l’hôpital. Et à présent, à cause de lui, son ami était mort, et
l’altruisme de Sienna à son égard, alors qu’il était un parfait inconnu pour elle, venait de la mettre en
danger.
Une porte claqua à l’autre bout de l’appartement.
Elle était de retour.
Un instant plus tard, elle écoutait ses messages : « Sienna, é Danikova ! Où tu es ? »
Langdon grimaça, sachant ce que la jeune femme allait entendre. Tandis qu’elle apprenait la
mauvaise nouvelle, Langdon remit en place le programme et rangea rapidement le bureau. Puis il
retourna en catimini dans la salle de bains, honteux d’avoir fouillé dans le passé de Sienna.

Dix secondes plus tard, elle toquait doucement à la porte.
— J’ai accroché vos affaires à la poignée, annonça la jeune femme d’une voix tremblante.
— Merci beaucoup.
— Quand vous aurez fini, venez me retrouver dans la cuisine, s’il vous plaît. Je voudrais vous
montrer quelque chose d’important avant que vous ne téléphoniez à qui que ce soit.

*
D’un pas traînant, Sienna se rendit dans sa chambre. Elle sortit un jean et un pull de la commode, et
les emporta dans la petite salle d’eau attenante.
Elle ferma les yeux pour ne pas voir son reflet dans le miroir. Elle leva les bras, attrapa sa queuede-cheval à pleines mains et la retira, révélant son crâne chauve.
Elle avait eu son lot de défis dans la vie. Même si elle avait l’habitude de compter sur son
intelligence pour se tirer des mauvais pas, cette fois elle était durement éprouvée.
Elle posa la perruque et se lava le visage et les mains. Après s’être séchée, elle se changea et remit
soigneusement en place ses cheveux postiches. L’apitoiement était rare chez elle, mais les larmes
montèrent malgré tout. Impossible de les arrêter, cela venait de trop profond.
Alors elle pleura.
Pour sa vie qui lui échappait.
Pour son mentor qui était mort sous ses yeux.
Pour cette solitude qui hantait son cœur.
Mais surtout, elle pleura pour son avenir, qui soudain lui paraissait si noir.

9.

Sur le pont inférieur du Mendacium, Lawrence Knowlton, le coordinateur logistique, était dans son
cube de verre et regardait son écran d’ordinateur, médusé ; il venait de visionner la vidéo que le client
leur avait laissée.
Il était censé envoyer ça aux médias demain matin ?
En dix années de bons et loyaux services pour le Consortium, Knowlton avait accompli toutes sortes
de tâches incongrues, dont beaucoup venaient s’inscrire quelque part dans une zone grise entre
duplicité et illégalité. Œuvrer en ces terres nébuleuses était courant pour le Consortium, une
organisation dont la seule éthique était de toujours satisfaire le client.
On fait ce qu’on nous demande. Sans poser de questions.
Mais l’idée de diffuser cette vidéo le dérangeait. Par le passé, quelle que soit l’étrangeté des
missions qu’on lui confiait, il les comprenait, entrevoyait les motifs, l’objectif désiré.
Mais cette vidéo-là le déconcertait.
Cette fois, c’était différent.
Très différent.
Il relança la vidéo, espérant qu’un second visionnage l’éclairerait. Il monta le volume et s’installa
pour une écoute attentive de neuf minutes.
Comme la première fois : ce bruit d’eau qui ruisselle, puis cette caverne baignée d’une lumière
rouge. À nouveau, la caméra qui plonge sous l’eau, dans ce bassin au fond couvert de limon. Et enfin
le texte sur cette plaque immergée :
ICI, EN CE JOUR,
LE MONDE FUT CHANGÉ
À JAMAIS.
Que ce message soit signé par leur client était troublant. Que la date indiquée soit celle de
demain… ça l’était aussi. Mais ce qui inquiétait vraiment Knowlton, c’était ce qu’il y avait après.
La caméra pivota vers la gauche pour révéler un curieux objet à côté de la plaque, flottant entre
deux eaux.
Il s’agissait d’une sphère de plastique, arrimée au fond par un petit câble, ondulante et souple telle
une bulle de savon. Ça ressemblait à un ballon de baudruche, non pas gonflé à l’hélium, mais empli
d’une substance brune et gélatineuse. Le sac était distendu, avait une trentaine de centimètres de
diamètre et des parois transparentes. À l’intérieur, le fluide, opaque comme de la boue, était animé
d’un lent mouvement de convexion. On eût dit l’œil d’un cyclone miniature en gestation.
Knowlton en avait des sueurs froides. Cette chose en suspension était encore plus inquiétante qu’au
premier visionnage.
Puis ce fut le lent fondu au noir, avant de laisser place à l’image suivante : les murs humides de la
caverne, où dansent les reflets de l’eau. Sur la paroi, une ombre apparaît. Une silhouette humaine.
Mais la tête est déformée… Vraiment déformée.

