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hichem aboud la mafia des generaux .pdf



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HICHEM ABOUD

DES GENERAUX

Je Lattès

LA MAFIA
, ,

DES GENERAUX

www.edItions-jclattes.fr

Hichem ABOUD

LA MAFIA

DES GÉNÉRAUX

JCLattès

C 2002. «lirions J.-C. Latt".

À la mémoire de mon père, que je n'ai pu accompagner à sa
dernière demeure, puisqu'il m'est interdit de rentrer dans mon
pay,s.
A ma mère. qui souffre en silence de mon exil.
À Nora, pour le soutien qu'elle m'a toujours apporté.
À Abdelkrim, Djami/a, Narimène, Abde"amahne, Houari Boumediene, Kahina, Hayette et son époux Djamel.
À ma famille et à mes amis d'Oum El Bouaghi, Alger, Sldkda, Sétif,
Constantine et partout en Algérie et en France.
À Tayeb OuaJi, pour l'aide désintéressée qu'il m'a apportée
dans les moments difficiles.
Auxjourna/istes qui ont donné leur vie pour la liberté d'expression.
À la mémoire du commandant Achouri Hammouda et aux officiers intègres qui m'ont inculqué le sens du devoir patriotique.
À tous les officiers, sous-officiers et soldats de l'Armée Nationale Populaire qui placent l'Algérie au-dessus de leur propre intérêt.
À tous les enfants du peuple qui ont assumé des responsabilités
au sein de l'appareil d'État, sans succomber au vertige du pouvoir.
À toutes les victimes de la barbarie qui s'est abattue sur notre
pays.

J'accuse!

« Toute attaque contre les généraux est assimilée à
une atteinte à l'armée algérienne.» Depuis toujours. on

entretient soigneusement la confusion, afin que l'institution militaire algérienne serve de bouclier au gang des
onze généraux qui la salissent et bafouent son honneur.
Chaque fois qu'il est montré du doigt, ce clan mafieux se
pose en champion de la démocratie et en défenseur de la
République par le biais de ses relais médiatiques. Il crie
au « complot ourdi par l'intégrisme » et brandit la menace
du retour du Front islamique du salut sur la scène politique.
Je tiens à lever toute équivoque. Cet ouvrage n'est pas
une attaque, ni un « complot» contre l'armée algérienne. fi
ne fait pas de confusion entre les généraux mafieux et les
généraux honnêtes. Il dénonce le clan de ceux qui se sont
emparés du pouvoir en Algérie, et qui n'ont pas le droit
de s'identifier à une institution de la République, héritière
du long combat mené par le peuple algérien pour sa libération du joug colonial, tandis que leurs mains ruissellent du
sang des innocents qu'ils ont condamnés à mort dans le

secret de leurs cabinets.

10

La mafia des généraux

J'accuse ces généraux de meurtre sur la personne du
président Mohammed Boudiaf.
Je les accuse de meurtre sur la personne du colonel
Kasdi Merbah.
Je les accuse d'avoir créé de toutes pièces la frange
des Groupes islamiques armés dirigée successivement par
Sayah Allia, Djamel Ziouni et Chérif Gousmi, afm de
plonger délibérément l'Algérie dans un bain de sang.

Je les accuse d'avoir réduit un pays riche à la misère
la plus noire tandis qu 1 ils amassaient des fortunes colos~
sales.
Je les accuse d' avoir tué l'cspoir, désespéré la jeunesse, et contraint des milliers d'intellectuels, qui consti·

tuent l'âme de l'Algérie, à choisir entre l'exil et la mort.

Je les accuse de haute trahison envers la patrie.
En mon âme et conscience.

Introduction

Alger, octobre 1990.
Le général Mohammed Betchine, patron de la DGDS
(Délégation générale à la documentation et à la sécurité),
dont je suis le chef de cabinet, est démissionnaire. Au
moment de la passation des consignes à son successeur, le
colonel Mohammed Mediene, alias Tewfik, l'avion spécial
du patron des services de renseignements saoudiens s'ap~
prête à atterrir sur l'aéroport international Houari-Boumediene d'Alger. Je suis chargé de l'accueillir et d'organiser
une séance de travail avec lui.
Aux yeux des Arabes, les apparences sont très importantes. Jeune capitaine de trente-cinq ans, je ne fais pas
le poids aux yeux d'un général d'armée. Je me fais donc
accompagner par les deux officiers les plus anciens et les
plus élevés dans le grade, les lieutenants-colonels Mohammed Tabar, chargé du dossier du Moyen-Orient, et Cherif,
inspecteur général des Services de sécurité.
Je ne sais absolument rien de l'objet de la visite de
notre hôte. Peu avant l'atterrissage de l'avion, j'appelle le
général Larbi Belkheir, directeur de cabinet du président
de la République, depuis le salon VIP de l'aéroport, pour
avoir plus de précisions. Il m'apprend que l'officier saou-

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La mafia des généraux

dien est envoyé par le roi Fahd, à la suite de l'entretien
qu'a eu celui-ci avec le président Chadli. Il y était question
de l'aide qu'auraient apportée les Saoudiens au Front islamique du salut. Nos services doivent maintenant fournir
les preuves des accusations portées contre le régime de
Riyad.
Il nous est impossible de le faire lors de la séance de
travail qui se tient à la résidence d'État, Djenane El
Mithak, et à laquelle prennent part les cadres de la division
de la sécurité intérieure. Nous ne pouvons avouer aux responsables des services saoudiens que nous avons obtenu
nos preuves à l'aide de méthodes qu'on n'emploie pas normalement contre une représentation diplomatique. Nous
nous sommes donc limités à évoquer le rôle joué par
Abdallah Azzem dans l'embrigadement de jeunes Algériens envoyés en Afghanistan.
Dans la soirée, nos hôtes sont reçus par le général
Larbi Belkheir. J'assiste aux entretiens, qui portent beaucoup plus sur les échanges d'Înfonnations et sur l'état de
santé de tel ou tcl émir que sur les questions de sécurité.
Conversation de salon de bon aloi entre gens de bonne
compagnie.
Après avoir pris congé du général saoudien, Larbi
Belkheir tente de nous convaincre, les deux lieutenantscolonels et moi, que les Saoudiens n'ont rien à voir avec
le financement des intégristes en Algérie, et que les informations rapportées par nos services sont dénuées de tout
fondement.
Je lui réplique que nous ne sommes pas les seuls à
accuser les Saoudiens d'apporter aide et assistance aux
mouvements intégristes. Les membres du Conseil maghrébin de sécurité qui s'cst réuni à Alger en juin 1990 sous la
présidence du général Betchine, et dont j'étais le secrétaire
général, ont été unanimes à dénoncer le régime wahabite.

Introduction

13

Devant t'attitude du directeur de cabinet du président, qui
est en réalité le véritable chef de l'ftat, je comprends qu'il
est hors de question de s'attaquer de quelque manière que
ce soit aux dirigeants saoudiens, et qu'aux yeux des décideurs l'intégrisme est loin de constituer une menace réelle
pour l'Algérie.
Le Il septembre 200 l, ces souvenirs remontent à la
surface. L'intégrisme religieux vient de frapper fort la première puissance mondiale au travers de ces deux symboles
que représentent le World Trade Center et le Pentagone.
Derrière ces attentats, se profile l'ombre de « l'ami » saoudien. Oussama Ben Laden, disciple d'Abdallah Azzam, et
sa légion arabe sont les coupables désignés.
Les ftats-Unis qui, en 1995, ne s'étaient nullement
indignés des cent morts causés par l'attentat du boulevard
Amirouche, au centre d'Alger, sont frappés à leur tour par
l'hydre intégriste. À l'époque, ils avaient même ouvert une
tribune médiatique à l'un des chefs terroristes algériens,
Anouar Heddarn, qui revendiquait le carnage.
Les attentats de Washington ct New York sont venus
à point nommé rappeler aux Occidentaux que plus de deux
cent mille Algériens sont morts en dix ans dans une guerre
que leur ont déclarée des barbus installés dans les capitales
européennes, sous la protection de leurs services secrets.
La mort de plus de trois mille citoyens américains ne
doit pas faire oublier la lutte acharnée que mène le peuple
algérien contre le monstre intégriste. Un phénomène
enfanté par un système monstrueux, tenu en main par un
clan de généraux mafieux. Car l'histoire de l'intégrisme
en Algérie est fortement liée à l'existence de ce clan.
Pourquoi ce livre et pourquoi l'avoir consacré uniquement à un groupe de généraux de l'année algérienne ?
Serait-il commis par un aigri? Serait-ce un réglement de

