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La Cité des Ténèbres T1 La Coupe Mortelle .pdf



Nom original: La Cité des Ténèbres - T1 La Coupe Mortelle.pdf
Auteur: feriel

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Aperçu du document


Je n'ai pas dormi Entre l'exécution d'une chose terrible et la conception première, tout
l'interim est une vision fantastique, un rêve hideux. Le génie et ses instruments mortels
tiennent alors conseil, et la nature humaine est comme un petit royaume troublé par les
ferments d'une insurrection.
William Shakespeare, Jules César, acte II, scène 1
(traduction de François-Victor Hugo)

Première partie :
Descente dans les ténèbres

[...] pour chanter le Chaos et la nuit éternelle. Grâce à la Divinité qui me protège, je suis
descendu dans les espaces ténébreux, et je remonte sans aucun accident aux lieux que tu
éclaires.
John Milton, Le Paradis perdu

1
ChARiVARi



Tu plaisantes ! dit le videur en croisant les bras sur son torse massif.
Il baissa les yeux vers le garçon au sweat-shirt rouge et secoua sa tête rasée :

Tu ne vas pas entrer avec ce machin.
La cinquantaine d'adolescents qui patientaient en file indienne devant le
Charivari tendirent l'oreille. L’attente était longue avant d'entrer dans le club,
surtout le dimanche, et, en général, il ne se passait pas grand-chose dans la file. Les
videurs étaient du genre coriace et ne rataient pas ceux qui avaient l'air de chercher
la bagarre. Comme tous les autres, Clary Fray, quinze ans, qui était venue avec son
meilleur ami, Simon, se pencha pour mieux entendre dans l’espoir qu'un peu
d'action surviendrait.


Le gamin brandit l'objet en question au-dessus de sa tête. On aurait dit un pieu
en bois, très pointu :


Allez ! Ça fait partie du costume.
Le videur leva un sourcil :

Ah bon ? Et tu es déguisé en quoi ?
Le gamin sourit. « Il est plutôt banal, pour le Charivari », songea Clary. Ses
cheveux teints en bleu électrique se dressaient sur sa tête comme les tentacules d'un
poulpe effarouché, mais son visage n'arborait aucun tatouage ni piercing
sophistiqué.




En chasseur de vampires.
Il tordit le pieu comme un brin d'herbe dans sa main :

C'est du caoutchouc. Vous voyez ?
Il avait de grands yeux d'un vert trop limpide : ils étaient de la couleur de
l'antigel et de l'herbe au printemps. « Des verres de contact, probablement », pensa
Clary. Le videur haussa les épaules :




C'est bon, passe.

Le gamin se faufila comme une anguille à l'intérieur. Clary admira le
mouvement de ses épaules et sa façon de rejeter ses cheveux en arrière. Nonchalant,
voilà l'adjectif que sa mère aurait employé pour le décrire.


Il t'a tapé dans l'œil, pas vrai ? demanda Simon d'un ton résigné.
Clary le gratifia d'un coup de coude dans les côtes, mais ne répondit pas.

Le club était noyé sous des panaches de fumée artificielle. Des spots colorés
éclairaient la piste de danse d'une féerie de bleus et de verts acidulés, d'ors et de
roses vifs.
Le garçon au sweat-shirt rouge caressa le long pieu effilé avec un sourire
satisfait. Un vrai jeu d'enfant : il avait suffi d'un petit charme pour donner à son
arme une apparence inoffensive. Un coup d'œil au videur et, à la seconde où leurs
regards s'étaient croisés, le tour était joué. Bien sûr, il n'avait pas besoin de se donner
tant de mal, mais ça faisait partie du jeu, agir au nez et à la barbe des Terrestres, les
berner, s'amuser de leurs yeux hagards et de leur air imbécile
Mais les humains avaient des usages bien à eux. Le garçon parcourut du regard
la piste de danse, où des Terrestres vêtus de cuir et de soie agitaient leurs bras frêles
parmi les colonnes mouvantes de fumée. Les filles secouaient leurs cheveux, les
garçons balançaient leurs hanches moulées de cuir noir, et leur peau nue luisait de
sueur. Toute cette vitalité, cette énergie qu'ils dégageaient lui donnaient le tournis. Il
réprima une grimace. Ces gamins ne connaissaient pas leur chance. Ils ignoraient
tout de son monde dépourvu de vie, éclairé par un soleil de cendre. Leurs existences
se consumaient comme la flamme d'une chandelle.
Son arme à la main, il avançait vers la piste lorsqu'une fille se détacha de la foule
des danseurs pour venir à sa rencontre. Il la dévisagea. Elle était belle, pour une
humaine : des cheveux noirs comme de l'encre, et des yeux charbonneux. Elle
portait une longue robe blanche, de celles que les femmes révélaient autrefois. Des
manches bouffantes en dentelle couvraient ses bras fins. A son cou pendait une
lourde chaîne en argent ornée d'une pierre rouge, grosse comme le poing d'un
nouveau-né. Il l'apprécia d'un coup d'œil : il s'agissait d'un bijou précieux. Comme
elle s'approchait, il se mit à saliver. La vie semblait s'échapper d'elle comme du sang
d'une plaie béante. Elle sourit en passant près de lui et l'appela du regard.
Il la suivit ; il sentait déjà le goût de sa mort sur ses lèvres.
C'était toujours un jeu d'enfant. Il imaginait la force vitale de la fille se propager
comme du feu dans ses propres veines... Ces humains étaient d'une bêtise ! Ils
possédaient un bien inestimable, qu'ils ne prenaient pas la peine de protéger. Ils
gâchaient leur vie pour de l'argent, pour des sachets de poudre, pour le sourire

charmeur d'un étranger. La fille, tel un fantôme blême, s'enfonça dans le rideau de
fumée colorée. Soudain, elle se retourna et, souriante, releva sa robe pour lui
montrer ses cuissardes.
Il s'avança vers elle d'un pas nonchalant. Sa présence toute proche lui chatouillait
la peau. De près, elle était moins jolie : son mascara avait coulé, et la sueur collait les
cheveux sur sa nuque. A l'odeur de mort qui se dégageait d'elle s'ajoutait le relent à
peine perceptible de la dépravation. « Je te tiens », songea-t-il.
Avec un sourire tranquille, la fille s'adossa à une porte, sur laquelle était peint en
lettres rouges : ENTREE INTERDITE-RESERVE. Elle tâtonna derrière elle pour trouver la
poignée, ouvrit la porte et se glissa à l'intérieur. Dans la pénombre, il distingua des
caisses empilées et des câbles enroulés sur le sol. Il jeta un coup d'œil par-dessus son
épaule pour s'assurer que personne ne l'épiait. Si elle voulait de l'intimité, elle allait
être servie.
Il entra à son tour, sans s'apercevoir qu'il était suivi.

— Bonne musique, pas vrai ? dit Simon.
Clary ne répondit pas. Ils dansaient, ou du moins s'efforçaient de danser, se
balançant d'avant en arrière et se penchant brusquement de temps à autre comme
s'ils venaient de faire tomber une lentille de contact, coincés entre un groupe
d'adolescents corsetés de ter et un jeune couple d'Asiatiques qui s'embrassaient avec
fougue. Un garçon à la lèvre piercée distribuait de l'ecstasy ; le ventilateur faisait
voler les pans de son pantalon de treillis. Clary ne prêtait pas grande attention à ses
voisins, son regard était fixé sur le garçon aux cheveux bleus qui avait négocié pour
entrer dans le club. Il rôdait au milieu de la foule avec l'air de chercher quelque
chose. Sa façon de bouger lui était familière...
Moi, je m'amuse comme un fou, poursuivit Simon.
Clary en doutait. Simon, comme toujours, détonnait parmi les clients du club,
avec son jean et son vieux T-shirt arborant l'inscription MADE IN BROOKLYN. Avec ses
cheveux coupés en brosse - châtain foncé, et non roses ou verts - et ses lunettes
perchées de guingois sur le bout du nez, il avait l'air de sortir d'un club d'échecs.


Mmm...
Clary savait pertinemment qu'il avait accepté de l'accompagner au Charivari
pour lui faire plaisir, et qu'il s'ennuyait ferme. Elle-même ignorait pourquoi elle
aimait cet endroit. Était-ce parce que les vêtements et la musique y créaient une
atmosphère Irréelle ? Là, elle avait l'impression de vivre la vie de quelqu'un d'autre,


loin de sa propre existence sans intérêt. Mais jamais elle n'avait eu le cran de parler à
quelqu'un d'autre que Simon.