À la place du nez, il y a un long bec… comme si le personnage était mi-homme, mi-oiseau.
Quand il se met à parler, sa voix est assourdie, son intonation est emphatique, le débit est étrange,
quasi déclamatoire… On croirait presque entendre le coryphée d’une tragédie classique.
Knowlton se raidit, retenant son souffle, au souvenir de ce qu’allait dire l’homme au bec d’oiseau :
Je suis l’Ombre.
Je suis votre salut.
Si vous voyez ceci, c’est que mon âme sera enfin en paix.
Chassé, harcelé, je suis contraint de m’adresser au monde depuis les entrailles de la terre, exilé dans
cet antre lugubre où les eaux rouges se rassemblent dans ce lagon où ne se reflète nulle étoile.
Mais c’est ici mon havre… le ventre miraculeux pour mon fragile bébé.
Mon Inferno.
Bientôt, vous comprendrez ce que j’ai laissé derrière moi.
Et pourtant, même ici, je perçois les trépidations des âmes ignorantes qui me pourchassent… prêtes
à tout pour m’empêcher d’accomplir ma mission.
Pardonne-leur, pourriez-vous me dire, car ils ne savent pas ce qu’ils font. Mais vient un moment
dans l’histoire où l’ignorance n’est plus un péché pardonnable… un moment où seule la sagesse a le
pouvoir d’absoudre.
Avec une conscience pure, je vous fais le don de l’espoir, le don du lendemain.
Et pourtant, ils continuent de me traquer comme un chien, animés de la colère des justes, persuadés
qu’ils ont affaire à un fou. Et cette Némésis aux cheveux argent ose me traiter de monstre ! Comme ce
clergé aveugle qui réclamait la mort de Copernic ! Elle préfère me voir comme un démon, terrifiée
que j’aie pu entrevoir la Vérité.
Mais je ne suis pas un prophète.
Je suis votre salut.
Je suis l’Ombre.

10.

— Asseyez-vous, proposa Sienna. J’ai quelques questions à vous poser.
Langdon entra dans la cuisine, se sentant un peu plus solide sur ses jambes. Il portait le costume
Brioni du voisin, qui lui tombait remarquablement bien aux épaules. Même les mocassins étaient
confortables. Langdon se dit qu’à l’avenir il devrait s’habiller italien.
Si retour il y a, songea-t-il.
Sienna elle aussi s’était transformée. La parfaite « beauté au naturel » d’un magazine féminin. Elle
avait passé un jean et un fin pull-over crème, qui mettaient en valeur sa silhouette élancée. Ses
cheveux blonds étaient toujours coiffés en queue-de-cheval. Sans l’austérité de sa blouse de médecin,
elle paraissait beaucoup plus vulnérable. Langdon remarqua ses yeux rouges, comme si elle venait de
pleurer. Une nouvelle bouffée de culpabilité l’envahit.
— Sienna… je suis désolé, réellement désolé. J’ai entendu le message. Je ne sais pas quoi vous dire.
— Merci. Mais nous devons rester concentrés. Prenez un siège, s’il vous plaît.
Sa voix était plus ferme. Langdon se souvint des articles qu’il venait de lire sur l’intellect de la
jeune femme et sa vie difficile d’enfant surdouée.
— Il faut que je réfléchisse, annonça-t-elle en lui désignant une chaise. Vous savez comment on est
arrivés dans cet appartement ?
Langdon ne voyait pas en quoi c’était important.
— En taxi, répondit-il en s’asseyant à la table. Parce que quelqu’un nous a tiré dessus.
— Pas sur nous, professeur. Sur vous. Soyons précis.
— Vous avez raison. Veuillez m’excuser.
— Vous rappelez-vous de coups de feu pendant que nous étions dans le taxi ?
Curieuse question.
— Oui. Deux. Un tir dans le rétroviseur extérieur et un autre qui a fait exploser la vitre arrière.
— Bien. Maintenant fermez les yeux.
Comprenant qu’elle testait sa mémoire, Langdon obéit.
— Qu’est-ce que je porte comme vêtements ?
Il s’en souvenait parfaitement.
— Des ballerines noires, un jean, et un pull beige à col en V. Vous avez les cheveux blonds, qui
vous tombent entre les omoplates, attachés en arrière. Vous avez les yeux noisette.
Langdon rouvrit les paupières et regarda la jeune femme, ravi de constater que sa mémoire
eidétique fonctionnait normalement.
— Parfait. Votre mémoire visuelle est excellente, ce qui confirme que votre amnésie est totalement
rétrograde et que vous ne garderez aucune séquelle quant à votre capacité de mémorisation. Il vous est
revenu des souvenirs concernant les événements des derniers jours ?
— Non, rien. Malheureusement. J’ai eu de nouveau une hallucination pendant que vous étiez
absente. La femme voilée, la masse de moribonds, et toujours ces deux jambes qui s’agitent en l’air,