14

La mafia des généraux

comptes? L'auteur serait-il manipulé par un quelconque
clan du pouvoir ou un service de renseignements ? Autant
de questions que peuvent se poser de nombreux observateurs algériens et étrangers.
Ce que je mets aujourd'hui entre les mains du lecteur,
ce ne sont pas les Mémoires d'un ancien officier de l'ar·
mée algérienne. C'est le fruit d' un travail d'investigation
journalistique. J'ai écrit ce livre pour apporter un témoignage objectif et sans complaisance sur l'entreprise de
rapine dont l'Algérie est victime depuis vingt ans. Je l'ai
commencé dés le début de mon exil forcé, en 1997, mais
je n'étais pas pressé de le publier. Je voulais travailler en
dehors de toute rancœur. Écrire le cœur chaud mais la tête
froide. Cela m'a pennis de poursuivre mes investigations,
de recouper et vérifier mes informations.
Je sownets au lecteur, en plus de mon témoignage
personnel, forgé dans Je cadre de mes fonctions exercées
dans l'année et dans la presse, des informations recueillies
auprès de sources dignes de confiance : des officiers supérieurs en activité ou en retraite, des ministres et des cadres
de l'État, dont on ne peut mettre en doute l'intégrité, qui
ont, malgré l'exil et l'éloignement, gardé le contact avec
moi, me fournissant les nouvelles fraîches des coulisses du
pouvoir, tout en m'exprimant une totale confiance.
J'ai tenu à ne pas citer que des généraux véreux. Je
parle aussi de ceux qui ont fait preuve d'honnêteté, qui
n'ont aucun commerce apparent ou camouflé sous des
noms d'emprunt, des généraux et des officiers supérieurs
qui n'ont trempé dans aucune affaire scabreuse, même si,.
malheureusement, Hs ne sont pas nombreux.
C'est ma façon de dire : non, l'année algérienne n'est
pas entièrement pourrie. Non, l'armée algérienne ne se
reconnaît pas dans ces hauts dignitaires qui ont mis l'Algérie à sac. Il y a des généraux et des officiers supérieurs

Introduction

15

qui vivent honnêtement de leur solde mensuelle ou de leur
pension de retraite.
Ce livre n'est pas un réquisitoire, comme certains
pourraient le souhaiter, contre l'armée algérienne. C'est
plutôt un plaidoyer pour défendre son honneur souillé et
bafoué par une horde d'anciens mercenaires de l'année
coloniale et d'anciens voyous qui ont transmis aux égorgeurs et violeurs du GIA leurs techniques et leurs procédés.
Le rôle néfaste que jouent ces généraux dans la vie
politique et économique du pays a fini par se révéler aux
yeux du monde à la faveur des derniers événements de
Kabylie.
A chaque manifestation de rue, aux quatre coins du
pays, des millions d'A 19ériens scandent haut et fort: « Généraux assassins! Y'en a marre du pouvoir!»
Qui sont-ils ces généraux, de plus en plus dénoncés
par la vox populi, et qualifiés d'assassins? Qui est détenteur de ce pouvoir tant décrié, vomi et vilipendé par le
peuple algérien et devenu plus que douteux sur la scène
politique internationale?
Tant qu'ils ne sont pas cités nommément, ils ne bronchent pas. Ils font comme s'ils n'étaient pas concernés. Ils
gouvernent l'Algérie dans l'obscurité, d'où l'appellation
de « cabinet noir »).
En levant un pan du voile derrière lequel sont tapis
ces généraux mafieux, je ne peux être accusé de servir les
intérêts d'une quelconque puissance étrangère, notamment
la France, puisque je dénonce non seulement d'anciens
sous-officiers de son année qui ont confisqué l'indépendance de l'Algérie, mais aussi la complicité des services
français dont ils ont toujours bénéficié.
Je peux citer trois exemples parmi tant d'autres.
En 1986, lors du « complot de Montmorency», des

16

La mafia des généraux

annes ont été déposées dans la résidence d' Aluned Ben
Bella par des agents de la DST, pour inviter ensuite l'ancien président à quitter le tenitoire français, sous le prétexte qu'il avait failli à ses obligations de réfugié politique.

En 1987, Abdelmalek Amellou, l'assassin d'Ali
Mecili (compagnon du leader du FFS, Hocine Aït Abmed),

a bénéficié de l'assistance des services français pour rentrer en Algérie sans souci.
Au mois d'avril 2001, le général-major Khaled Nezzar a quitté précipitanunent le territoire français sous la
protection de la DST, parce que des Algériens, victimes
du pouvoir des satrapes, avaient déposé une plainte contre
lui.
Il n'y a pas longtemps, Jean-Michel Saigon, officier
de 1'OFPRA (Office français de la protection des réfugiés
et apatrides), n'hésita pas à donner mon nom à un journaliste algérien en me présentant comme l'homme fort du

Mouvement algérien des officiers libres, en échange d'informations sur cette organisation clandestine. C'est dire

que les services français ne se feraient pas prier pour me
livrer à leurs homologues algériens si la demande s'en faisait sentir.
Je n'ai pas de compte à régler. Je ne suis l'homme

d'aucun clan. Ma liberté est provisoire. Elle ne sera défuùtive que lorsque l'Algérie aura retrouvé la sienne.

1. Un enfant du peuple

Enfant de Bab El Oued, quartier populaire d'Alger, je
suis issu d'une famille originaire de la ville d'Oum El
Bouaghi, située dans le massif des Aurès, à cinq cents kilomètres environ à l'est d'Alger. Nous sommes des Berbères
Chaouias dont la réputation n'est plus à faire depuis longtemps. Si nos principales qualités sont la bravoure, l'honnêteté et la loyauté, nous sonunes aussi têtus et fiers, ce

qui, dans le monde d'aujourd'hui, est souvent considéré
comme des défauts rédhibitoires.
Je me souviens de l'époque oùj 'ai décidé de m'engager comme élève officier d'active. Nous étions en juin
1975. Ce n'était ni pour faire carrière - je venais de termi-

ner ma première année à l'École nationale supérieure du
journalisme qui, en fusionnant un an plus tard avec l'Institut d'études politiques, allait devenir l'Institut supérieur
des sciences politiques et de l'infonnation - , ni par intérêt,
puisque je collaborais déjà à l'hebdomadaire Jeunesse
Ac/ion pour un salaire mensuel de six cents dinars, qui
venait s' ajouter à ma bourse d' étudiant de trois cent
soixante dinars. C'était par idéal.
Le discours officiel de l'époque tendait à briser la

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La mafia des généraux

barrière entre militaires et civils. Les deux années de service national obligatoire pour tous les Algériens, quelle
que soit leur origine sociale, rapprochait l'année du
peuple. Aux Jeux méditerranéens de 1975, apres la dissolution de l'équipe nationale de football, constellée de stars,
qui accumulait les échecs, c'est une équipe composée de
joueurs effectuant leur service militaire qui battait la
France en finale!
Les élèves officiers d'active pouvaient poursuivre
leurs études dans les universités et les grandes écoles algériennes, avec lm présalaire mensuel de neuf cents dinars.
On leur offrait même des bourses d'études à l'étranger. La
seule obligation consistait à remettre chaque année l'attestation de succès aux examens. Après trois ans d'études
supérieures, on obtenait le grade de sous-lieutenant; audelà, on était lieutenant. Tous étaient ensuite affectés dans
les différents COlpS de l'armée en fonction de leur spécialité.
L' Algérie était un vaste chantier. Le discours officiel
appelait toutes les forces vives à s'impliquer pour édifier
un État fort et prospère. Il fallait investir tous les secteurs
de la vic économique et sociale. L'année, l'une de ces
forces, aux côtés des paysans, des ouvriers et des étudiants,
avait un énonne besoin de sang neuf. « Jeunesse montante,
l'avenir réside en vous si vous êtes d'authentiques révolutionnaires », déclarait le president Boumediene à l'adresse
des étudiants volontaires de la révolution agraire, dont le
nombre grossissait d'année en année. Un millier à peine
en 1972, ils étaient dix mille en 1977 à passer un mois de
leurs vacances d'été dans les campagnes.
Outre l'explication des textes de la charte de la révolution agraire auprès des fellahs, qu'ils devaient
convaincre des bienfaits de cette révolution, les étudiants
découvraient les joies des travaux manuels. Jls apprenaient