Le garçon aux cheveux bleus s'éloigna de la piste. Il semblait un peu perdu,
comme s'il n'avait pas trouvé ce qu'il cherchait. Clary se demanda ce qui arriverait si
elle l'abordait pour se présenter et lui proposer de visiter les lieux. Dans ce cas, peutêtre se contenterait-il de la dévisager avec froideur. A moins qu'il ne soit timide, lui
aussi. Peut-être qu'il lui serait reconnaissant de lui parler, en s'efforçant de ne pas le
montrer, comme tous les garçons. Mais elle s'en apercevrait. Peut-être...
L'inconnu aux cheveux bleus se figea brusquement, comme un chien de chasse à
l'arrêt. Clary suivit son regard et aperçut la fille en robe blanche.
«Bon, pensa-t-elle en ravalant sa déception, c'est comme ça. » La chanceuse,
sublime, était le genre de fille que Clary aurait aimé dessiner : grande, mince comme
un fil, avec une longue crinière de cheveux noirs. Même à cette distance, Clary
voyait le pendentif rouge à son cou. Il semblait battre tel un cœur sous les néons de
la piste.
— Je trouve que DJ Bat fait un boulot exceptionnel, ce soir, dit Simon. Qu'est-ce
que tu en penses ?
Pour toute réponse, Clary leva les yeux au ciel : Simon détestait la trance. Elle
reporta son attention sur la fille en robe blanche. Dans l'obscurité et la fumée
artificielle, le tissu clair semblait briller comme un phare. Pas étonnant que le garçon
aux cheveux bleus la suive comme sous l'effet d'un sortilège, trop fasciné pour
remarquer les deux silhouettes en noir qui se faufilaient derrière lui à travers la
foule.
Clary s'arrêta de danser pour observer les deux garçons, grands et vêtus de noir.
Elle n'aurait pas su expliquer comment elle avait deviné qu'ils le suivaient, mais cela
ne faisait pas l'ombre d'un doute. C'était peut-être leur allure, réglée sur la sienne, ou
leurs regards attentifs, la grâce furtive de leurs mouvements. Une vague inquiétude
l'envahit.
—Au fait, reprit Simon, je voulais te dire que depuis quelque temps je me
travestis. Ah, et je couche avec ta mère. J'ai pensé qu'il fallait te mettre au courant.
La fille avait atteint le mur du club, et ouvert une porte sur laquelle était écrit :
ENTREE INTERDITE. Elle fit signe au garçon de venir, et ils disparurent derrière la
porte. Cela n'avait rien d'extraordinaire, un couple qui se cachait dans un coin
sombre pour se bécoter ; ce qui était bizarre, en revanche, c'était le fait qu'ils soient
suivis.

Clary se hissa sur la pointe des pieds pour dominer la foule. Les deux garçons en
noir s'étaient arrêtés devant la porte et semblaient en grande conversation. L'un était
brun, l'autre blond. Le blond fouilla dans sa poche et en sortit un objet long et effilé
qui étincela sous les stroboscopes. Un couteau.
—Simon ! s'écria Clary en lui agrippant le bras.
—Quoi ? fit Simon avec inquiétude. Je ne couche pas avec ta mère, tu sais.
J'essayais seulement d'attirer ton attention. Non qu'elle soit moche, c'est une femme
très attirante pour son âge.
—Tu as vu ces types ?
Clary agita frénétiquement la main, manquant éborgner au passage une grosse
fille qui dansait près d'elle. Cette dernière lui jeta un regard assassin.
—Pardon ! Tu vois ces deux types là-bas, près de la porte ?
Simon plissa les yeux, puis haussa les épaules :
—Je ne vois rien du tout.
—Regarde mieux ! Ils suivaient le garçon aux cheveux bleus...
—Celui qui t'a tapé dans l'œil ?
—Oui, mais la question n'est pas là. L'un d'eux a sorti un couteau.
—Tu en es sûre ?
Simon scruta le fond de la salle et secoua la tête :
—Je ne vois toujours personne.
Il redressa les épaules d'un air important :
—Je vais chercher la sécurité. Toi, tu restes ici.
Il s'éloigna en jouant des coudes. Clary se retourna juste à temps pour voir le
blond disparaître derrière la porte, l'autre sur ses talons. Elle jeta un regard autour
d'elle : Simon en était toujours à essayer de quitter la piste, mais il ne faisait pas
beaucoup de progrès. Elle aurait beau crier, personne ne l'entendrait et, le temps que
Simon revienne, il serait peut-être déjà trop tard. En se mordant la lèvre, Clary se
fraya un chemin parmi la foule.

—Comment tu t'appelles ?
La fille se retourna et sourit. Une lumière ténue filtrait à travers les fenêtres à
barreaux de la réserve, noircies par la crasse. Des câbles électriques, des débris de
boules de disco et des pots de peinture jonchaient le sol.
—Isabelle.
—Joli prénom.
Il s'avança vers elle en prenant soin d'éviter les câbles abandonnés par terre.
Dans la pénombre, elle était presque diaphane dans sa robe blanche qui lui donnait
l'air d'un ange. Ce serait un plaisir de la faire déchoir...
—Je ne t'avais jamais vue avant.
—Tu veux savoir si je viens souvent ici ? Gloussa-t-elle en se couvrant la bouche
de sa main.
Elle portait un drôle de bracelet autour du poignet, juste sous la manche de sa
robe. En s'approchant un peu, il s'aperçut qu'il s'agissait en fait d'un tatouage
représentant un enchevêtrement de lignes.
Il se figea :
—Tu...
Il n'eut pas le temps de terminer sa phrase. Avec la rapidité de l'éclair, la fille lui
assena un coup dans la poitrine. S'il avait été humain, il en aurait eu le souffle coupé.
Il recula et s'aperçut qu'elle tenait à la main un objet, un fouet scintillant qui vint
s'enrouler autour de ses chevilles et lui fit perdre l'équilibre. Il tomba à terre et se
tordit de douleur en sentant la corde en métal s'enfoncer profondément dans sa
chair. La fille se mit à rire et vint de poster au-dessus de lui. Pris de vertige, il songea
qu'il aurait dû s'y attendre. Une humaine n'aurait jamais porté une robe comme
celle-ci. Cette robe était destinée à couvrir son corps... chaque parcelle de son corps.
Isabelle tira fermement sur le fouet pour l'avoir bien en main. Un sourire
venimeux flottait sur ses lèvres.
—Il est à vous, les gars.
Un rire grave s'éleva derrière lui, et il sentit des mains l'agripper, le soulever et le
jeter contre l'un des piliers en béton. Il sentit la pierre humide contre son dos. Puis on
lui saisit les bras pour les attacher avec un câble. Comme il se débattait, son
agresseur contourna le pilier pour lui faire face : il s'agissait d'un garçon du même
âge qu'Isabelle, et tout aussi séduisant. Ses yeux fauves brillaient dans l'obscurité
comme des éclats d'ambre.

—Alors, dit-il, il y en a d'autres avec toi ?
Les liens trop serrés entaillaient la chair du garçon et le sang lui poissait les
poignets.
—De qui parles-tu ?
—Allons !
Le garçon aux yeux fauves leva les mains pour faire glisser les manches de son
habit noir, révélant les runes tatouées sur ses poignets, sur le dos et la paume de ses
mains.
—Tu sais très bien à qui tu as affaire.
Le garçon grinça des dents :
—A un Chasseur d'Ombres, répondit-il avec colère.
Son interlocuteur lui adressa un grand sourire :
—Je t'ai eu.

Clary poussa la porte de la réserve et s'avança à l'intérieur. Pendant quelques
secondes, elle crut qu'il n'y avait personne. Les seules fenêtres, trop hautes pour
qu'on puisse les atteindre, étaient munies de barreaux ; les bruits de la rue, le klaxon
d'une voiture, un crissement de freins, lui parvenaient faiblement. La pièce sentait la
vieille peinture, et une épaisse couche de poussière recouvrait le sol marqué
d'empreintes de pas.
« Il n'y a personne ici », pensa Clary en regardant autour d'elle avec stupéfaction.
Il faisait froid dans la pièce malgré la chaleur du mois d'août qui régnait au-dehors.
Une sueur glacée lui coulait dans le dos. Elle fit un pas et se prit les pieds dans des
câbles électriques. Elle se pencha pour libérer sa chaussure de tennis, et c'est alors
qu'elle entendit des voix. Le rire d'une fille, et un garçon qui répondait d'un ton
brusque. En se redressant, elle les vit.
À croire qu'ils s'étaient matérialisés devant elle comme par magie. La fille en
robe blanche avec de longs cheveux noirs pareils à des algues humides. A ses côtés,
les deux garçons, le grand avec des cheveux de la même couleur que les siens, et le
blond, plus petit, dont la chevelure brillait comme du cuivre dans la pâle lumière
filtrant par les fenêtres. Le blond, les mains dans les poches, faisait face au jeune
punk, qui avait les mains et les chevilles attachées à un pilier avec ce qui ressemblait
à une corde de piano. Ses traits étaient déformés par la souffrance et la peur.