avec un R inscrit dessus.
Il lui narra alors le moment où le masque immense était descendu du ciel.
— Je suis la mort ? répéta Sienna, troublée.
— C’est ce qu’il a dit, oui.
— Bon. Ça vaut bien « je suis le destructeur des mondes ».
La jeune femme venait de citer Robert Oppenheimer après avoir testé la première bombe atomique.
— Mais pourquoi ce bec d’oiseau ? Ces yeux verts ? demanda Sienna, intriguée. Vous savez ce qui
a pu susciter cette image ?
— Aucune idée. Ce genre de masque était très répandu au Moyen Âge. C’est un masque de peste.
Sienna le regarda, soudain inquiète.
— Un masque de peste ?
Langdon lui expliqua qu’en symbologie, la simple esquisse d’un masque à bec d’oiseau était
synonyme de peste noire ; cette terrible peste bubonique qui ravagea l’Europe dans les années 1300,
tuant jusqu’à un tiers de la population dans certaines régions.
— Beaucoup, précisa-t-il, pensent qu’on l’appelle la peste noire – ou la « mort noire » chez les
Anglo-Saxons – à cause de l’assombrissement de la peau des victimes par la gangrène et les
hémorragies sous-cutanées. Mais en réalité le mot « noir » est une référence directe à la terreur
qu’inspirait cette pandémie qui décimait la population.
» Ce type de masque, poursuivit Langdon, était porté par les médecins de l’époque – les « médecins
bec » ou les « médecins de peste », comme on les surnommait. Ces becs servaient à tenir les miasmes
éloignés de leurs narines pendant qu’ils soignaient les malades. Aujourd’hui, on ne les voit porter ces
tenues que durant le carnaval de Venise – en souvenir de cette période sinistre.
— Et vous êtes certain que, dans vos visions, il s’agissait de l’un de ces masques ? insista Sienna
d’une voix tremblante.
Langdon hocha la tête.
Difficile de le rater !
Sienna se frotta le sourcil de ses doigts fins. Visiblement, la jeune doctoresse avait de mauvaises
nouvelles à lui annoncer.
— Et la femme continuait à vous dire « cherchez et vous trouverez » ?
— Oui. Pareil que l’autre fois. Le problème, c’est que j’ignore ce que je suis censé chercher.
Sienna poussa un long soupir. Son expression se fit grave.
— Je crois que moi je le sais. Et mieux encore. Je crois que vous l’avez déjà trouvé.
Langdon la regarda avec de grands yeux.
— Comment ça ?
— Robert, la nuit dernière, quand vous êtes arrivé à l’hôpital, vous aviez quelque chose dans la
poche de votre veste. Vous vous souvenez de ce que c’était ?
Il secoua la tête.
— C’était un objet plutôt curieux, reprit la jeune femme. Je l’ai découvert par hasard quand on vous
a nettoyé. (Elle désigna la veste de Langdon posée sur la table.) Il est toujours dans votre poche. Si
vous voulez y jeter un coup d’œil.
Déconcerté, Langdon avisa sa veste.
Voilà pourquoi elle a fait demi-tour pour la récupérer !

Il attrapa le vêtement maculé de sang et en inspecta les poches, l’une après l’autre. Rien. Il répéta
l’opération. Toujours rien. Il se retourna vers Sienna avec un haussement d’épaules résigné.
— Vous avez cherché dans la poche secrète ?
— Quelle poche secrète ? Il n’y en a pas.
— Vous en êtes sûr ? Ce serait donc la veste de quelqu’un d’autre ?
Langdon avait l’impression que son esprit se brouillait à nouveau.
— Non, c’est bien la mienne.
— Sûr ?
— Sûr et certain ! C’est ma veste préférée.
Il lui montra l’étiquette, côté doublure, avec le logo de sa marque favorite – le fameux orbe Harris
Tweed, décoré de treize joyaux en forme de boutons et surmonté d’une croix de Malte.
Il n’y a que les Écossais pour rendre hommage aux croisés sur un bout de tissu !
— Regardez ça ! lança Langdon, en désignant les initiales brodées. R.L.
Il avait toujours aimé ces modèles tissés à la main et, moyennant un supplément, il avait l’habitude
de faire apposer ses initiales sur l’étiquette. Sur le campus d’Harvard, où des centaines de vestes de
tweed passaient d’épaules aux portemanteaux dans le dédale de réfectoires et d’amphithéâtres,
Langdon ne voulait pas risquer qu’on lui prenne par erreur sa précieuse Harris Tweed original !
— Je vous crois, dit-elle en lui prenant le vêtement des mains. Maintenant, à vous de regarder.
Sienna retourna la veste. À l’arrière du col, soigneusement cachée dans la doublure, il y avait bel et
bien une poche !
Langdon ne l’avait jamais remarquée.
Elle était constituée d’une simple couture rectangulaire sur trois côtés, à la finition irréprochable
comme toujours.
— Mais c’est nouveau. Elle n’y était pas avant !
— Dans ce cas, j’en déduis que vous ne savez pas non plus qu’il y a ceci dedans…
Elle plongea la main dans la poche et en sortit un objet métallique de forme cylindrique qu’elle
déposa dans la paume de Langdon.
Il n’en revenait pas.
— Vous savez ce que c’est ? demanda Sienna.
— Bien sûr que non ! Je n’ai jamais vu un truc pareil.
— Malheureusement, moi je le sais. Et je suis quasiment certaine que c’est la raison pour laquelle
on essaie de vous tuer.