Un enfant du peuple

19

à manier la tchappa (une petite pelle), planter les pommes
de terre et conduire le tracteur. Les étudiants en médecine
et professions paramédicales dispensaient des soins gra.
tuits. « C'est l'ouverture de l'université algérienne sur les
réalités du pays », comme Boumediene se plaisait à le
répéter.
Cette expérience pennit de briser un certain nombre
de tabous, notamment en matière de relations hommesfemmes. La mixité était de règle, et les centaines de jeunes
filles autorisées par leurs parents à participer à ces actions
se retrouvaient souvent dans des brigades à majorité mas-

culine, sans que cela pose le moindre problème.
En décembre 1974, à Ouled Moussa, localité distante
d'Alger d'une cinquantaine de kilomètres, nous étions
quatre garçons et une fille à dormir en toute fraternité dans
la bâtisse que la mairie nous avait affectée. À El Ayoune,
dans l'ouest algérien, Farida, étudiante en droit âgée de
vingt ans, n'avait pas le moindre complexe face aux douze
garçons qui l'entouraient durant l'été 1975. Elle participait
à tout, exprimait librement ses idées, et n'hésitait pas à
faire des remontrances ou donner des ordres à certains
d'entre nous.
Quand, vingt ans plus tard, j'ai entendu des voix
s'élever pour décréter la mixité illicite et demander qu'on
sépare les femmes des hommes, jusque dans les transports
en commun, j'ai cru rêver.
Un cauchemar, plutôt, quand on voit où ce genre
d'excès a conduit l'Iran, puis l'Afghanistan. Qui veut
recouvrir les Algériennes de ces tenues moyenâgeuses?
Quel genre d'homme a envie que les femmes deviennent
des êtres de seconde zone?
J'affichais mes convictions politiques sans la moindre
crainte. En 1976,lors du débat sur la cbarte nationale,j'exprimai tout haut mon soutien aux revendications de la

20

La mafia des généraux

cause berbère et la nécessité de son enseignement à l'école.
J'ai également participé activement aux affrontements
entre étudiants volontaires pour la révolution agraire et les
étudiants d'obédience baasiste, le mouvement panarabiste,

que nous considérions comme des réactionnaires.
Parallèlement à mes études universitaires, j'ai colla·
bore à divers journaux, dont le magazine Jeunesse Action,
le quotidien de l'Oranie, La République, pour les pages
sportives où officiaient les meilleurs spécialistes du genre,
et l'hebdomadaire sportif El HadeJ(<< Le but »).
En octobre 1978, à ma sortie de l'TSPT, j'ai rejoint
l'École de fannation des officiers de réserve, à Blida, pour
neuf mois d'instruction. Les combats, tes bivouacs, les
marches topographiques n'étaient pour nous que des jeux.
Quant à la discipline, nous en assouplissions la rigueur en
faisant régulièrement le mur. Pour moi, le prétexte était
tout trouvé: l'entraînement avec l'équipe de hand-ball,
dont j'étais le gardien de but, mon poste préféré, que
j'avais occupé chez les minimes au football. Une carrière
sportive dont j'avais toujours rêvé, mais que mon père a
préféré sacrifier aux études. Cette année·là, notre équipe a
réussi le doublé Coupe et Championnat militaires d'Algé·
rie, en remportant tous ses matches ! 11 faut dire que notre
rage de vaincre était décuplée par les deux ou trois jours

de pennission que nous valait chaque victoire.
L'instruction tenninée, je fus affecté à la rédaction
du mensuel El Djeich «< L'armée »), au service presse du
Commissariat politique. Un mois plus tard, j'étais nommé
rédacteur en chef de l'édition française.
J'étais régulièrement convoqué au Secrétariat général
du ministère de la Défense nationale pour m'expliquer sur
le contenu de nos articles. Puis, on m'obligea à présenter

Un enfant du peuple

21

le sommaire au chef du service presse du ministère, le
capitaine Redouane. Heureusement pour moi, celui-ci était
un intellectuel qui trouvait autant de plaisir à lire le Coran
qu'à écouter Brassens.

En 1985, lorsque la pression du commandement s'intensifia, je décidai de jeter l'éponge, cessai de mettre les
pieds à la caserne, et repris mes chroniques à El Hadef
sous le pseudonyme de S. Amine.
Entre-temps, j'avais demandé au commandant
Achouri Hammouda, qu'on venait de mettre à la retraite,
de m'aider à obtenir ma radiation de l'année. J'étais
écœuré par le système.
- Tu es encore jeune. Dans l'année, l'avenir t'appartient. Essaie d'aller doucement, et tout finira par rentrer
dans l'ordre.
- Vous, mon commandant, qu'avez-vous gagné?
Vous êtes un ancien moudjahid, un Wliversitaire honnête.
Vous êtes resté dix ans au grade de corrunandant. avant
qu'ils ne vous mettent à la retraite. Nous, les jeunes, qui
prenons exemple sur des hommes comme vous, n'avons
aucun avenir dans l'armée.
Quelques jours plus tard, nous nous retrouvions à Ben
Aknoun, où se trouve une caserne de la Sécurité militaire.
Il me reçut en compagnie du commandant Mohammed
Tabar Abdessalem, que je rencontrais pour la première
fois.
À mon grand étonnement, les deux hommes m'invitèrent à quitter le Commissariat politique pour intégrer la
Sécurité militaire. Je leur opposai un refus catégorique.
- Je suis allergique à l'unifonne. Tout ce que je
veux, c'est quitter l'année.

22

La mafia des généraux

Le commandant Mohammed Tabar était un homme
d'une grande courtoisie.
- Tu vois bien que je ne porte pas la tenue. C'est
un détail. Le commandant Hammouda m'a dit que tu étais
très politisé. Alors je te propose de faire de la politique.
Moi je m'occupe du Moyen-Orient. Ce n'est pas un travail
de flic. Je te propose de faire la même chose.
Je tentai de résister, mais le commandant Mohammed
Tabar ne céda pas.
- C'est vrai que tu es un Chaoui. Une forte tête.
J'aime les hommes conune toi. Ensemble, je suis sûr que
nous ferons une bonne équipe. Réfléchis. On se revoit dans
une semaine.
Devant son insistance, je finis par me ranger à ses
arguments. Conseiller, chargé du dossier du MoyenOrient, chef de bureau à la division de la sécurité extérieure, sous-directeur à la division évaluation et analyse, et
enfin chef de cabinet. Les différents postes occupés m'ont
permis de mesurer l'étendue des dégâts causés par la
« pieuvre» et ses innombrables ramifications.
Après quatre années passées à la Sécurité militaire, je
ne pouvais plus cautionner un tel système. En 1990, je
quittai mon bureau et formulai ma première demande de
radiation. Il me faudra plus de deux ans et trois autres
tentatives, qui se heurtaient toutes à l'incompréhension de
ma hiérarchie, pour obtenir ma liberté.