Le cœur battant, Clary se glissa derrière le pilier le plus proche et risqua un œil
de l'autre côté. Le blond faisait les cent pas, les bras croisés.
—Bon, lança-t-il, tu ne nous as toujours pas dit si d'autres de ton espèce sont
venus avec toi.
« De ton espèce ? » Clary se demanda à quoi il pouvait bien faire allusion. Avaitelle atterri au beau milieu d'une guerre de gangs ?
—Je ne sais pas de quoi tu parles, répondit le garçon aux cheveux bleus d'un ton
à la fois maussade et plaintif.
Le grand brun prit la parole pour la première fois !
—Il parle des autres démons. Tu sais ce qu'est un démon, pas vrai ?
Leur prisonnier détourna la tête, la bouche crispée.
—Démon, récita le blond en traçant avec son doigt des lettres invisibles, désigne,
d'un point de vue religieux, un habitant de l'enfer, un serviteur de Satan. Mais dans
le contexte de l'Enclave, ce nom fait référence à tout esprit maléfique né en dehors de
notre dimension...
—Ça suffit, Jace, dit la fille.
—Isabelle a raison, intervint le garçon brun Inutile de nous faire une leçon de
sémantique ou do démonologie.
« Ils sont dingues, songea Clary. Complètement dingues ! »
Jace releva la tête et sourit. Son attitude avait quelque chose de farouche qui
rappela à Clary les documentaires sur les lions qu'elle avait vus à la télé. Les grands
fauves en chasse avaient cette même façon de lever la tête pour flairer l'air.
—Isabelle et Alec trouvent que je parle trop, dit-il avec assurance. Et toi, qu'est-ce
que tu en penses ?
Le garçon aux cheveux bleus ne répondit pas tout de suite.
—J'ai des informations pour vous, dit-il enfin. Je sais où est Valentin.
Jace se tourna vers Alec, qui haussa les épaules.
—Valentin est à six pieds sous terre, dit Jace. Cette chose se moque de nous !
Isabelle rejeta ses cheveux en arrière :
—Tue-le, Jace. Il ne nous apprendra rien.

Jace leva la main, et Clary vit étinceler la lame de son couteau. Bizarrement, elle
était transparente comme du verre, et semblait tranchante comme un tesson de
bouteille. Le manche était serti de rubis.
Le prisonnier se mit à haleter.
—Valentin est de retour ! s'écria-t-il en tirant sur les liens qui retenaient ses
mains. Tout le monde infernal est au courant... Je peux vous dire où il est...
Une lueur de colère s'alluma dans les yeux de Jace :
—Par l'Ange, chaque fois qu'on capture une de ces Vermines, il faut qu'elle nous
serine la même chose. Eh bien, nous aussi, nous savons où est Valentin : en Enfer et
toi... tu vas le rejoindre.
N'y tenant plus, Clary sortit de sa cachette et s’écria :
- Arrêtez ! Vous ne pouvez pas faire ça !
Juce pivota et, sous l'effet de la surprise lâcha le couteau. Isabelle et Alec se
retournèrent eux aussi. Le même étonnement se lisait sur leur visage. Le garçon aux
cheveux bleus, frappé de stupeur, cessa de se débattre dans ses liens.
—Qu'est-ce que c'est que ça ? demanda Alec en dévisageant tour à tour Clary et
ses compagnons.
— C'est une fille, répondit Jace, une fois revenu de sa surprise. Tu as forcément
déjà vu une fille avant, Alec. Ta sœur Isabelle en est une.
Il fit un pas vers Clary en cillant comme s'il n'arrivait pas à en croire ses yeux.
—C'est une Terrestre, ajouta-t-il comme pour lui-même. Et pourtant elle peut
nous voir.
—Bien sûr que je peux vous voir, dit Clary. Je ne suis pas aveugle, vous savez !
—Oh, mais si, rétorqua Jace en se baissant pour ramasser son couteau.
Seulement, tu ne le sais pas, Tu ferais mieux de déguerpir, pour ton propre bien.
—Je n'irai nulle part. Si j'obéis, vous le tuerez.
Elle montra du doigt le garçon aux cheveux bleus.
—C'est exact, dit Jace en jouant avec son couteau, Qu'est-ce que ça peut te faire ?
—M-mais, bafouilla Clary, on n'assassine pas les gens comme ça.
—Tu as raison. On n'assassine pas les gens.
Il montra le garçon aux cheveux bleus, qui avait fermé les yeux. Clary crut qu'il
s'était évanoui.

—Ceci n'est pas un être humain, petite fille. Ça ressemble à un être humain, ça
parle comme un être humain, et peut-être même que ça saigne comme un être
humain. Mais, en réalité, il s'agit d'un monstre..
—Jace, protesta Isabelle. Ça suffit !
—Vous êtes fous ! Souffla Clary en reculant. J'ai appelé la police, vous savez. Elle
sera là d'un moment à l'autre.
—Elle ment, décréta Alec.
Cependant le doute se lisait sur son visage.
—Jace, est-ce que...
Il n'eut pas le temps de finir sa phrase. A cet instant, le garçon aux cheveux bleus
poussa un cri déchirant et, après s'être libéré de ses liens, se jeta sur Jace.
Ils roulèrent sur le sol, et le soi-disant démon lacéra le bras de Jace de ses doigts.
Clary crut les voir étinceler comme des griffes de métal. Elle recula et voulut s'enfuir,
mais se prit les pieds dans un câble et s'affala par terre. Elle entendit Isabelle hurler.
Roulant sur le coté, Elle vit le garçon aux cheveux bleus assis sur le torse de Jace» ses
griffes dégoulinant de sang.
Isabelle et Alec se ruèrent sur lui. La fille brandit sont fouet. Le garçon aux
cheveux bleus lacéra la chair de Jace de ses griffes en projetant des gouttelettes de
sang. Comme il levait la main de nouveau, le fouet d’isabelle claqua sur son dos. Il
poussa un hurlement et tomba sur le sol.
Aussi rapide que le fouet d'Isabelle, Jace roula sur le coté. Son couteau étincela
dans sa main, et il planta la lame dans la poitrine de son adversaire. Un liquide
noiratre éclaboussa le manche de l'arme. Le garçon se courba, émit un gargouillis
répugnant et son corps se convulser. Jace se releva avec une grimace de douleur. Sa
chemise noire était couverte de taches sombre. Il baissa les yeux vers la créature qui
se tordait à ses pieds et se pencha pour arracher le couteau souillé de lu plaie.
Le garçon aux cheveux bleus fixa Jace de ses yeux exorbités et lâcha entre ses
dents :
— Les Damnés vous emporteront tous.
Jace poussa un rugissement de colère. Le garçon roula des yeux, et son corps
agité de soubresauts s’affaissa, se ratatina et finit par disparaître.
Clary se releva en se débattant avec le câble électrique. Comme personne ne
prêtait attention à elle, elle en profita pour reculer vers la porte. Alec avait rejoint
Jace et soutenait son bras blessé en tirant sur la manche pour examiner la blessure.
Clary allait prendre la fuite, mais Isabelle lui barra le passage, le fouet à la main. La

lanière dorée était maculée de substance noire. Elle le fit claquer, et Clary sentit
l'extrémité du fouet s'enrouler autour de son poignet. Elle eut un hoquet de surprise
et de douleur.
—Espèce de petite idiote ! Siffla Isabelle. Jace a failli mourir par ta faute.
—Il est dingue, répliqua Clary en essayant en vain de libérer son poignet : la
lanière du fouet s'enfonça un peu plus dans sa chair. Vous êtes tous dingues ! Vous
vous prenez pour quoi, des vengeurs masqués ? La police...
—La police s'en moque, d'habitude, tant qu'il n'y a pas de corps, dit Jace.
Le bras blessé plaqué contre son torse, il se dirigea vers Clary en louvoyant entre
les câbles. Alec lui emboîta le pas, le visage fermé. Clary jeta un coup d'œil à
l'endroit où le garçon avait disparu et ne sut que répondre. Il n'y avait pas même
une trace de sang sur le sol, pas la moindre preuve qu'il ait existé.
—Quand ils meurent, ils retournent dans leur dimension, expliqua Jace. Au cas
où tu te poserais la question.
—Jace, marmonna Alec, sois prudent.
Jace lâcha son bras. Son visage était barbouillé de sang. Clary le fixa : il lui faisait
encore penser à un lion, avec ses yeux clairs un peu espacés et ses cheveux blond
foncé.
—Elle peut nous voir, Alec, dit-il. Elle en sait déjà trop.
—Alors, qu'est-ce que je fais d'elle ? demanda Isabelle.
—Laisse-la partir, répondit Jace tranquillement.
Isabelle lui lança un regard mi-surpris, mi-furieux, mais ne protesta pas. Elle
libéra Clary, qui se demandait en massant son poignet endolori comment se tirer de
ce mauvais pas.
—On devrait peut-être l'emmener avec nous, suggéra Alec. Je parie que Hodge
serait curieux de la rencontrer.
—Pas question qu'elle vienne à l'Institut ! déclara Isabelle. C'est une Terrestre.
—En es-tu certaine ? dit doucement Jace.
Le calme qui perçait dans sa voix était bien plus inquiétant que les protestations
d'Isabelle ou la colère d'Alec.
—As-tu déjà eu affaire aux démons, petite fille ? demanda-t-il à Clary. T'es-tu
déjà promenée avec des sorciers, as-tu bavardé avec des Enfants de la Nuit ?