*
Knowlton faisait désormais les cent pas dans son petit bureau, de plus en plus inquiet à l’idée de
devoir diffuser cette vidéo.
« Je suis l’Ombre » ?
On disait que, ces derniers temps, le client était devenu psychotique. Cette rumeur était plus que
fondée !
Il avait deux options : soit il préparait la vidéo pour qu’elle soit présentée au monde entier demain

matin – comme prévu ; soit il montait voir le Président pour obtenir un second avis.
Mais il connaissait déjà la réponse. Jamais il n’avait vu son patron revenir sur ses engagements.
Il va me dire de diffuser ces images, sans poser de questions, songea-t-il. Et il sera très agacé
d’avoir été dérangé pour ça.
Knowlton reporta son attention sur le film. Il l’avait calé pour revoir un passage particulièrement
étrange. Il relança la lecture. La lumière surnaturelle de la caverne réapparut, noyant de rouge les
bruits d’écoulement. La silhouette humanoïde flottait sur le mur humide – un homme de grande taille
avec une tête d’oiseau.
De sa voix assourdie, la créature parla à nouveau :
Voici que reviennent les Âges sombres.
Il y a des siècles, l’Europe agonisait, victime de sa propre décadence – les populations étouffaient,
mouraient de faim, ne connaissant plus que le péché et le désespoir –, telle une forêt trop chargée,
suffoquant sous le poids de ses arbres morts, attendant la foudre divine – l’étincelle qui propagerait
l’incendie, le feu déferlant qui emporterait le bois mort, pour qu’enfin le soleil donne à nouveau sur
les racines saines.
L’élimination est dans l’ordre naturel.
Et qu’est-il arrivé après la peste noire ?
Oui, vous le savez.
La Renaissance.
La Re-naissance !
Il en a toujours été ainsi.
Pour atteindre le Paradis, il faut connaître l’Enfer.
C’est ce que nous a enseigné le maître.
Et cette ignorante aux cheveux argent ose me traiter de monstre ? N’a-t-elle donc toujours pas
compris ce qui va se passer ? Les chiffres sont terribles. Une arithmétique implacable. Et avec elle,
des horreurs sans nom pour notre futur.
Je suis l’Ombre.
Je suis votre salut.
Et je me tiens dans cet antre, et je contemple ce lagon où ne se reflétera jamais nulle étoile. Ceci est
ma tanière, mon palais englouti, et l’Enfer promis se trouve juste à mes pieds, là, dans cette eau.
Bientôt les flammes vont jaillir, le feu déferler.
Et rien ni personne sur terre ne pourra l’arrêter.

11.

L’objet que Langdon tenait dans les mains était curieusement lourd. Un cylindre de métal poli
d’une dizaine de centimètres, arrondi aux deux extrémités, comme une torpille miniature.
— Avant que vous ne l’agitiez trop, intervint Sienna, vous feriez bien de jeter un coup d’œil de
l’autre côté. Puisque vous êtes un spécialiste des symboles…, ajouta-t-elle avec un sourire en coin.
Langdon fit tourner le cylindre entre ses doigts et découvrit un pictogramme écarlate.
Son corps se raidit aussitôt.
Alors simple étudiant en symbologie, Langdon savait déjà qu’il existait quelques images qui
terrifiaient instantanément tout être humain… Et ce symbole-là figurait tout en haut de la liste ! Une
répulsion viscérale. Il posa le tube sur la table avec précaution et se recula vite.
— Oui, j’ai eu la même réaction, railla Sienna.
Un simple signe trilatéral.

Ce symbole, avait découvert Langdon, avait été inventé par la société Dow Chemical dans les
années 1960 pour remplacer les autres avertissements plus ou moins confus en usage jusqu’alors.
Comme tous les symboles qui font mouche, celui-ci était simple, parfaitement identifiable, et facile à
reproduire. Suscitant toutes sortes d’associations visuelles menaçantes – pinces de crabe, étoiles ninja
–, le symbole moderne du « danger biologique » était devenu un message d’alerte universel.
— Cet objet est un conteneur pour le transport de produits biologiques dangereux, annonça Sienna.
Et dans le cas présent, ajouta-t-elle en désignant le pictogramme, sans doute un composé chimique
mortel… Ou un virus. Les premiers échantillons du virus Ebola ont été rapportés d’Afrique dans des
caissons de ce genre.
Très mauvaise nouvelle, en effet.
— Je suis professeur d’histoire de l’art ! Qu’est-ce que ce machin fait dans ma veste ?
Il revit la foule de moribonds et, flottant au-dessus de lui, le masque de peste.
Very sorry… Very sorry.
— Je ne sais pas d’où ça vient, répondit Sienna, mais visiblement c’est high-tech. Avec une
enveloppe en titane. Cela résiste à tout, même aux radiations. C’est quasiment signé « secret
défense » !
Elle tendit l’index vers un carré noir, de la taille d’un timbre-poste, à côté du symbole :
— Et ça, c’est un pavé de reconnaissance d’empreintes. Une sécurité en cas de perte ou de vol. Des
tubes comme ça ne peuvent être ouverts que par un seul et unique individu.
Certes, son cerveau avait retrouvé sa vivacité, mais cela allait quand même trop vite pour Langdon.
Je trimballe un produit biologique dangereux dans un caisson à serrure biométrique !
— Quand j’ai découvert ce tube dans votre veste, j’ai voulu le montrer au Dr Marconi en privé,