Le 6 décembre 1992, je réalise enfin mon rêve en
voyant sortir le premier numéro de mon quotidien régional,
El Acil, « L'Authentique ». JI paraîtra onze mois durant,
avant d'être confisqué par la mafia constantinoise.
Mais les Chaouis sont têtus et, en janvier 1994,
malgré toutes les entraves dressées sur son chemin, un
nouveau quotidien, Le Libre, voit le jour, avec l'aide de

Un enfant du peuple

23

jeunes journalistes courageux (!btissem Bejaoui, Lyès
Ftaissa, Housse Abdelghani, entre autres) qui ont rejeté les
offres alléchantes des nouveaux propriétaires d'El Acil.
Le Libre résistera sept mois et demi. Le 15 août 1994,
ordre est intimé à la société d'impression de l'Est, organisme d'État, de ne plus tirer mon quotidien.
Cette suspension arbitraire était prévisible. Le Libre
dérangeait. Il était le premier à annoncer la nomination de
Liamine Zeroual au poste de président d'État en précisant
le jour et l' heure de son investiture; le seul à annoncer la
nomination du général Betchine comme ministre conseiller
auprès de Zeroual, vingt jours avant qu'elle ne soit offi-

cielle. Sous le titre « Zeroual choisit ses hommes)} j'avais
écrit un brûlot révélant les malversations de Betchine et sa
participation aux tortures d'octobre 1988. Le Libre était
aussi le seul journal à tendre le micro à Nacer Boudiaf,
pour dénoncer les commanditaires de l'assassinat de son
père. Les scoops régionaux étaient légion et mettaient à nu
la manipulation des institutions de l' État au niveau de la
ville de Constantine par la mafia locale.
Début novembre 1994, Le Libre est transformé en
hebdomadaire, afin de pouvoir le faire tirer dans une
irnptimerie d'Alger, qui me facturait le double du prix pratiqué par les autres sociétés ! Quinze jours après la parution du premier numéro, je suis arrêté dans le bureau du

directeur de l'imprimerie par trois policiers des Renseignements généraux. C'est mon deuxième enlèvement de l'an-

née, après celui du mois d'avril, au cours duquel les sbires
du général Tewfik m'ont promis une balle dans la tête ...

Cette fois, j'ai le dos au mur. Dans mes cinq prières
quotidiennes, je ne cesse de demander à Allah de sortir
indemne de cette épreuve.
Au commissariat central d'Alger, je suis accueilli et
très bien traité par l'inspecteur Mohammed Santoudji et

24

La mafia des généraux

son équipe. La maturité de ces jeunes policiers m'a donné
la preuve que, dans la police algérienne, il n'y avait pas
que des abrutis. Je suis placé en garde à vue, mais ils ne
me descendent pas dans les geôles du sous-sol. Santoudji

me cède le lit qui est dans son bureau, tandis que ses deux
collègues, Boubekeur et Abmed, donnent à même le sol.
Au moment des repas, nous aHons dans un restaurant en
ville, et ils me paient de leur poche le repas, le café, et
même les cigarettes. Mouloud, le chef de la police judi-

ciaire, qui m'a auditionné le lendemain soir avant que je
ne sois déféré devant le parquet, a agi de même. n a passé
la nuit assis sur sa chaise pour que je puisse dormir dans
son lit. Le matin, il m'a offert un copieux petit déjeuner
dans un café proche du commissariat central.
Pourtant, les instructions de leur hiérarchie étaient
très différentes. Santoudji a pu le vérifier, le soir même de

mon arrestation. À minuit, alors qu'il n'avait pas encore
fmi mon audition, il fut convoqué au siège de la DGSN,
où l'attendait Mohammed Ouaddah, le patron de la police,
entouré d'officiers supérieurs du DRS, de la gendarmerie
et de la présidence de la République. JI voulaient tous lire
la première partie du procès-verbal de mon interrogatoire,

et lui suggéraient les questions qu'il fallait me poser.
À son retour, il me demanda : « Dis-moi, qui es-tu
vraiment? Tout l'État est mobilisé pour ton arrestation. »
Il avait suffisamment l' habitude des cabales pour ne pas
être dupe. Je n'étais pas arrêté pour mes écrits ou un quel-

conque délit de presse. On voulait me présenter comme un
dangereux terroriste. Il me posa alors les questions qu'ils

lui avaient demandées : « Quelles sont tes relations avec
le Hezbollah libanais ? Quelles sont les mosquées que tu
fréquentes ? .. » Et dire qu'au début, on prétendait retenir

contre moi une simple coquille, qui avait changé le sens
d'une phrase dans l'article d'un de mes journalistes. Pour

Un enfant du peuple

25

ne pas leur donner l'occasion de me piéger, j'avais passé
au pilon le numéro incriminé, après que Tayeb Belghiche.
rédacteur en chef du quotidien El Watan, eut attiré mon
attention sur le danger en lisant les premiers exemplaires
distribués aux confrères.
Le juge d ' instruction Hadji, du tribunal d'Alger, s'est

vite aperçu lui aussi qu'il s'agissait d'une cabale. L'accusation, « atteinte aux intérêts supérieurs de l'État, trouble
de l'ordre public et de la sécurité publique », était loin
de le convaincre. Malgré l' insistance du procureur général
adjoint, Benhammou, un larbin aux ordres, le juge d'instruction refuse de signer le mandat de dépôt, et se contente
de me placer sous contrôle judiciaire.
La mafia avait échoué dans son entreprise. Malgré la
violation de cinq lois de la République, elle n' a pas réussi
à me faire incarcérer. Tout le mérite cn revient aux policiers qui ont traité mon dossier et au juge d ' instruction.
La présidente du tribunal, dont j 'ai oublié le nom
- qu'elle veuille bien m'en excuser -, s' est distinguée à
son tour par une probité qui fait honneur au corps de la
magistrature algérienne. À l'audience du mois d'avril 1996,
elle prononce ma relaxe sans la moindre hésitation. Mon
avocat, Khaled Bergheul, un ancien camarade de classe du
lycée El Idrissi, refuse de toucher ses honoraires. C' est la
preuve qu ' en Algérie, avec des hommes et des femmes de
cette trempe, il y a encore de l'espoir.
Mon père, qui souffrait énonnément de ce que j'avais
subi en me battant contre une mafia qui ne lésine pas sur
les moyens pour briser ses adversaires, me supplie de quitter le pays. Mais je ne suis pas homme à désanner facilement. Puisque je ne peux plus écrire dans tes journaux
algériens, de crainte de leur attirer des ennuis, Le Quotidien de Paris, que dirige Nicolas Miguet, m' engage
comme correspondant.

26

La mafia des généraux

Cette fois, la mafia tient le prétexte idéal pour me
faire taire une fois pour toutes. Ecrire dans un journal
étranger, c'est « intelligence avec une puissance étrangère». Devant une accusation aussi grave, aucune voix ne
s'élèvera pour me défendre.
Jusque-là, le seul journal à avoir manifesté une réelle
solidarité, c'est incontestablement le quotidien El Watan.
li l'a payé par une suspension de quinze jours sans notification, pour m'avoir consacré un article en novembre
1994.
Lorsqu'une relation, en qui j'ai toute confiance,
m'avise de mon arrestation imminente, la promesse de
Tewfik me revient en mémoire. Il ne me reste plus qu'à
prendre le chemin de l'exil en abandonnant tout derrière
moi. Mais sûrement pas le combat contre une pègre qui ne
recule devant rien pour faire taire la contestation. Un
combat que je suis déterminé à poursuivre jusqu'au bout,
et qui sera le but de ma vie.

Durant mes années de services, je n'ai jamais profité
du moindre privilège, comme le font certains gradés. Je
n'ai même pas bénéficié d'un logement social, comme
beaucoup d'Algériens. A Alger, j'ai acquis un appartement
en payant un pas de porte à un journaliste qui disposait de
deux logements. Il en fut de même pour celui que j'ai
occupé, plus tard, à Oum El Bouaghi. Pourtant les offres

ne m'ont pas manqué. Mais j'ai toujours tenu à préserver
mon intégrité.
Je n'ai pas été renvoyé de l'armée comme un malpropre. Je l'ai quittée de mon plein gré, par conviction, et
après avoir été décoré de la médaille du Mérite militaire.