—Je ne suis pas une petite fille, marmonna-t-elle. Et je ne comprends rien à ce
que tu racontes.
« Vraiment ? dit une petite voix dans sa tête. Tu as vu ce garçon disparaître
comme par magie. Jace n'est pas fou. C'est seulement toi qui essaies de te persuader
du contraire. »
—Je ne crois pas aux... aux démons ou quel que soit...
—Clary?
La voix de Simon résonna dans la pièce. Clary fit volte-face. Il se tenait sur le
seuil de la réserve, accompagné par l'un des videurs.
—Tu vas bien ? demanda-t-il en scrutant les ténèbres. Qu'est-ce que tu fais là,
toute seule ? Qu'est-il arrivé aux types... tu sais, ceux qui se baladent avec un
couteau ?
Clary le dévisagea sans répondre, puis regarda derrière elle, à l'endroit où se
tenaient Jace, Isabelle et Alec. Jace, vêtu de sa chemise ensanglantée, le couteau à la
main, lui sourit avec un haussement d'épaules à la fois contrit et moqueur.
Visiblement, le fait que ni Simon ni le videur ne puissent les voir ne le surprenait pas
le moins du monde.
Et, bizarrement, Clary ne s'en étonna pas non plus. Elle se tourna lentement vers
son ami, s'imaginant sans mal ce qu'il devait penser d'elle, debout là, toute seule,
dans cette réserve humide, les pieds pris dans des câbles électriques.
—J'étais sûre de les trouver ici, dit-elle sans conviction. Mais il faut croire qu'ils
n'y sont pas. Je suis désolée.
Elle regarda tour à tour Simon, dont l'expression inquiète se muait en embarras,
et le videur, qui semblait simplement agacé.
—J'ai dû me tromper.
Derrière elle, Isabelle s'esclaffa.

—Je n'y crois pas ! lança Simon tandis que Clary, postée sur le bord du trottoir,
s'efforçait désespérément de héler un taxi.
Les balayeurs avaient remonté Orchard Street pendant qu'ils se trouvaient au
Charivari, et le bitume détrempé brillait dans l'obscurité.
—Je sais, dit-elle. Tu pensais qu'il y aurait des taxis. Mais où sont-ils tous passés,
un dimanche soir à minuit ? Peut-être qu'on aurait plus de chance du côté de
Houston Street ?

—Qui parle des taxis ? Tu... Je ne te crois pas ! Je refuse de croire que ces types
aient disparu comme ça.
Clary poussa un soupir :
—Peut-être qu'il n'y avait pas de types avec des couteaux, Simon. Peut-être que
j'ai imaginé toute cette histoire.
—Impossible.
Simon leva la main, mais le taxi qui arrivait en face passa sans ralentir en
l'éclaboussant d'eau sale.
—J'ai vu ton visage en entrant dans la réserve. Tu semblais morte de peur, on
aurait dit que tu avais vu un fantôme.
Clary repensa à Jace et à ses yeux de fauve. Elle baissa les yeux vers son poignet,
à l'endroit où le fouet d’isabelle avait dessiné une estafilade rouge. «Non, pas un
fantôme, songea-t-elle, quelque chose d'encore plus bizarre. »
—Je me suis trompée, voilà tout, conclut-elle d'un ton las.
Elle s'étonnait elle-même de ne pas lui avoir avoué la vérité ; mais il l'aurait prise
pour une folle. Et puis, quelque chose lui disait qu'elle faisait bien de garder tout cela
pour elle. Était-ce à cause du sang noir qui avait éclaboussé le couteau de Jace, ou de
la voix de ce dernier quand il lui avait demandé si elle avait déjà parlé à des Enfants
de la Nuit ?
—Et pas qu'un peu ! On s'est payé une belle honte, répliqua Simon.
Il jeta un regard en direction du club, devant lequel s'étirait toujours une file
d'attente.
—Je doute qu'on nous laisse un jour entrer au Charivari !
—Qu'est-ce que ça peut te faire ? Tu détestes cet endroit.
Clary leva de nouveau la main : une voiture jaune s'avançait vers eux dans le
brouillard. Cette fois, le taxi s'arrêta au coin de la rue dans un crissement de pneus,
et le chauffeur donna un grand coup de klaxon pour attirer leur attention.
—Finalement, on a de la chance.
Simon ouvrit la portière et se glissa sur la banquette arrière plastifiée. Clary
l'imita en respirant l'odeur familière des taxis new-yorkais, un mélange de vieux
mégots, de cuir et de laque à cheveux.
—Brooklyn, lança Simon au chauffeur avant de se tourner vers Clary. Écoute, tu
peux tout me dire, tu sais.

Clary hésita un instant puis hocha la tête
—Bien sûr, Simon. Je sais.
Elle claqua la portière derrière elle et le taxi s'enfonça dans la nuit.

2
Secrets Et Mensonges

Le prince des ténèbres enfourcha son coursier noir, les pans de sa cape en
zibeline flottant derrière lui. Un cercle d'or retenait ses boucles blondes, la rage de la
bataille figeait les traits de son beau visage et...
— Et son bras ressemblait à une aubergine, marmonna Clary, exaspérée.
Son dessin n'était pas du tout ressemblant. Avec un soupir elle arracha la feuille
de son carnet de croquis et la réduisit en boule avant de la lancer contre le mur
orange de sa chambre. Le sol était déjà jonché de papiers froissés, preuve que sa
créativité ne prenait pas la direction souhaitée. Elle regretta pour la millième fois de
ne pas tenir un peu plus de sa mère. Jocelyne réussissait tout ce qu'elle dessinait ou
peignait, et sans le moindre effort, apparemment.
Clary ôta ses écouteurs - interrompant Stepping Razor au beau milieu d'une
chanson - et frotta ses tempes douloureuses. Elle entendit la sonnerie stridente du
téléphone résonner dans l'appartement. Après avoir jeté son carnet sur le lit, elle se
leva d'un bond et courut au salon, où le vieil appareil rouge trônait sur une table
près de la porte d'entrée.
Clarissa Fray ?
La voix à l'autre bout du fil lui semblait familière mais elle ne parvint pas
à l'identifier tout de suite, Elle enroula le fil du téléphone autour de son
doigt:
— Oui?
— Bonjour, c'est moi, le type au couteau que tu as rencontré hier au
Charivari. J'ai bien peur de t'avoir fait une mauvaise impression, et j'espérais
que tu me donnerais une chance de me racheter...
— SIMON !
Clary éloigna le combiné de son oreille comme il éclatait de rire :
— Ce n'est pas drôle du tout !
— Mais si ! Tu n'as pas le sens de l'humour.
— Crétin !
Clary s'adossa au mur en soupirant :
— Tu ne rirais pas si tu avais été à ma place hier soir en rentrant.
— Pourquoi ?


Ma mère. Elle n'a pas apprécié mon retard. Elle s'est inquiétée. Le
mauvais plan.
— Quoi ? Ce n'est pas notre faute s'il y avait des embouteillages ! protesta
Simon.
En tant que cadet de trois enfants, il avait un sens aigu de l'injustice
familiale.
— Eh bien, elle ne voit pas les choses sous cet angle. Je l'ai déçue, elle s'est
fait du souci pour moi, blablabla. Je suis le fléau de son existence, dit Clary
en reprenant les termes exacts employés par sa mère, auxquels s'ajoutait un
soupçon de culpabilité.
— Alors, tu es punie ? demanda Simon en haussant la vois.
Clary entendit un brouhaha de conversations dans le combiné.
— Je ne sais pas encore. Ma mère est sortie avec Luke se matin, et ils ne
sont pas encore rentrés. Où es-tu, au fait ? Chez Éric ?
— Oui, on vient juste de terminer la répète.
Un bruit de cymbales retentit derrière Simon. Clary tressaillit.
— Eric participe à une lecture de poésie au Java Jones se noir, poursuivit
Simon, faisant référence au café de chez Clary, qui donnait parfois des
concerts. Tout le groupe vient l'encourager. Tu veux te joindre à nous ?
— Oui, d'accord.
Clary se tut et tira nerveusement sur le fil du téléphone :
— Attends, non.
— Vous voulez bien la fermer, les gars ? cria Simon.
Au son étouffé de sa voix, Clary devina qu'il tenait le combiné éloigné de
sa bouche. Une seconde plus tard, il était de retour au téléphone, et sa voix
trahissait une certaine tension :
— C'était un oui ou un non ?
— Je ne sais pas. Ma mère est toujours furieuse à cause d'hier soir. Je n'ai
pas très envie d'en remettre une couche en lui demandant une faveur. Si je
dois m’attirer des ennuis, je préfère que ce soit pour autre chose que les
poèmes bidon d'Éric.
— Allons, il n'est pas si mauvais que ça !