mais je n’en ai pas eu l’occasion. J’ai bien pensé poser votre pouce sur le pavé tactile pendant que
vous étiez inconscient, mais comme je ne savais pas ce qu’il y avait dedans, je…
— Mon pouce ? s’exclama Langdon, effaré. Il n’y a aucune raison pour que cette chose soit
programmée pour moi. Je ne connais rien à la biochimie. Je n’ai jamais vu de près ou de loin un tel
bidule.
— Vous en êtes sûr ?
— Oui, certain !
Il tendit la main et posa son pouce sur le carré.
— Vous voyez. Il ne se passe rien…
Il y eut un cliquetis. Langdon retira aussitôt sa main.
Nom de Dieu !
Il regarda fixement le cylindre, comme s’il s’attendait à le voir diffuser soudain un gaz mortel dans
un sifflement sinistre. Trois secondes plus tard, il y eut un nouveau cliquetis. La serrure s’était
refermée.
Ébahi, Langdon leva les yeux vers Sienna.
— Apparemment, ce « bidule » est bien à vous, soupira cette dernière.
Cela ne tenait pas debout.
— Impossible. D’abord, comment aurais-je pu le passer à l’aéroport ? Les portillons de sécurité
auraient sonné à tout va.
— Vous avez peut-être pris un avion privé ? Ou bien on vous l’a donné après votre arrivée en Italie.
— Sienna, il faut que j’appelle le consulat. Tout de suite.
— Vous ne voulez pas l’ouvrir d’abord ?
Il avait parfois pris des décisions regrettables dans sa vie, mais l’idée d’ouvrir un conteneur
renfermant une substance biologique létale, dans un petit appartement de Florence, faisait clignoter
tous ses signaux d’alarme.
— Je préfère remettre cette chose aux autorités. Et vite !
Sienna fronça les sourcils.
— D’accord. Mais une fois que vous aurez passé cet appel, vous serez seul. Je ne peux pas être
impliquée. Et vous ne pourrez leur donner rendez-vous ici. Ma situation sur le territoire italien est…
compliquée.
— Vous m’avez sauvé la vie, Sienna, assura Langdon en regardant la jeune femme dans les yeux. Je
suivrai vos consignes à la lettre, n’ayez crainte.
Elle hocha la tête et se dirigea vers la fenêtre pour regarder la rue.
— Bon, voilà comment on va procéder…
Sienna échafauda un plan. C’était simple, efficace, et très futé.
Elle sortit son téléphone et appela les renseignements, en numéro masqué. Ses doigts fins voletaient
sur les touches. À la fois délicats et décidés.
— Pronto ? Informazioni abbonati ? (L’italien de la jeune femme était irréprochable, sans le
moindre accent.) Per favore, può darmi il numero del Consolato americano di Firenze ?
Elle patienta un instant, puis nota un numéro sur une feuille.
— Grazie mille, dit-elle en raccrochant.
Elle tendit à Langdon le papier et son portable.

— À vous de jouer. Vous vous rappelez ce que vous devez dire ?
— J’ai une bonne mémoire, répliqua-t-il avec un demi-sourire, avant de composer le numéro.
Ça sonnait.
Alea jacta est ! songea Langdon.
Il activa le haut-parleur et posa le téléphone sur la table pour que Sienna puisse entendre. Un
répondeur se déclencha, donnant des informations générales sur les services du consulat, et les
horaires d’ouverture. L’accueil du public commençait à 8 h 30.
Langdon regarda l’écran du téléphone. 6 heures.
« En cas d’urgence, composez le 7-7 pour parler à la permanence de nuit. »
Langdon entra aussitôt les deux chiffres.
Ça sonnait encore.
— Consolato americano, répondit une voix ensommeillée. Sono il funzionario di turno.
— Lei parla inglese ?
— Évidemment, rétorqua l’employé avec un accent américain, visiblement agacé qu’on l’ait tiré
des bras de Morphée. En quoi puis-je vous aider ?
— Je suis américain, de passage à Florence, et j’ai été attaqué. Je m’appelle Robert Langdon.
— Numéro de passeport, s’il vous plaît, demanda l’homme en bâillant ostensiblement.
— Je n’ai plus mon passeport. Je crois qu’on me l’a volé. On m’a tiré dessus. J’ai reçu une balle à
la tête et je sors de l’hôpital. J’ai besoin d’aide.
Le standardiste se réveilla soudain.
— Vous dites qu’on vous a tiré dessus ? Redonnez-moi votre nom, s’il vous plaît.
— Robert Langdon.
Il y eut du bruit sur la ligne. Langdon reconnut le tapotement de doigts sur les touches d’un clavier.
L’ordinateur émit un bip. Un petit silence. Puis encore quelques tapotements. Suivis d’un autre bip.
Puis trois autres, plus aigus. Et encore un silence. Plus long cette fois. Enfin l’homme revint au bout
du fil.
— Monsieur ? Vous êtes bien Robert Langdon ?
— Oui. Absolument. Et j’ai de gros ennuis.
— Très bien. Je vois que votre nom est coché sur ma liste. Je dois vous mettre tout de suite en
communication avec l’administration du consulat général. (L’homme marqua une pause, comme s’il
n’en revenait pas.) Ne quittez pas.
— Attendez ! Dites-moi au moins si…
Mais il était de nouveau en ligne.
Quatre sonneries et on décrocha.
— Ici Collins, j’écoute, répondit une voix éraillée.
Langdon prit une profonde inspiration.
— Monsieur Collins, je m’appelle Robert Langdon. Je suis américain, je séjourne à Florence. On
m’a tiré dessus. J’ai de gros ennuis. Je veux me rendre au consulat américain immédiatement. Vous
pouvez m’aider ?
— Dieu soit loué ! Vous êtes vivant ! On vous cherche partout, monsieur Langdon.