2. Le fleuve détourné

L'histoire de notre pays n'est qu'un long et intenni-

nable mensonge qui a fait perdre au peuple tous ses repères
identitaires. Les prénoms originels tels Kahina, Dihya,

Syphax, Juba, etc., sont interdits par l'état-civil. Nulle part
on ne trouve trace de la civilisation amazighe, de la culture
en terrasses, et des tours de Balout, hautes de huit et neuf
étages, construites il y a quinze siècles dans les Aurès.
Au VIf siècle, alors que les troupes arabo-musul-

manes, parties de la presqu'île arabique, où s' était révélé
le saint Coran au prophète Mohammed, n'avaient mis que
dix ans à conquérir le Moyen·Orient, elles ont dû batailler
soixante-dix longues années pour s'emparer de l'Algérie.
On connaît les noms de deux héros de cette résistance

acharnée à l'envahisseur: Aksel (Koceila), un guerrier
redoutable, dont le nom signifiait « la panthère », et, après
lui, Dihya, reine berbère surnommée la Kahina
la sor·
cière ») par les Arabes, à cause de son habileté à deviner
et déjouer tous leurs pièges. Mais les historiens officiels
ont censuré leur épopée.
Quant aux deux grandes dynasties berbères, les
Almoravides, puis les Almohades, qui ont dominé le

«(

28

LA mafia des généraux

Maghreb et une partie de l'Espagne aux XJ" et Jar siècles,

personne n' en a CW"e.
Dans les manuels scolaires, l'histoire de l'Algérie ne
commence quasiment qu'en 1830, avec le débarquement
des troupes françaises à Sidi Fredj, pour se tenniner le
5 juillet 1962, date de « l'indépendance conquise au nom
de la guerre sainte menée contre des Français impies n,
selon la fonnule consacrée.
Hadj Messali, le père du mouvement nationaliste, fondateur du Parti du peuple algérien en 1937, le premier à
avoir réclamé l'indépendance, a longtemps été présenté
comme un «traître» parce qu'en 1954, il s'était opposé
au déclenchement de la gnerre par les dissidents de sa formation, partis créer le FLN.
Djamila Bouhired, héroïne de la gnerre de libération,
notamment durant l'impitoyable bataille d'Alger, cinq fois
condamnée à mort par la France, est une quasi-inconnue,
alors que son nom a été donné à des écoles et des rues
dans de nombreux pays arabes,
Ahmed Ben Bella, Mohammed Boudiaf et Aït
Ahmed, les fondateurs du FLN, ont été longtemps interdits
de cité, leurs partisans arrêtés, torturés et emprisonnés.
Par la faute d'un enseignement dispensé dans une
école conçue par un régime d'incultes, l'Algérien a aujourd'hui horreur de ses héros et de ses origines. À défaut
d'être arabe, il préfère se découvrir des origines turques
ou italiennes, plutôt que de dire qu'il est berbère amazighe.
L'école algérienne a voulu faire de lui un Arabe à toute
force, même si sa langue maternelle est un mélange
d'arabe, de berbère et de français.
L'arabisation de l' Algérie, au lendemain de l'indépendance, a été menée par des bataillons d'enseignants
venus d'Égypte, de Syrie et d'Irak. Des militants baasistes,
panarabistes, et des membres de l'internationale des Frères

Le fleuve détourné

29

musulmans ont semé l'islamo-baasisme dans un pays qui
a suffisamment prouvé son attachement à l'islam durant
cent trente-deux ans de domination coloniale.
On a délibérément entretenu la confusion entre nationalité et religion. Conune si les Algériens devaient obligatoirement être arabes pour être musulmans. Pourtant,
personne ne demande aux musulmans indonésiens, pakistanais, africains ou inctiens d'abdiquer leur nationalité pour
cause d'islam.
Des années plus tard, les Algériens s'entre-tuent parce
que les uns se pennettent de douter de la foi des autres et
se proclament «ambassadeurs» d'Allah sur terre. Leur
rêve: enlever le pantalon à l'Algérien et le couvrir d'un
linceul en fonne de kamiss saoudien. Alors que le Marocain est fier de sa djellaba, costume traditionnel porté par
les officiels lors des cérémonies, et que le Tunisien arbore
sa djebba comme signe identitaire et culturel, l'Algérien a
honte de son burnous.
Les amnésiques malgré eux ne reconnaissent pas leurs
origines et interdisent aux autres de les rcvenctiquer. Au
lieu de concentrer la lutte contre une mafia qui nous appauvrit au fil des jours, nous affame, nous renne tous les horizons et nous exile, nous nous attardons sur de supposées
appartenances idéologiques et identitaires.
Le drame de l'Algérie a pris naissance dans cette
« bâtardisation » de l'Algérien à qui on a écrit une histoire
faite d'intolérance, de haine et de mépris de son prochain.
Le Chaoui est présenté comme « un arriéré têtu et
dépourvu d'intelligence ». Le Kabyle est « nauséabnnd et
séparatiste, inféodé aux chrétiens ». Le Mozabite est « radin et son islam n'est pas confonne au saint Coran ». Telle
est la culture inculquée à l'Algérien par une école dite
fondamentale et fondamentaliste. Une école fonnatrice
d'incultes et de demeurés.

30

La mafia des généraux

L 'histoire de la guerre de libération est rapportée dans
les manuels scolaires et les émissions télévisées sous
fonnes d'actions terroristes. « Deux enseignants français
sont tués le 1~ novembre 1954... sabotage de la voie ferrée ... destruction de pylônes... attentat à la bombe à l'hippodrome d'Alger ... » Nos « historiens » officiels, croyant
donner des soldats de l'Armée de libération nationale une
image positive. les décrivent comme des assassins sanguinaires qui égorgeaient et mutilaient les Français et leurs
coUaborateurs. Je me souviens encore du livre d'histoire
de la classe de tenninale, en 1974, où des photos de civils
défigurés et mutilés illustraient les représaiUes du FLN
contre ceux qui n'avaient pas suivi les mots d'ordre de la
révolution.
Dans aucun manuel, on n'évoque le fond idéologique,
les injustices sociales et les inégalités entre colons et Algériens, qui sont à l'origine de la révolution de novembre
1954, c'est-à-dire les véritables causes de son déclenchement. Et pour cause: ceux qui ont pris les rênes du pouvoir
sont pires que les colons.
Le général Cheloufi, l'ancien secrétaire général du
ministère de la Défense, en est l'exemple type. Non
content d'hériter de la résidence du colon Borgeaud à Bouchaoui, il s' en est fait construire une autre, plus belle et
plus coûteuse, à quelques kilomètres de là. Mais comme il
a conservé la mentalité du colonisé, il va en Allemagne
bénéficier de l'aide sociale et jouer au mendiant auprès du
personnel diplomatique accrédité à Bonn.

Un certain Benlahrèche, ancien commissaire national
du FLN à M'sila, préférait, lui, louer sa villa sur les hauteurs de Constantine à des étrangers plutôt qu'à des Algériens!
Qu'on ne s'étonne pas, aujourd'hui, de voir des barbares réciter les leçons de l'Histoire teUe qu'eUe leur a été

Le fleuve détourné

31

apprise par cette fameuse école fondamentale qui a cloîtré
l'Algérien dans un univers marqué par la pensée unique.
C'est l'école du système politique algérien. Un système
monstrueux qui ne pouvait donner naissance qu'à des
monstres.
Comme si l'école algérienne ne suffisait pas à leur
fonnation, ils seront nombreux à être encouragés à
s'aguerrir dans les maquis afghans. Les services de sécurité, qui interceptaient le courrier de ces maquisards d'un
genre nouveau, n'ont rien fait pour mener une quelconque
action préventive à leur retour en Algérie.
Lorsque le capitaine Allili, alors chef de la division
d'évaluation et d'analyse à la DGDS, nouvelle dénomination de la mythique Sécurité militaire sous le général Betchine, envisage de constituer un fichier de ces
« Afghans »), en vue de les localiser et les identifier « en
cas de. .. », son initiative est purement et simplement reje·
tée sous prétexte que, étant en démocratie, il n'y a pas lieu
de ficher de simples citoyens.
Tout comme sera rejetée l'idée d'infiltrer les premiers
groupes armés par des éléments du Hezbollah libanais et
du Jihad islamique palestinien qui bénéficiaient de bourses
d'études algériennes et de passeports algériens. C'est dire
que toute action préventive était interdite. Plus étonnant
encore, les premières actions terroristes menées contre le
château Holden à Douera, près d'Alger, et le vol de plusieurs quintaux d'explosifs à Texana (Jijel), en 1990, n'ont
fait l' objet d'aucune enquête de la part des services de
sécurité.
En revanche, l'un de ceux qui vei1laient sur la forma~
tion afghane des jeunes Algériens, Mahfoudh Nahn_h, terroriste intégriste non repenti, agent des services dirigés par
le général Tewfik, s'est miraculeusement retrouvé candidat
à la magistrature suprême sous la bénédiction de la mafia