Simon et Éric, son voisin de palier, se connaissaient depuis toujours. S'ils
n'étaient pas aussi proches que Simon et Clary, ils avaient formé un groupe
de rock au début de l'année scolaire avec les amis d'Eric, Matt et Kirk. Toutes
les semaines, ils répétaient assidûment dans le garage des parents d'Éric.
— Et puis, ce n'est pas une faveur que tu lui demandes, reprit Simon. C'est
un concours de slam organisé dans ton quartier, pas une orgie. Ta mère peut
venir si elle veut.
Clary entendit quelqu'un - probablement Éric - crier :

UNE ORGIE !
S'ensuivit une autre explosion de cymbales. Elle imagina sa mère en train
d'écouter Éric lire sa poésie et elle frémit.
— Je ne sais pas, dit-elle. Si vous débarquez tous ici, elle risque d'avoir
peur.
— Alors, je viendrai tout seul. Je passe te prendre : on peut y aller
ensemble à pied. Ta mère n'y verra pas d'inconvénient. Elle m'adore.
Clary ne put s'empêcher de rire :
— Preuve qu'elle a des goûts discutables, si tu veux mon avis.
— Personne ne te le demande.
Sur ces mots, Simon raccrocha parmi les cris des autres membres du
groupe. Après avoir reposé le combiné, Clary parcourut le salon du regard.
Chaque recoin de la pièce témoignait des talents artistiques de sa mère, des
coussins en velours faits main qui s'empilaient sur le canapé rouge aux
tableaux de Jocelyne qui ornaient les murs. C'étaient, pour l'essentiel, des
paysages : les rues sinueuses de Manhattan nimbées d'une lumière dorée ;
des scènes de Prospect Park en hiver, ses étangs gris bordés d'une dentelle de
glace.
Sur le manteau de la cheminée trônait une photo encadrée du père de
Clary, un homme blond aux yeux rieurs et à l'air pensif, qui posait en
uniforme de militaire. Il avait été décoré pour avoir servi à l'étranger.
Jocelyne conservait certaines de ses médailles dans une petite boîte à côté de
son lit. Ces médailles n'avaient eu aucune utilité lorsque Jonathan Clark avait
encastré sa voiture dans un arbre aux alentours d'Albany... Clary n'était
même pas née.
Après la mort de son mari, Jocelyne avait repris son nom de jeune fille.
Elle n'évoquait jamais le père de Clary, mais elle gardait la boîte gravée de
ses initiales, J.C., sur sa table de nuit. Outre les médailles, elle renfermait
quelques photos, une alliance, et une mèche de cheveux blonds. Parfois,
Jocelyne ouvrait la boîte, tenait délicatement la mèche de cheveux dans ses
mains pendant quelques instants, puis la remettait dans la boîte, qu'elle ne
manquait jamais de verrouiller.
Le bruit de la clé dans la porte d'entrée tira Clary de sa rêverie. Elle
s'installa en hâte sur le canapé et fit mine de s'absorber dans l'un des livres de
poche que sa mère avait laissés sur la table basse. Jocelyne considérait la
lecture comme un passe-temps sacré, et d'ordinaire elle n'aimait pas
interrompre Clary au milieu d'un livre, même pour la sermonner.


La porte s'ouvrit avec un bruit sourd et Luke entra, les bras chargés de
boîtes en carton. Après les avoir posées par terre, il lui adressa un grand
sourire.

Bonjour, Onc... Bonjour, Luke, lança Clary.
Il lui avait demandé de ne plus l'appeler Oncle Luke environ un an
auparavant, sous prétexte que cela lui donnait un coup de vieux, en plus de
lui rappeler La Case de l'oncle Tom. Et puis, avait-il précisé gentiment, il n'était
pas vraiment son oncle, juste un ami proche de sa mère, qui la connaissait
depuis toujours.
— Où est maman ? ...
— Elle gare la camionnette, répondit-il en redressant sa grande carcasse
maigre avec un grognement.
Il portait son uniforme habituel : un vieux jean et une chemise en flanelle.
Une paire de lunettes un peu tordues était juchée de travers sur son nez.
— Rappelle-moi pourquoi cet immeuble n'a pas d'ascenseur de service ?
—Parce qu'il est vieux et qu'il a du caractère, répondit Clary du tac au tac.
C'est pour quoi faire, ces boîtes ?
Le sourire de Luke s'évanouit.
— Ta mère veut mettre de l'ordre dans ses affaires, répondit-il en évitant
son regard.
— Quelles affaires ?
Luke fit un geste vague de la main :
— Des trucs qui traînent. Tu sais bien qu'elle ne jette rien. Alors, qu'est-ce
que tu fabriques ? Tu révises ?
Il attrapa son livre et se mit à lire à voix haute : « Le monde grouille
encore de ces créatures diverses méprisées par la pensée rationnelle. Fées et
gobelins, fantômes et démons rôdent toujours... »
Il scruta Clary par-dessus ses lunettes :
— C'est pour le lycée ?
- Le Rameau d'or ? Non, les cours ne commencent pas avant deux
semaines.
Clary lui reprit le livre :
— C'est à ma mère.
— Je me disais aussi...
— Luke ?
— Mmm ?
Le livre déjà oublié, il fouillait dans la trousse à outils près de la cheminée
:
— Ah, le voilà.
Il sortit un gros dérouleur de scotch en plastique orange, qu'il contempla
avec satisfaction.
— Que ferais-tu si tu étais témoin de quelque chose que personne d'autre
ne pourrait voir ? demanda Clary.


Luke laissa échapper le dérouleur de scotch, qui atterrit dans l'âtre. Il se
baissa pour le ramasser et répondit sans la regarder :
— Tu veux dire si j'étais le seul témoin d'un crime, ce genre de chose ?
— Non, s'il y avait d'autres personnes autour, mais que tu étais le seul à
voir quelque chose. Quelque chose d'invisible pour tout le monde, sauf pour
toi.
Luke parut hésiter.
— Je sais que ça a l'air dingue, poursuivit Clary d'un ton nerveux,
seulement...
Les yeux de Luke, si bleus derrière les verres de ses lunettes, se posèrent
sur elle avec affection :
— Clary,
tu
es
une
artiste,
comme
ta
mère.
Ça
signifie que tu vois le monde différemment. Tu possèdes ce don de
distinguer la beauté et la laideur dans les choses les plus banales. Ça ne veut
pas dire que tu es dingue... Tu es juste différente. Il n'y a rien de mal à être
différent.
Clary replia les jambes et appuya le menton sur ses genoux. Dans sa
tête, elle revit la réserve, le fouet d'or d'Isabelle, le garçon aux cheveux bleus
en train d'agoniser et les yeux fauves de Jace. La beauté et la laideur.
— Si mon père était encore en vie, tu crois qu'il serait un artiste, lui aussi
?
Luke parut décontenancé. Avant qu'il ait pu répondre, la porte s'ouvrit à
la volée et la mère de Clary entra dans la pièce en faisant claquer ses grosses
chaussures sur le parquet ciré. Elle tendit à Luke un trousseau de clés et se
tourna vers sa fille.
Jocelyne Fray était une femme mince : ses cheveux étaient un peu plus
sombres que ceux de Clary et deux fois plus longs. Ils étaient entortillés dans
un élastique rouge, et le tout était maintenu en place par un crayon. Elle
portait une salopette tachée sur un T-shirt lavande, et des chaussures de
marche aux semelles imprégnées de peinture.
On disait toujours à Clary qu'elle ressemblait à sa mère, mais elle n'en
avait pas conscience. Elles avaient la même silhouette mince, la même
poitrine menue et les mêmes hanches étroites. Cependant Clary savait qu'elle
ne possédait pas la beauté de sa mère. Pour être belle, il fallait être grande et
élancée. Quand on était petite comme Clary, qui mesurait moins d'un mètre
soixante, on était juste mignonne. Ni jolie ni belle, mignonne. Avec ses
cheveux carotte et ses joues criblées de taches de rousseur, elle ne ressemblait
pas vraiment à une poupée Barbie.
Jocelyne avait aussi une démarche élégante, qui faisait se tourner les têtes
sur son passage. Clary, à l’inverse, ne cessait de trébucher. Quand les gens se
retournaient sur elle, c'était parce qu'elle venait de tomber dans les escaliers...