12.

Le consulat sait donc que je suis à Florence ?
Langdon eut une grande bouffée de soulagement.
M. Collins – qui s’était présenté comme l’administrateur général du consul – s’exprimait d’une
voix posée de professionnel, pourtant une certaine urgence perçait dans son ton.
— Monsieur Langdon, nous devons nous parler au plus vite. Et, bien évidemment, pas au téléphone.
Depuis quelques heures, rien n’était « évident », pour Langdon, mais ce n’était pas le moment
d’interrompre son interlocuteur.
— Je vais envoyer quelqu’un vous chercher. Où vous trouvez-vous exactement ?
Sienna s’agita sur son siège. Langdon la rassura d’un geste. Oui, il allait bien suivre le plan prévu.
— Je suis dans un petit hôtel. La pensione La Fiorentina.
Langdon regarda l’enseigne qui brillait de l’autre côté de la rue. Suivant les instructions de la jeune
femme à la lettre, il donna l’adresse à Collins.
— Entendu. Ne bougez pas. Restez dans votre chambre. On arrive. Quel numéro, votre chambre ?
Langdon en donna un :
— La 39.
— Parfait. Dans vingt minutes. (Puis, Collins ajouta en baissant la voix :) Monsieur Langdon, je
sais que vous êtes blessé et sans doute un peu chamboulé, mais il faut que je sache… vous l’avez
toujours ?
La question, quoique sibylline, était claire. Langdon, par réflexe, jeta un coup d’œil au tube posé sur
la table de la cuisine.
— Oui, monsieur. Je l’ai.
Collins poussa un soupir.
— Quand on n’a plus eu de nouvelles de vous, on a cru… honnêtement, on a craint le pire. Je suis
soulagé. Restez où vous êtes. Ne bougez surtout pas. Dans vingt minutes, quelqu’un viendra toquer à
votre porte.
Et Collins raccrocha.
Langdon sentit ses muscles se détendre pour la première fois depuis son réveil à l’hôpital.
Le consulat sait ce qui se passe, songea-t-il. Bientôt, j’aurai toutes les réponses…
Il ferma les yeux et poussa à son tour un long soupir. Une bouffée de bien-être le gagna. Son mal de
crâne avait presque disparu.
— Eh bien, ça fait très MI-6, lança Sienna en plaisantant à moitié. Vous êtes un barbouze ou quoi ?
Langdon ne savait plus trop bien qui il était au juste. Comment avait-il pu perdre deux jours de
souvenirs et se retrouver dans cette situation abracadabrantesque ? Cela dépassait son entendement.
Mais il avait bel et bien rendez-vous dans vingt minutes avec des émissaires du consulat américain
dans une chambre d’hôtel !

Que s’était-il donc passé ?
Il regarda Sienna. Leurs chemins allaient se séparer et pourtant, il avait comme une impression
d’inachevé. Il se remémora le docteur barbu, mourant sous ses yeux.
— Sienna, murmura-t-il. Pour votre ami… le Dr Marconi… je m’en veux tellement.
Elle l’observait en silence.
— Je regrette tant de vous avoir entraînée dans tout ça. Je sais que votre situation à l’hôpital est
compliquée et qu’il y a une enquête…
Il ne put aller plus loin. Que dire ?
— Ça ira. Je suis habituée à bouger.
Langdon vit dans le regard de Sienna que, depuis ces dernières heures, tout avait basculé pour elle.
Pourtant, même si sa propre existence avait sombré dans le chaos, Langdon s’inquiétait pour la jeune
femme.
Elle m’a sauvé la vie… et j’ai détruit la sienne.
Ils restèrent silencieux une longue minute. Un silence pesant. Comme si chacun voulait parler à
l’autre mais ne savait quoi dire. Ils étaient deux étrangers, après tout ; ils avaient fait ensemble un
court voyage – un voyage mouvementé – et ils arrivaient à un carrefour, chacun devant partir de son
côté.
— Sienna, articula-t-il finalement, quand j’aurai réglé cette affaire avec le consulat, s’il y a quelque
chose que je peux faire pour vous… faites-le-moi savoir.
— Merci, souffla-t-elle, mais elle détourna les yeux vers la fenêtre.