32

La mafia des généraux

des généraux. Chef d' un parti intégriste siégeant au Parlement, Nahnah, qui était proche d' Abdallah Auem, le père
spirituel d'Oussama Ben Laden, est l'un des maillons de
l'organisation Al-Qaeda en Algérie. Il n'a jamais été
inquiété, même après avoir reconnu en public qu'il avait
organisé les groupes de jeunes Algériens partis se former
en Afghanistan.
Ahrned Merani, membre fondateur du FIS, qui écurnait les mosquées du pays pour endoctriner les jeunes et
les préparer au djihad contre leurs propres frères, a été
récupéré par ces mêmes services pour sévir à plus grande
échelle. Conseiller de Sid Ahrned Ghazali, chef du gouvernement, puis conseiller d' ambassade à Paris, il a fait le
tour des postes à responsabilité avant d' atterrir au Sénat,
désigné par ses parrains dans le tiers présidentiel, et ce
après avoir chauffé le fauteuil de ministre des Affaires religieuses pendant plus d'une année.
Parallèlement à toutes ces fonctions, il est toujours
conseiller du général Tewfik et fait dans le business en
revendant des logements sociaux. Sa première opération a
porté sur cinq logements à Bab Ezzouar, dans la banlieue
d' Alger, vendus pour douze millions et demi de dinars.
Certes, ce n'est là que du menu fretin, comparé à ces
généraux assis sur les barils de pétrole, qui confondent
leurs comptes bancaires personnels avec le Trésor public.
Une confusion qu'ils entretiennent à tous les niveaux.
C'est ce qui fait la force de la mafia algérienne. Une mafia
plus forte que toutes ses semblables dans le monde, au
point que les clans mafieux italien, chinois et albanais passent pour des enfants de chœur à côté de la nôtre.
« L'humour est la politesse du désespoir», paraÎt~i1.
Si cette maxime est vraie, la blague qui circule à Alger
depuis quelques années en est la parfaite illustration.

Le fleuve détourné

33

« Un jour, le grand parrain de Cosa Nostra, agacé par
les propos élogieux de son entourage sur la mafia algé-

rienne, ordonne à deux de ses lieutenants d'aller séjourner
quelque temps en Algérie, afin de lui faire un rapport
détaillé sur ses activités, et d'étudier les éventuelles possibilités de coopération.
» À leur retour, les deux hommes se présentent au
parrain en triturant nerveusement leurs chapeaux, l'air
embarrassé.
-

Alors, ces Algériens?

... Ils sont trop forts.
Comment ça, ils sont trop forts ?

-

Ils ont tout. Un drapeau, une année, une assem·
blée, des ambassadeurs dans tous les pays, et un siège à
l'ONU !

-

Quoi? Et le gouvernement, la police, la justice,

l'économie?

-

Ils les ont pris aussi. »

3. Le péché originel

Selon les criminologues et les spécialistes de la
grande délinquance, il existe peu de clans mafieux dans le
monde. Ne sont reCotmus comme tels que la Cosa Nostra
sicilienne, la camorra napolitaine, les triades chinoises et

la mafia albanaise. Les autres organisations mafieuses sont
qualifiées de syndicat du crime organisé. La différence
entre une mafia et un syndicat du crime organisé, selon les
criminologues, réside dans les critères arrêtés par les par-

rains pour intégrer le clan, un cercle fermé et très restreint.
N'ayant vraisemblablement jamais mené d'investigations sérieuses sur ce qui se passe en Algérie. ces criminologues accordent peu de crédit à la mafia algérienne. Ils
ne la classent même pas parmi les syndicats du crime organisé. n ne leur est jamais venu à l'esprit qu'un clan
mafieux pouvait s'emparer d'un pays et de ses institutions
pour en disposer à sa guise, n'hésitant pas à tuer, emprisonner, faire disparaître des milliers d'hommes et de
femmes. A provoquer une guerre civile des plus ravageuses, tout en faisant régner la loi du silence sur ses
crimes. Le cas de la mafia algérienne n'a pas son pareil
dans le monde. Pour peu que les spécialistes de la grande
délinquance s'intéressent au cas algérien, ils découvri·

36

La mafia des généraux

raient que le gang des généraux qui impose sa volonté à
plus de trente millions d'Algériens remplit tous les critères
pour être reconnu comme clan mafieux.

Les membres de ce clan mafieux, au nombre de onze,
qui gouvernent l'Algérie sont tous issus d'un même
milieu : celui de l'année. À deux exceptions près, les gêné.
raux-majors Tewfik et Smai1 Lamari, ce sont tous des
transfuges de l'armée coloniale qui ont rejoint l' armée
algérienne durant la guerre de libération entre 1958 et
1962. Certains d'entre eux se connaissent du temps où ils
étaient ensemble dans les enfants de troupe de l'armée
française, à l' âge de douze ans. Ils sont fils de retraités de
l'armée française, ou fils de caïds. Ce passé commun a
tissé entre eux des liens étroits et une solidarité sans faille.
Les généraux Khaled Nezzar, Abdelmalek Guenaizia, et
Larbi Belkheir, pour ne citer qu'eux, ne s'en cachent pas.
Ils ont tous rallié les rangs de l'Armée de libération
nationale en empruntant le même circuit. Ils se sont tous
rendus, durant la même période. à la base FLN de Tunis,
avant d'être acheminés au centre d'El Mellegue à la frontière tuniso-algérienne. Ou en se rendant au Maroc, corrune
l'ont fait, à quelques mois de la proclamation de l'indépen·
dance, Mohantmed Lamari et Mohammed Touati.
Ils ne pouvaient se rendre directement aux unités
combattantes de l'intérieur. À la suite de l' appel au ralliement de toutes les couches de la population, notamment
les intellectuels, lancé par le FLN, le 19 mai 1956, le capitaine Petit avait mis en place une campagne d'intoxication
psychologique, l'opération « bleuite », destinée à laisser
croire que de nombreux traîtres profiteraient de l'occasion
pour infiltrer l'ALN. Cette opération avait finalement
échoué grâce à la vigilance du colonel Amirouche,
commandant la Ille wilaya, mais provoqué de nombreuses
liquidations et laissé des traces durables.

Le p éché originel

37

Toutefois, ceux qui avaient déserté l'année française
et rallié l'ALN en toute loyauté, comme le commandant
Abderrahmane Bensalem qui avait rejoint Wle unité
combattante à Souk Ahrass, n'ont jamais été inquiétés. Ce
fut également le cas de l'aspirant Maillot, officier français
mort au combat en martyr de la cause algérienne, ainsi que
des nombreux militants français, tels Maurice Audin, mort
sous la torture, Henri AlIeg, Jacqueline Guerroudj, et tant
d'autres qui ont donné le meilleur d'eux-mêmes pour l'indépendance de l' Algérie.
Ces déserteurs très spéciaux, en revanche, n'ont
jamais inspiré confiance autour d'eux. Ils étaient suspects.
Même après leur intégration dans l'ALN, leurs tentatives
de rejoindre les unités de l'intérieur ont provoqué l'insubordination des maquisards qui voyaient en eux des
traîtres. Beaucoup d'entre eux, à l'instar de Mohammed
Boutella, alors lieutenant, ont été arrêtés, battus et humiliés
par les maquisards. Lorsque l'un d'eux était giflé en public
par un membre de l'état-major, les djounoud (<< soldats »)
se réjouissaient de l'affront subi par cet ancien de l'année
française. Aucun d'entre eux n'a pris part aux combats
contre l'année coloniale. Ils étaient confmés à des tâches
administratives ou d'instruction. Larbi Belkheir, sous-lieutenant très contesté au centre d'instruction de Oued Melliz,
a beaucoup souffert des vexations des djounoud de
l' ALN.
Leur objectif était de prendre en main le commandement de l' ALN au lendemain de l'indépendance de l'Algérie, en exploitant les divergences entre le GPRA
(Gouvernement provisoire de la République algérienne) et
l'état-major de l'armée.
Cette ambition s'est manifestée très tôt, lors d'une
réunion tenue en 1959 entre des officiers de l' ALN et un
groupe des transfuges de l'armée coloniale, dont faisaient