Merci d'avoir monté les boîtes, dit la mère de Clary en souriant à Luke.
Il ne lui rendit pas son sourire. Clary sentit son estomac se nouer.
— Désolée, il m'a fallu du temps pour trouver une place, poursuivit
Jocelyne. La moitié de la ville a pris sa voiture aujourd'hui...
- Maman ? interrompit Clary. À quoi vont servir ces boîtes ?
Jocelyne se mordit la lèvre. Luke jeta un coup d'œil du côté de Clary
comme pour encourager Jocelyne à parler. D'un mouvement brusque, elle
repoussa une mèche derrière son oreille et rejoignit sa fille sur le canapé.
En la regardant de plus près, Clary s'aperçut que sa mère était épuisée.
Elle avait les yeux cernés et bouffis.
— C'est à cause d'hier soir ? demanda Clary.
— Non, répondit sa mère avec empressement, puis elle ajouta après une
hésitation : Peut-être un peu. Tu n'aurais pas dû me faire un coup pareil. Tu
vaux mieux que ça.
— Je t'ai déjà présenté mes excuses. Qu'est-ce qui se passe ? Si tu as décidé
de me punir, dis-le, qu'on en finisse.
— Je n'ai pas l'intention de te punir, déclara sa mère d'une voix tendue.
Elle jeta un coup d'œil à Luke, qui secoua la tête :
—Dis-lui, Jocelyne.
—Vous voulez bien cesser de parler de moi comme si je n'étais pas là ?
S’impatienta Clary. Qu'est-ce que vous avez à m'annoncer ?
Jocelyne poussa un gros soupir :
—On part en vacances.
Le visage de Luke se vida de toute expression.
—C'est de ça qu'il s'agit ? Vous partez en vacances ?, Alors, pourquoi tout
ce mystère ?
—Je ne crois pas que tu m'aies comprise. Nous partons tous les trois en
vacances, toi, moi et Luke. A la ferme.
—Oh.
Clary se tourna vers Luke, qui regardait par la fenêtre, les bras croisés, la
mâchoire serrée. Elle se demanda ce qui le contrariait à ce point. Il adorait la
vieille ferme située au nord de l'État de New York, qu'il avait achetée et
restaurée lui-même quelque dix ans auparavant, et il s'y rendait dès qu'il en
avait l'occasion.
—On part pour combien de temps ?
—Nous y passerons le reste de l'été. J'ai acheté ces boîtes au cas où tu
voudrais emporter des livres, du matériel de peinture...
—Le reste de l'été ? Je ne peux pas, maman. J'ai des projets : Simon et moi,
nous avions prévu d'organiser une fête avant la rentrée, et j'ai plusieurs
sorties avec mon groupe de dessin, sans parler des dix cours qui restent à
Tisch...


—Je suis désolée pour Tisch ! Quant à tes autres projets, ils peuvent être
annulés. Simon comprendra, et ton groupe de dessin aussi.
Au ton inflexible de sa mère, Clary comprit qu'elle ne plaisantait pas.
—Mais j'ai payé pour ces cours de dessin ! protesta-t-elle. J'ai économisé
toute l'année ! Tu m'avais promis.
Elle se tourna brusquement vers Luke :
—Dis-lui ! Dis-lui que ce n'est pas juste !
Luke ne détourna pas les yeux de la fenêtre :
—C'est ta mère. C'est à elle de prendre les décisions.
Clary s'adressa de nouveau à Jocelyne
—Je ne comprends pas ! Pourquoi ?
—Il faut que je m'éloigne un peu, Clary, répondit Celle-ci d'une voix
tremblante. J'ai besoin de tranquillité pour peindre. Et puis, l'argent se fait
rare, ces derniers temps...
—Tu n'as qu'à vendre des actions de papa, lança Clary avec colère. C'est
ce que tu fais d'habitude, non ? Ecoute, pars si tu en as envie. Ça m'est égal, je
peux rester seule ici. Je travaillerai, je peux décrocher un boulot dans un
Starbucks ou ailleurs. Simon m'a dit qu'ils embauchaient en permanence. Je
suis assez grandi pour prendre soin de moi...
—Non !
Le ton tranchant de Jocelyne fit sursauter Clary.
—Je te rembourserai les cours de dessin, Clary. Mais tu viens avec nous. Je
ne te donne pas le choix. Tu es trop jeune pour rester seule ici. Il pourrait
t'arriver quelque chose.
—Quoi ? Qu'est-ce que tu veux qu'il m'arrive ?
Clary entendit un grand bruit, et s'aperçut que Luke avait fait tomber l'un
des tableaux encadrés appuyés contre le mur. Il le remit en place, visiblement
contrarié. Quand il se redressa, son visage était tendu.
—J'y vais, lança-t-il en se dirigeant vers la porte.
Jocelyne se mordit la lèvre :
—Attends.
Elle se précipita à sa suite et le rattrapa au moment où il posait la main sur
la poignée. Clary l'entendit murmurer :
—... Bane. Je n'ai pas cessé de l'appeler ces trois dernières semaines.
D'après sa messagerie vocale, il est en Tanzanie. Que faire ?
—Jocelyne, tu ne peux pas continuer comme ça éternellement.
—Mais Clary...
—Clary n'est pas Jonathan. Tu n'es plus la même depuis ce jour-là, mais
Clary n'est pas Jonathan.
« Qu'est-ce que mon père vient faire là-dedans ? » songea Clary, médusée.
—Je ne peux pas l'empêcher de sortir. Elle ne le supporterait pas.

—Bien sûr ! répondit Luke avec colère. C'est une ado, pas un animal de
compagnie. Presque une adulte.
—Si on quittait la ville...
—Parle-lui, Jocelyne.
Au moment où Luke s'apprêtait à sortir, la porte s'ouvrit. Jocelyne poussa
un petit cri :
—Doux Jésus !
—Non, ce n'est que moi, déclara Simon. Bien qu'on m'ait déjà dit que la
ressemblance était frappante.
Du seuil, il fit signe à Clary :
— Tu es prête ?
—Tu écoutes aux portes, maintenant, Simon ? demanda Jocelyne.
—Non, je viens juste d'arriver.
Il regarda tour à tour Jocelyne, qui était livide, et le visage fermé de Luke :
—Quelque chose ne va pas ? Vous préférez que je vous laisse ?
—Ce n'est pas la peine, répondit Luke. Nous avions fini, je crois.
Il sortit en bousculant le garçon, dévala l'escalier d’un pas lourd, et peu
après on entendit la porte de l'immeuble claquer.
Simon entra dans l'appartement, l'air mal à l'aise :
— Je peux revenir plus tard. Ce n'est pas un problème.
— Ce serait peut-être... commença Jocelyne, mais Clary l'interrompit en se
levant d'un bond :
—Laisse tomber, Simon. On y va.
Elle? prit son sac suspendu à un crochet près de la porte, le jeta sur son
épaule et lança un regard noir à sa mère.
—A plus tard, maman.
—Clary, tu ne crois pas qu'on devrait en discuter ?
—On aura tout le temps de le faire pendant les «vacances», rétorqua Clary
d'un ton venimeux. Me m'attends pas, ajouta-t-elle et, prenant le bras de
Simon, elle le poussa hors de l'appartement.
Avant de s'éloigner, le garçon lança un regard contrit à Jocelyne qui se
tordait les mains dans l'entrée, l'air éploré.
—Au revoir, madame Fray ! cria-t-il. Passez une bonne soirée !
—Oh, la ferme, Simon ! Aboya Clary avant de claquer la porte derrière
eux, sans laisser à mère le temps de répondre.

—Boni sang, tu vas m'arracher le bras ! protesta Simon tandis que Clary le
traînait dans l'escalier en faisant claquer avec fureur ses tennis vertes sur les

marches en bois. Elle leva les yeux, s'attendant à surprendre sa mère en train
de les épier depuis le seuil, mais la porte de l'appartement était fermée.
—Désolée, marmonna-t-elle en lâchant le poignet de Simon.
L'immeuble de Clary, comme la plupart des constructions de Park Slope,
était jadis la propriété exclusive d'une riche famille new-yorkaise. Des traces
de sa magnificence révolue subsistaient encore çà et là : dans l'escalier en
spirale, le sol en marbre ébréché du hall d'entrée et la grande verrière du
plafond. À présent, la demeure était divisée en appartements. Clara et sa
mère partageaient les lieux avec une autre locataire, une femme d'un certain
âge, installée au rez-de-chaussée, qui tenait une boutique d'ésotérisme. Elle
sortait rarement de chez elle, bien que les clients ne soient pas nombreux.
Une plaque dorée fixée sur la porte annonçait : Madame Dorothea,
devineresse et prophétesse.
Une odeur entêtante provenant de la porte entrouverte avait envahi le
hall. Clary entendit un murmure de voix.
—Content de voir que ses affaires marchent du tonnerre, dit Simon.
Prophète, ce n'est pas un emploi très stable, de nos jours.
—Pourquoi faut-il toujours que tu fasses du sarcasme ? Pesta Clary.
Simon cligna des yeux, visiblement décontenancé .
—Et moi qui croyais que tu aimais bien mon ironie...
Clary allait répondre quand la porte de Mme Dorothea s'ouvrit et un
homme sortit dans le hall. Grand, la peau mate, des yeux mordorés pareils à
ceux d'un chat, et des cheveux noirs ébouriffés. Il décocha un large sourire à
Clary, découvrant des dents blanches et pointues. Elle se sentit prise de
vertige et eut l'impression qu'elle allait tourner de l'œil.
Simon la dévisagea avec inquiétude :
—Tu vas bien ? Tu ne vas pas tomber dans les pommes au moins ?
—Quoi ? Non, non.
— On dirait que tu as vu un fantôme.
Clary secoua la tête. Il lui semblait avoir aperçu quelque chose, mais elle
avait beau se concentrer, ce souvenir lui échappait.
—Je dois avoir la berlue ! J'étais sûre d'avoir vu le chat de Dorothea.
Puis elle ajouta, un peu sur la défensive :
—Je n'ai rien mangé depuis hier. Je suis un peu à coté de mes pompes.
Simon passa un bras réconfortant autour de ses épaules :
—Allez, je t'invite au restau !