*
Les minutes passaient. Sienna Brooks surveillait la rue au-delà des vitres. Comment allait finir cette
journée ? Quelle que soit la réponse, son monde aura définitivement changé.
C’était sans doute juste l’adrénaline, mais elle se sentait curieusement attirée par ce professeur. En
plus d’être séduisant, il semblait profondément gentil. Oui, dans une autre vie, Robert Langdon aurait
pu être la bonne personne pour elle.
Il ne voudra jamais de moi, songea-t-elle. Je suis trop abîmée.
Au moment où elle tentait de refouler son émotion, un mouvement au-dehors attira son regard. Elle
se leva d’un bond, et plaqua son front contre le carreau.
— Robert, regardez !
Langdon s’approcha et vit une moto BMW noire s’arrêter devant la pensione La Fiorentina. La
conductrice était grande, musclée, et portait une tenue de cuir noir. Quand elle descendit de la moto et
ôta son casque, Langdon eut un hoquet de stupeur.
La femme aux cheveux en pointes était reconnaissable entre mille.
Elle sortit une arme – la même qu’à l’hôpital –, vérifia que son silencieux était bien en place, et la
remisa dans sa poche. Puis, de son pas souple de prédatrice, elle pénétra dans l’hôtel.
— Robert, murmura Sienna d’une voix chevrotante. Votre pays a envoyé quelqu’un pour vous tuer.

13.

Une bouffée de panique envahit Langdon. La tueuse venait d’entrer dans l’hôtel de l’autre côté de la
rue. Comment avait-elle eu l’adresse ?
L’adrénaline déferlait dans son organisme, accélérant de nouveau le cours de ses pensées.
— Mon propre pays souhaite ma mort ?
Sienna elle aussi paraissait abasourdie.
— Robert, cela signifie que ce qui s’est passé à l’hôpital est également une opération commanditée
par votre pays.
Elle se leva et vérifia à deux reprises que la porte d’entrée était bien fermée.
— Si le consulat a la permission de vous tuer…
Elle n’alla pas plus loin, mais la suite était claire. Et c’était terrifiant.
Qu’est-ce que j’ai fait ? Pourquoi en ont-ils après moi ?
Encore une fois, les deux mots qu’il marmonnait en arrivant à l’hôpital lui revinrent en mémoire.
Very sorry… Very sorry.
— Vous n’êtes pas en sécurité ici, souffla Sienna. Ni vous ni moi. (Elle désigna la fenêtre.) Cette
femme nous a vus nous enfuir ensemble de l’hôpital. Et je suis sûre que votre gouvernement et la
police italienne sont déjà à mes trousses. Je sous-loue cet appartement. Il n’est pas à mon nom, mais
ils ne vont pas tarder à me trouver.
Elle reporta son attention sur le tube posé sur la table.
— Il faut l’ouvrir. On n’a plus le choix.
Langdon contempla le cylindre de titane avec son logo « danger biologique ».
— Quoi qu’il puisse y avoir à l’intérieur, il y a certainement un code d’identification, l’étiquette
d’un labo, un numéro de téléphone ou je ne sais quoi. Il nous faut des informations ! Vous comme
moi. Les vôtres viennent de tuer mon ami !
La voix vibrante de Sienna acheva de convaincre Langdon. Elle avait raison.
— Sienna, je suis vraiment désolé.
Vraiment désolé… Very sorry.
Il grimaça. Encore ces deux mots.
Il revint vers la table, se demandant quelle réponse l’attendait à l’intérieur de ce cylindre.
— C’est terriblement dangereux de l’ouvrir ici.
— Ce qu’il y a là-dedans doit forcément être soigneusement emballé. Sans doute dans une
éprouvette en Plexiglas. Ce tube en titane est juste une enveloppe extérieure pour renforcer la
protection durant le transport.
Langdon regarda la moto noire garée devant l’hôtel. La femme n’était toujours pas réapparue, mais
elle ne tarderait pas à découvrir que Langdon ne se trouvait pas là. Qu’allait-elle faire ? Combien de
temps lui faudrait-il avant de venir fracasser la porte d’entrée ?