38

La mafia des généraux

partie Larbi Belkheir et Abdelmalek Guenaïzia, aujourd'hui deux des membres les plus influents, de la mafia des
généraux. À l'ordre du jour de la réunion, arrêté par les
déserteurs, la répartition des tâches entre officiers formés
dans le maquis et dans les écoles militaires arabes, et les
transfuges de l'armée française. Cette réunion fut houleuse
et tourna court. Il fut signifié à Larbi Belkbeir et à ses
compagnons que les hommes sincères ne savaient même
pas s'ils seraient vivants le jour de l'indépendance. Ce
n'était que partie remise. L'infiltration se fera doucement,
jusqu'à ce qu'elle porte ses fruits. Vingt-huit ans après la
conquête de l'indépendance de l'Algérie, le commande-

ment de l'année algérienne passera intégralement sous leur
contrôle, ainsi que les rouages du pouvoir politique.
En 1990, le général Khaled Nezzar est nommé
ministre de la Défense nationale. Le général Cheloufi est
secrétaire général du même ministère depuis 1986. Le
général Abdelmalek Guenaïzia est nommé chef d'étatmajor de l'armée. Le général Benabbes Gheziel est à la
tête de la gendarmerie nationale. Le général Mekblouf Dib
contrôle la garde républicaine. Sans oublier le poste clé de
directeur de cabinet du président de la République occupé
depuis de longues années par le général Larbi Belkheir,
sous Chadli, puis sous Bouteflika, dont il est le sponsor.
Le travail de sape mené depuis 1958 a fIni par payer.
Il suffisait d'exploiter la léthargie des officiers anciens
maquisards, dont un grand nombre a versé dans l' affai-

risme et la corruption, comme c' est le cas des généraux
Mostefa Benloucif, Mohammed Atailia, Abdallah Belhouchet, Ali Bouhadja et tant d'autres.
La Sécurité militaire, corps sensible ayant, de tout
temps, échappé au contrôle des transfuges de l'armée coloniale, sera confiée à un vieux compagnon de route et

Le péché originel

39

homme de confiance de Larbi Belkheir, le général Tewfik,
secondé par le général Smai1, l'inamovible interlocuteur
officiel des services secrets français.

Au milieu des années 90, tout est verrouillé avec la
nomination d'Ali Tounsi, ancien militaire français, à la tête
de la police, qui devient un appendice du DRS (la nouvelle
nomination de la Sécurité militaire). Les deux régions militaires sensibles et stratégiques, la 1~ pour le contrôle de la
capitale et de sa périphérie, et la 4', où se trouvent les
richesses pétrolières, sont placées respectivement sous le
commandement du général Fodbil Cherif Brahim et du
général Saheb Abdelmadjid.
De l'avis de nombreux anciens officiers issus de
l'ALN, les désertions des militaiœs algériens ont été organisées dans le but d'infiltrer la révolution algérienne. L'incapacité de l'armée française à anéantir l'ALN, malgré une
supériorité militaire évidente et une force de frappe incomparable, a amené les stratèges militaiœs français à mettre
en œuvre un plan susceptible de préserver les intérêts de
la France dans le cas où l'Algérie accéderait à l'indépendance. JI fallait préparer l'avenir.
Parallèlement aux premières négociations ouvertes en
1958 entre le gouvernement français et le commandement
de l'ALN de la 4' wilaya, les premiers groupes de déserteurs commencent à arriver à la base de l'Est, aux frontières tuniso-algériennes.
Ces déserteurs ont tous le grade d'officier. En réalité
ce sont des sous-officiers qui ont bénéficié d'une promotion spéciale dite « promotion Lacoste », du nom de l'an_
cien gouverneur d'Algérie, qui avait initié des mesures de
promotion sociale des « français musulmans », réservées à
une catégorie d'Algériens répondant à des critères
sélectifs.

40

La mafia des généraux

Cette promotion facHitait aux. « déserteurs» la possibilité d'accéder à des postes à responsabilité dans l'armée
algérienne. Le général Khaled Nezzar, le seul de ces déserteurs à publier ses Mémoires et à évoquer son passé dans
l'année française, reconnaît avoir bénéficié de cette pro-

motion 1 et avoir fait une école de fonnation de sous-officiers, celle de Saint-Maixent. D'un niveau d'instruction
primaire, les Khaled Nezzar, Benabbes Gheziel et leurs
compagnons ne pouvaient accéder à Saint-Cyr ou d'autres
écoles d'officiers de l'armée française. Ils étaient tous ser-

gents ou caporaux.
Les négociations de Melun, en 1960, et celles
d'Évian, en 1961 , entre le gouvernement français et le
Front de libération nationale s'accompagnent d'un flux de
ralliement de transfuges de l'armée coloniale. Le gouvernement français, sentant l'indépendance de Algérie très
proche, voulait se débarrasser des vingt mille soldats algériens que comptait son année.
Ces transfuges vont s'appuyer sur un ancien compagnon d'armes, le commandant Mouloud Idir, alors directeur de cabinet de Krim Belkacem, ministre des forces
armées. La tentative de ces nouveaux venus de siéger à
l'instance suprême de la révolution, le Conseil national de
la révolution algérienne, est toutefois mise en échec par le
chef d'état-major de l'ALN, le colonel Housri Boumediene, qui les voit prendre position contre lui dans le
conflit l'opposant à Krim.
Mais, une fois le conflit tenniné au profit de Boumediene, les déserteurs se rallient à lui, tout en lui manifestant
fidélité et loyauté. Ils sont toujours du côté du plus fort.
Surtout à une période où ils avaient un besoin immense de
rachat.
1. ln La MltrI()ir~s du général KlIoI~d NrJor, Chihab editions, 1999, p. 32.

Le péché originel

41

Avides de se refaire une virginité aux yeux des
maquisards, Larbi Belkheir, Khaled Nezzar, Abdelmalek
Guenaïzia et leurs camarades s'investissent autant qu'ils le
peuvent dans les tâches qui leur sont dévolues, en dépit de
l'hostilité manifeste affichée notamment par les officiers
formés dans les académies militaires des pays arabes.
Dès l'indépendance, de nombreuses voix s'élèvent

pour demander leur radiation de l'armée. Mais, en sa qualité de ministre de la Défense, Houari Boumediene,
l'homme qui avait fait des groupes de maquisards dispa-

rates une année organisée et structurée, a une autre vision.
Au cours d'un rassemblement des cadres de l'armée algérienne à l'Académie militaire de Cherchell, il déclare :

« Pour construire notre année, nous avons besoin d'instructeurs. Nous pouvons exploiter l'expérience acquise par
ces déserteurs dans une année classique. et les utiliser
comme instructeurs, au lieu de faire appel à des coopérants
étrangers. »
Des « coopérants» qui prendront en charge la gestion
du très stratégique ministère de la Défense nationale. Le
commandant Chabou en devient le secrétaire général. Les
directions centrales du génie militaire, de la logistique, du
matériel et du personnel sont confiées respectivement aux
sous-lieutenants Rachid Midouni, Abdelaziz Djoghri,
Mohammed Bouzada et Khelil Habib.
Le capitaine Mohammed Boutella est nommé directeur de l'école des blindés de Batna, le capitaine Zerguini
chef de la 3< Région militaire dans le Sud-Ouest, le lieutenant Salim Saadi, directeur central du Train, avant de
prendre la place de Zerguini, à qui l'on confie le portefeuille des Postes et Télécommunications. Enfrn, le souslieutenant Abdelmadjid Allahoum devient directeur de
l' instruction. 11 sera chef du protocole de Boumediene,
après sa prise du pouvoir.

42

La mafia des généraux

En apparence, les officiers venus du maquis prennent
des postes importants. Ils sont nommés chefs des régions
militaires, des secteurs militaires et des unités de combat.
Mais, dans chaque région, ils auront un transfuge comme
chef d'état-major. La logistique, qui conditioone tous les
mouvements de troupe, est entre les mains d'hommes sûrs,
qui ne demandent qu'à faire preuve d'une fidélité aveugle,
pour peu qu' on fenne aussi les yeux sur leur passé.
C'est ainsi que la rébellion du jeune colonel Chabani
est neutralisée en 1964, de même que la tentative de putsch
du colonel Tabar Z'biri en 1967. Celui-ci, alors chef
d'état-major, voulait protester contre la présence des « dé·

serteurs» de l'armée française aux postes de responsabi.
lité. L'avancée de ses troupes sera stoppée à Blida par les
Boutella, Zerguini, Bouzada et Midouni.
Ainsi, ce sont les transfuges de l'armée française qui
ont sauvé Houari Boumediene, président du Conseil de la
révolution, instance suprême mise en place au lendemain
du coup d'État du 19 juin 1965 qui a destitué Ahmed Ben
Bella.