—Je n'en reviens pas qu'elle m'ait fait ce coup-là, se lamenta Clary pour la
quatrième fois en poursuivant un reste de guacamole à l'aide d'un nacho.

Ils avaient fait halte dans un restaurant mexicain du voisinage, une
échoppe baptisée Nacho Mama.
—Voilà qu'elle m'oblige à m'exiler pendant le reste de l'été, comme si me
punir toutes les semaines ne suffisait pas !
—Oh, tu sais, tout le monde a ses lubies, de temps en temps, dit Simon. Ta
mère plus souvent que les autres, c'est vrai.
Il sourit au-dessus de son burrito aux légumes.
—C'est ça, rigole, lança Clary. Ce n'est pas toi qu'on emmène de force au
milieu de nulle part pour Dieu sait combien de t...
Simon interrompit sa tirade :
—Ho ! Je n'y suis pour rien, moi ! Et puis, c'est provisoire.
—Qu'est-ce que tu en sais ?
—Eh bien, je connais ta mère, répondit-il après un silence. Toi et moi, on
est amis depuis... quoi, dix ans ? Elle a ses caprices, mais elle changera d'avis.
Clary prit un piment dans son assiette et se mit à le grignoter d'un air
pensif :
—Ah bon ? Tu la connais, toi ? Moi-même, je n'en suis pas sûre.
Simon la dévisagea, interloqué :
—Je ne te suis plus, là.
—Elle ne parle jamais d'elle. Je ne sais rien de sa jeunesse, de sa famille ou
de sa rencontre avec mon père. Elle n'a même pas de photos de mariage ! A
croire que sa vie a commencé à ma naissance. C'est ce qu'elle me répond
toujours quand je la questionne à ce sujet.
—Oh, comme c'est touchant ! commenta Simon avec une grimace.
—Non, c'est bizarre. J'ignore tout de mes grands-parents. Je sais juste que
les parents de mon père n'ont pas été très gentils avec elle, mais tout de même
! De là à ne pas vouloir rencontrer leur petite-fille...
—Peut-être qu'elle les déteste. Peut-être qu'ils ont été insultants ou un truc
du genre, suggéra Simon. Et puis, elle a ces cicatrices...
—Quelles cicatrices ?
Simon avala une grosse bouchée de burrito :
—Ces petites balafres sur le dos et les bras. J'ai vu ta mère en maillot de
bain, tu sais.
—Je n'ai jamais remarqué de cicatrices, dit Clary. Tu as dû rêver.
Simon la dévisagea avec étonnement. Il était sur le point de lui répondre
quand le portable de Clary sonna au fond de sa sacoche. Elle jeta un coup
d'œil au numéro qui s'affichait sur l'écran :
—C'est ma mère.
—Je l'ai deviné à ta tête. Tu décroches ?
—Je n'ai pas envie de lui parler pour le moment.

Elle ressentit un pincement de culpabilité quand la sonnerie s'interrompit,
relayée par la messagerie.
—Je ne veux pas me disputer avec elle.
—Tu peux toujours te replier chez moi en attendant. Reste aussi
longtemps qu'il te plaira.
— Eh bien, elle se sera peut-être calmée entre-temps.
Clary appuya sur le bouton de sa messagerie. La voix de sa mère
trahissait sa nervosité, mais manifestement elle essayait de détendre
l'atmosphère : « Chérie, je suis désolée si je t'ai prise au dépourvu avec mon
projet de vacances. On en discutera quand tu seras rentrée. » Clary, partagée
entre la culpabilité et la colère, éteignit son téléphone avant la fin du message.
—Elle veut qu'on en parle.
—Et toi, tu as envie de discuter avec elle ?
—Je ne sais pas. Tu vas toujours à la lecture de poèmes ?
—J'ai promis que j'irais.
Clary se leva en repoussant sa chaise :
—Je viens avec toi, je l'appellerai après.
Comme la bandoulière de sa sacoche avait glissé le long de son bras,
Simon la remit en place d'un air absent, mais ses doigts s'attardèrent sur son
épaule.
Dehors, l'air gorgé d'humidité faisait friser les cheveux de Clary. Le Tshirt bleu de Simon lui collait à la peau.
—Alors, quoi de neuf avec le groupe ? demanda-t-elle. Ils faisaient un
sacré boucan au téléphone !
Le visage de Simon s'éclaira :
—Ça roule pour nous. Matt prétend connaître quelqu'un qui pourrait
nous décrocher un concert au Scrap Bar. Et puis, on s'est remis à chercher un
nom
— Ah oui ?
Clary réprima un sourire. Le groupe de Simon n’avait jamais écrit une
seule chanson. Ils passaient le plus clair de leur temps dans son salon à se
disputer sur le choix d'un nom et d'un logo pour le groupe. Elle doutait
parfois qu'ils sachent jouer d'un instrument.
—Qu'est-ce que vous avez trouvé ?
—On hésite entre Sea Vegetable Conspiracy et Rock Solid Panda.
Clary secoua la tête : Les deux sont nuls.
— Éric a suggéré Lawn Chair Crisis.
—Peut-être qu'Éric devrait s'en tenir à ses jeux vidéo.
— Dans ce cas, il faudrait qu'on se dégote un nouveau batteur.
—Ah, Éric joue de la batterie ? Je croyais qu'il se contentait de raconter
aux filles de l'école qu'il faisait partie d'un groupe pour les impressionner,

— Tu n'y es pas, répondit Simon d'un ton jovial. Figure-toi qu'Éric a
tourné la page. Il a une copine. Ils sortent ensemble depuis trois mois.
—Waouh, ils sont presque mariés ! Ironisa Clary en contournant un
couple qui promenait un bambin dans une poussette : une petite fille avec des
couettes retenues par des barrettes en plastique jaune, qui serrait contre elle
une poupée avec des ailes bleues striées d'or.
Du coin de l'œil, Clary crut voir les ailes s'agiter. Elle détourna la tête.
—Ce qui signifie, poursuivit Simon, que je suis le dernier célibataire du
groupe. Or tu sais que draguer les filles, c'est tout l'intérêt d'être dans un
groupe.
—Je croyais que c'était la musique.
Un homme avec une canne lui coupa la route pour s'engager dans
Berkeley Street. Clary détourna les yeux de peur qu'il ne lui pousse des ailes,
un troisième bras ou une langue fourchue de serpent.
—Et puis, on s'en fiche que tu n'aies pas de copine.
—Non, pas moi, répondit Simon d'un ton morne. Bientôt, je serai le seul
célibataire du lycée avec Wendell, le concierge, qui sent le produit pour les
vitres.
—Au moins, tu sais qu'il est toujours dispo.
Simon fusilla Clary du regard :
—Ce n'est pas drôle, Fray.
—Il reste Sheila Barbarino, alias « la Ficelle », suggéra Clary.
En troisième, Sheila était assise devant elle en cours de maths. A chaque
fois qu'elle se baissait pour ramasser un crayon, ce qui arrivait souvent, Clary
avait une vue imprenable sur son string qui dépassait de son jean super taille
basse.
—C'est elle, la copine d'Éric, lui apprit Simon. En attendant, il m'a
conseillé de jeter mon dévolu sur la fille la mieux roulée et de lui demander
de sortir avec moi dès le jour de la rentrée.
—Eric n'est qu'un sale macho, observa Clary, qui n'avait aucune envie de
savoir qui, parmi les filles de l'école, répondait à ce critère, d'après Simon.
C'est peut-être le nom que vous devriez donner au groupe, les Sales Machos.
—Ça sonne bien, répondit Simon, imperturbable.
Clary lui fit une grimace. Au même moment, son portable se mit à sonner.
—C'est encore ta mère ? demanda Simon.
Clary acquiesça. Elle se représenta sa mère, seule dans l'appartement, et
ne put s'empêcher de culpabiliser. Elle leva les yeux vers Simon, qui
l'observait avec inquiétude. Son visage lui était si familier qu'elle aurait pu en
dessiner les contours les yeux fermés, elle songea aux semaines de solitude
qui l'attendaient, loin de lui, et remit le téléphone dans son sac :

—Viens, on va être en retard pour ta séance de lecture.