Langdon prit sa décision. Il souleva le tube de titane et posa son pouce sur le lecteur biométrique.
Après un court instant, le conteneur cliqueta.
Avant que le dispositif ne se verrouille à nouveau, Langdon fit tourner chacune des deux moitiés
dans le sens opposé. Après un quart de tour, le cylindre émit un bip. Langdon sut qu’il n’y avait plus
de marche arrière possible.
Il avait les mains moites quand il continua à dévisser le tube. Les deux demi-cylindres tournaient
sans résistance, comme un mécanisme de précision bien huilé. Il avait l’impression d’ouvrir une
poupée russe de collection, sauf qu’il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il allait découvrir à
l’intérieur.
Après cinq tours, les deux parties se dissocièrent. En expirant lentement, Langdon les écarta l’une
de l’autre. L’espace entre les deux demi-cylindres s’agrandit, laissant apparaître une enveloppe en
mousse. Il la dégagea et la posa sur la table. Elle avait vaguement la forme d’un ballon de rugby
miniature, semblable à ces jouets pour enfants, mais en plus allongé.
L’instant de vérité, songea-t-il.
Il déroula lentement l’enveloppe, révélant l’objet logé à l’intérieur.
Sienna inclina la tête, perplexe.
— Ce n’est pas ce à quoi je m’attendais.
Langdon pensait découvrir une sorte d’éprouvette futuriste, mais cette chose-là n’avait rien de
moderne. L’objet, finement ciselé, semblait être en ivoire et avait à peu près la taille d’un rouleau de
bonbons Mentos.
— Ça paraît ancien, souffla Sienna. Comme une sorte de…
— C’est un sceau-cylindre, expliqua Langdon, s’autorisant enfin à respirer.
Inventés par les Sumériens en 3500 avant Jésus-Christ, les sceaux-cylindres furent les précurseurs
de la taille-douce, l’intaglio des Italiens, le premier procédé de gravure en série. Sculpté d’images, un
sceau était percé d’un orifice longitudinal à travers lequel on insérait un axe afin de pouvoir faire
rouler le cylindre, à la manière des rouleaux de peinture modernes, sur une tablette d’argile, pour
imprimer une suite récurrente de symboles, d’images ou de textes.
Ce sceau-là semblait rare et particulièrement précieux ; Langdon ne comprenait pas pourquoi on
l’avait enfermé dans un caisson en titane comme une arme bactériologique.
En faisant tourner le sceau entre ses doigts, il s’aperçut que le motif était plutôt sinistre : un Satan
cornu à trois têtes dévorant trois hommes à la fois, un dans chaque bouche.
Charmant.
Puis il porta son attention sur les lettres gravées sous le diable. C’était calligraphié à l’envers,
comme tous les textes écrits sur de tels rouleaux, mais il n’eut aucun mal à les déchiffrer : SALIGIA.
— Saligia ? lut Sienna à son tour.
En entendant ce mot prononcé à haute voix, Langdon sentit un frisson lui parcourir le dos.
— C’est du latin. Un moyen mnémotechnique inventé par le Vatican au Moyen Âge pour rappeler
aux chrétiens les sept péchés capitaux. SALIGIA, c’est l’acronyme de superbia, avaritia, luxuria,
invidia, gula, ira et acedia.
Sienna fronça les sourcils.
— L’orgueil, l’avarice, la luxure, l’envie, la gourmandise, la colère et la paresse.
Langdon était impressionné.
— Vous connaissez le latin ?

— J’ai été élevée chez les catholiques. Je connais le péché !
Langdon esquissa un sourire en reportant son attention sur le sceau. Pourquoi l’avait-on rangé dans
un caisson en titane, comme s’il était dangereux ?
— J’ai cru au début que c’était de l’ivoire, reprit Sienna. Mais, en fait, c’est de l’os.
Elle approcha l’objet de la lumière et désigna les fines striures à la surface.
— L’ivoire présente un réseau en forme de damiers qui lui donne des reflets translucides ; l’os a des
stries parallèles et sombres.
Langdon souleva le sceau et examina de plus près le motif. Les sceaux sumériens étaient ornés de
dessins rudimentaires ou de caractères cunéiformes. Celui-ci était beaucoup plus élaboré. Époque
médiévale, sans doute. Plus troublant, il faisait écho à ses hallucinations.
Sienna l’observa, l’air soucieux.
— Qu’y a-t-il ?
— Le thème général, répondit Langdon. Vous voyez ce diable à trois têtes mangeant des humains ?
C’est une image très courante au Moyen Âge qui est associée à la peste noire. Les trois bouches avides
représentent l’efficacité avec laquelle l’épidémie dévore la population.
Mal à l’aise, Sienna scruta le pictogramme « danger biologique ».
Décidément, les références à la peste se multipliaient, bien trop à son goût. Et les coïncidences ne
s’arrêtaient pas là.
— Et saligia, poursuivit Langdon, représente les péchés de l’humanité et selon la doctrine
médiévale…
— … c’est pour punir l’homme de ses péchés que Dieu leur a envoyé la peste, compléta Sienna.
— Exactement, car…
Il s’arrêta net. Un détail dans la structure du sceau venait d’attirer son attention. D’ordinaire, on
pouvait voir à travers le trou central d’un sceau comme à travers l’orifice d’une lunette. Mais, sur
celui-ci, le trou était aveugle.
À l’intérieur, quelque chose miroitait.
— C’est bouché, souffla-t-il. On dirait du verre.
Il retourna le cylindre pour examiner l’autre ouverture, et lorsqu’il fit ce mouvement, un minuscule
objet tinta à l’intérieur du conduit, glissant d’une extrémité à l’autre, comme une balle dans un tuyau.
C’est quoi ça ? se demanda Langdon.
— Vous avez entendu ? murmura Sienna.
Langdon acquiesça et approcha lentement son œil de l’orifice.
— Le conduit paraît bloqué aussi de ce côté par… quelque chose de métallique.
Le bouchon d’une éprouvette, peut-être ?
Sienna blêmit et recula d’un pas.
— C’est cassé ? s’enquit-elle.
— Je ne crois pas.
Il retourna à nouveau le cylindre avec précaution pour observer le trou où il avait aperçu le verre.
Ça tinta encore à l’intérieur. C’est alors qu’il se produisit un phénomène totalement inattendu : le
verre dans le cylindre commença à briller.
— Robert ! Stop ! cria Sienna. Ne bougez plus !


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