Le nouvel homme fort du pays leur en sera reconnaissant. En réunissant l'ensemble des officiers au Club des
Pins, au début de l'année 1968, il met fin aux attaques
dont sont la cible les « déserteurs ». D'un ton sec, illanee
un sérieux avertissement aux anciens de l' ALN : « Dorénavant, celui qui osera parler des anciens de l'armée française, je lui mettrai un caillou dans sa bouche. » Ce qui,
dans le langage des natifs de l'Est algérien, est une menace
de mort sans équivoque.
Houari Boumediene, dont l'amour de la patrie et l'intégrité ne peuvent être mis en doute, avait agi de cette
manière dans le seul but d'assurer à l'Algérie une stabilité
dont elle avait grandement besoin au lendemain de la
reconquête de son indépendance.

Le péché originel

43

La décision de les maintenir au grade acquis dans
l'armée française sera, dès lors, levée. Ils vont, aussi, bénéficier de nouvelles promotions dans leurs fonctions. Ce

dont ils profiteront pour renforcer leurs positions. H5 faciliteront l'intégration dans l'armée algérienne des retardataires qui n'avaient pas déserté à temps. Le plus étonnant,
c'est que tous les déserteurs ont rejoint l'Armée nationale
populaire avec le grade d'officier (sous-lieutenant, lieutenant, capitaine). Certains ont attendu jusqu'en 1968 (1)
pour rejoindre l'ANP. J'ai connu l'un d'eux, le commandant Bouras, qui pleurait toutes les lannes de son corps
quand il a été mis à la retraite, en 1984. Il expliquait son
arrivée « tardive» par les ordres que lui aurait donnés le
commandement de la révolution de ne pas quitter l'armée
française « pour les besoins de la cause». Il n'est pas le
seul à avoir tenté de se justifier ainsi.
Les transfuges vont renforcer leur pouvoir avec l'arrivée des anciens des SAS (Sections administratives spécialisées) et des éléments de la « Force locale ».
Conçue par les autorités françaises, et constituée de
supplétifs de l'armée coloniale, celle-ci avait pour mission
de veiller sur l'application des accords de cessez-le-feu du
19 mars 1962. Rejetée par la partie algérienne, la « Force
locale» a été dissoute, mais certains de ses éléments ont
intégré l'ANP.
Comme si, dans l'année française. tous les Algériens
étaient officiers. N'y avait-il pas parmi eux un seul homme
de troupe, caporal ou sergent? Bizarre pour des hommes
dont le niveau d'instruction était à peine primaire.
Sachant que l' accès aux écoles d' officiers de l'armée
française n'est ouvert qu'aux bacheliers, j'ai du mal à imaginer qu'un homme comme le général-major Makhlouf
Dib, incapable de déchiffrer une note de service ou de
composer un numéro de téléphone jusqu'à la fin des

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La mafia des généraux

années 60, ait pu y avoir accès. Quel crédit, dès lors, accorder au grade de lieutenant ou de sous-lieutenant atboré par
Nezzar et ses compagnons?

J'aimerais bien connaitre les Français camarades de
promotion de nos généraux. Que sont-ils devenus? Y en
a-t-il un parmi eux qui soit parvenu au rang de ministre de
la Défense, ou de chef d'état-major de l'armée, ou même
commandant d'une arme quelconque?

4. Les hommes de l'ombre

Pour connaître la nature d'un système, il faut
connaître ses hommes. Ceux qui ont façonné le système
algérien actuel et font fonctionner ses rouages sont dans

l'ombre. On ne les voit jamais. Ou rarement. On entend
quelquefois parler de Larbi Belkheir, Khaled Nezzar, Tew-

fik, Smai1 et Moharruned Lamari. Mais, à vrai dire, on ne
connaît ricn d'eux.
Qui sont-ils? Sont-ils les seuls à tenir les rênes du
pouvoir en Algérie? Quel est leur passé? Comment sontils arrivés à ces postes de responsabilité qui leur octroient
le droit de vie et de mort sur tout un peuple? Quel est leur

parcours dans l'institution militaire? Comment s'organi·
sent·i1s pour se maintenir au pouvoir?
Tant que ces questions restent sans réponse, il est difficile de comprendre le système et le pouvoir algériens.
Ce pouvoir a de tout temps été marqué par l'existence
de clans antagonistes. nes divergences d'ordre idéologique
durant la guerre de Libération, devenues des querelles portant sur des intérêts, en apparence mesquins, mais vitaux.

pour les parrains, quarante ans après l'indépendance du
pays.
Il fut un temps où le clan d'Oujda, dont le chef n'était

46

La mafia des généraux

autre que Houari Boumediene, tenait le devant de la scène
politique algérienne. Ce clan était composé des officiers
de l'état-major de l'ALN, fidèles de Boumediene. L'actuel
président de la République, Abdelaziz Bouteflika, en faisait partie. Fort de la puissance des annes, ce clan s'est
débarrassé, sans opposition aucune, de son seul adversaire
de l'époque, le Gouvernement provisoire de la République
algérienne, basé à Tunis. Le clan d'Oujda a fait cavalier
seul tout au long du règne de Rouari Boumediene. Sa force
résidait dans le charisme de son chef. On disait : « Son
burnous est suffisamment ample pour couvrir tous ces
"nains" qui l'entourent.»
Au lendemain de l'avènement de l'ère Chadli en
1979, et en l'absence d'un véritable cbef, les clans
commencèrent à proliférer. L'arrivée à la tête de l'État
d'un homme choisi pour son inculture et son ignorance de
la chose politique aiguisait les appétits des différents
cercles du pouvoir. Chacun voulait mettre ce président
qu'on qualifiait de « roi fainéant» sous son influence pour
mieux se placer et durer le plus longtemps possible dans
les hautes sphères du pouvoir.
Pour mieux affinner sa puissance, chaque cercle s'appuyait sur un officier supérieur de l'armée. Pour des raisons historiques propres à l'Algérie, le militaire, ce
guerrier symbole de la force, a de tout temps été aimé et
courtisé.
Il faut remonter très loin dans l'Histoire pour
comprendre cette fascination qu'exerce le militaire sur la
population, une Histoire jalonnée de guerres et de résistance aux envahisseurs.
En vingt-trois siècles, l'Algérie n'a connu, selon les
historiens, que six cents ans de paix. Même lorsque une
guerre se déroulait en dehors du territoire national, il se

Les hommes de l'ombre

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trouvait des milliers d'Algériens pour y participer. En 1418, cent cinquante mille Algériens avaient pris part aux
combats. Ils seront deux cent cinquante mille sur les
champs de bataille de la Seconde Guerre mondiale.
De tous les pays africains qui ont subi la domination
coloniale, l'Algérie est le seul à avoir livré une vraie
guerre à l'occupant en y sacrifiant le dixième de sa population. L'indépendance de l'Algérie est l'œuvre de ces guerriers de l'Armée de libération nationale. Benboulaïd, Si
L' haoues, Si Lakhdar, Amirouche, Yazouren, Moh Oui
Hadj, Lotfi et tant d'autres sont de véritables légendes dans
toute l'Algérie.
C'est donc naturellement que l'Algérien a un penchant prononcé pour tout ce qui symbolise la force, la puissance et le courage qui caractérisent le guerrier. C'est
pourquoi, au lendemain de la reconquête de l'indépen·
dance, les maquisards ont été accueillis en héros.
Les célibataires, et ils étaient nombreux, se voyaient
proposer des mariages prestigieux par les familles les plus
aisées. Ceux qui étaient déjà mariés abandonnaient volontiers la modeste épouse de leur jeunesse pour un parti plus
attractif qui leur permettait de grimper un ou deux barreaux de l'échelle sociale. C'est ainsi que Chadli Ben Djedid a quitté sa première femme, une paysanne originaire
d'El Kala, pour épouser la surveillante générale d'un lycée
d'Oran, issue d' une famille bourgeoise de Mostaganem.

À vrai dire, ces femmes et leurs familles n' avaient
aucune culture bourgeoise. C'étaient des fortunées arrivistes, et surtout opportunistes. qui traînaient un sentiment
de culpabilité de n'avoir pas participé à la guerre de libération et, pour certaines d'entre elles, d'avoir collaboré avec

les autorités coloniales. Leur alliance avec des anciens
maquisards leur offrait la possibilité de couvrir leur passé
et, pourquoi pas, de bénéficier d'une attestation de partici-


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