3
CHASSEUR d'OMbRES
Quand ils entrèrent au Java Jones, Éric, déjà sur scène, se balançait d'un
pied sur l'autre derrière le micro, les yeux mi-clos. Il s'était fait des mèches
roses pour l'occasion. Matt, l'air hagard, tapait à contre-rythme sur un
djembé.
—Ça promet d'être super nul, chuchota Clary en prenant Simon par la
manche pour l'entraîner vers la sortie. Si on se dépêche, on peut encore
prendre la fuite.
Simon fît non de la tête, l'air décidé :
— Je suis un homme de parole.
Puis, redressant les épaules :
—Je vais te chercher à boire si tu nous trouves un siège. Qu'est-ce qui te
ferait plaisir ?
—Juste un café. Noir comme mon âme.
Simon se dirigea vers le comptoir pendant que Clary allait s'asseoir.
Le café était bondé, pour un lundi : la plupart des fauteuils et des canapés
défraîchis étaient réquisitionnés par des adolescents qui profitaient de leurs
soirées libres pendant la semaine. L'odeur du café imprégnait l'atmosphère.
Clary finit par trouver une causeuse libre dans un coin sombre, au fond de la
salle. La seule personne à proximité, une blonde en débardeur orange, était
absorbée par son iPod. « Bon, pensa Clary, avec un peu de chance, Eric ne
nous trouvera pas ici. »
Soudain, la blonde se pencha pour taper sur l'épaule de Clary :
—Excuse-moi, c'est ton copain ?
En suivant le regard de la fille, Clary se préparait déjà à répondre : « Non,
je ne le connais pas », quand elle s'aperçut que cette dernière faisait allusion à
Simon. Il se dirigeait vers elles, les traits crispés par la concentration,
s'efforçant de ne pas renverser le contenu des gobelets qu'il tenait à la main.
— Euh... non. C'est juste un ami
La fille eut un grand sourire :
— Il est mignon. Il a une copine ?
Clary hésita une seconde de trop avant de secouer la tête. La fille lui jeta
un regard suspicieux :
—Il est gay ?

L'arrivée de Simon dispensa Clary de répondre. La blonde s'empressa de
lui tourner le dos tandis qu'il posait les gobelets sur la table et s'installait à
côté de Clary.
—Je déteste quand ils sont à court de tasses. Ces trucs-là sont bouillants !
Il souffla sur ses doigts en faisant la grimace. Clary, qui l'observait,
réprima un sourire. Jusqu'alors, elle ne s'était jamais demandé si Simon était
séduisant. Il avait de jolis yeux sombres, et il s'était un peu étoffé au cours de
l'année précédente. Avec une bonne coupe de cheveux...
—Pourquoi tu me fixes comme ça ? J'ai quelque chose sur le nez ?
« Je dois le lui dire, songea Clary sans pouvoir s'y résoudre, bizarrement.
Je ne serais pas une amie digne de ce nom si je ne le lui disais pas. »
—Ne regarde pas tout de suite, mais la blonde là-bas te trouve mignon,
chuchota-t-elle.
Simon jeta un coup d'œil en direction de la fille, qui était plongée dans un
magazine de mangas :
—Celle avec le T-shirt orange ?
Clary hocha la tête. Simon semblait dubitatif :
—Qu'est-ce qui te fait penser ça ?
« Dis-lui. Vas-y, dis-lui. » Au moment où Clary ouvrait la bouche pour
répondre, elle fut interrompue par un sifflement aigu. Elle se couvrit les
oreilles avec une grimace tandis qu'Eric, sur scène, luttait avec son micro.
—Désolé, les gars ! Bon, je m'appelle Eric. Au djembé, c'est mon pote
Matt. Mon premier poème s'intitule « Sans titre ».
Avec une expression douloureuse, il se mit à gémir dans le micro :
—Allons, ma force aveugle, allons, mes reins infâmes, déversez votre
aride zèle sur chaque protubérance.
Simon se ratatina dans son fauteuil :
—Je t'en prie, ne dis à personne que je le connais.
Clary s'esclaffa :
—Qui utilise encore le mot « infâme » ?
—Eric, répondit Simon d'un ton lugubre. Il le glisse dans tous ses poèmes.
—Turgide est mon tourment ! Scanda Eric. L'agonie s'y terre et enfle !
Clary se rapprocha de Simon :
—Bref, à propos de la fille qui te trouve mignon...
—Aucun intérêt, la coupa Simon. Il y a quelque chose dont je veux te
parler.
Clary le dévisagea avec surprise.
—Furious Mole n'est pas un nom pour un groupe, dit-elle.
—Rien à voir. C'est au sujet de notre conversation de tout à l'heure.
Concernant mon célibat.

—Oh, fit Clary avec un haussement d'épaules. Oh, je ne sais pas.
Demande à Jaida Jones de sortir avec toi, suggéra-t-elle, faisant référence à
l'une des rares filles de St Xavier qu'elle appréciait. Elle est sympa, et elle
t'aime bien.
—Je ne veux pas sortir avec Jaida Jones.
Clary éprouva soudain une bouffée de ressentiment inexplicable :
—Tu n'aimes pas les filles intelligentes ? Tu préfères les idiotes bien
roulées ?
— Ce n'est pas ça, répondit Simon, qui semblait perdre patience. Je n'ai
pas envie de lui proposer de sortir avec moi parce que ça ne serait pas
honnête de ma part...
Il s'interrompit. Clary se pencha vers lui ; du coin de l'œil, elle vit la
blonde se pencher, elle aussi, pour mieux entendre.
—Pourquoi ?
—Parce que j'ai quelqu'un d'autre en tête.
—Ah...
Simon avait viré au vert, comme le jour où il s'était cassé la cheville en
jouant au foot dans le parc et qu'il avait dû rentrer chez lui en boitant. Clary
se demanda pourquoi le fait d'avoir un faible pour quelqu'un le mettait dans
un tel état d'anxiété.
—Tu n'es pas gay, si ?
Simon se décomposa :
—Si je l'étais, je serais mieux habillé.
—Alors, qui est-ce ? Insista Clary.
Elle était sur le point d'ajouter que s'il était amoureux de Sheila Barbarino,
Éric lui arracherait les yeux, quand elle entendit quelqu'un tousser
bruyamment derrière elle. C'était une sorte de toux moqueuse, le genre de
bruit que l'on fait pour dissimuler un fou rire.
Elle se retourna.
A quelques pas d'elle, elle aperçut Jace, assis sur un canapé vert délavé. Il
portait les mêmes vêtements noirs que la veille au club. Ses bras nus étaient
couverts de cicatrices. Il avait de grosses menottes aux poignets, et Clary
distingua le manche en os d'un couteau dans sa main gauche. Il la regardait
droit dans les yeux avec un sourire amusé. Il se moquait d'elle ! En plus,
Clary en était absolument certaine, il ne se trouvait pas là cinq minutes plus
tôt.
—Qu'est-ce qu'il y a ?
Simon avait suivi son regard. Il était clair, d'après l'expression inchangée
de son visage, qu'il ne pouvait pas voir Jace.

« Mais moi, je te vois. » Jace lui fit signe de la main gauche ; un anneau
brillait à son doigt. Il se leva et se dirigea d'un pas tranquille vers la porte.
Médusée, Clary le regarda s'éloigner.
Elle sentit la main de Simon sur son bras. Elle l'entendit vaguement
prononcer son nom, s'inquiéter de ce qui n'allait pas.
—Je reviens tout de suite, s'entendit-elle répondre en se levant d'un bond,
oubliant presque de reposer son gobelet de café.
Elle se précipita vers la porte sous le regard hébété de son ami.

Clary sortit en trombe, terrifiée à l'idée que Jace ait disparu tel un fantôme
dans les ténèbres de la ruelle. Elle le trouva adossé à un mur. Il venait de
sortir un objet de sa poche et appuyait sur des boutons. Il leva des yeux
surpris en l'entendant refermer la porte du café derrière elle.
Dans la lumière déclinante du soir, ses cheveux avaient des reflets cuivrés.
—Les poèmes de ton ami sont minables.
Clary le dévisagea sans répondre, prise de court :
—Quoi ?
— J'ai dit: ses poèmes sont minables. On dirait qu'il a avalé un
dictionnaire avant de vomir des mots au hasard.
—Je me fiche de ses poèmes ! répondit Clary avec colère. Je veux savoir
pourquoi tu me suis.
—Qui a dit que je te suivais ?
—Et, en plus, tu nous écoutais. Est-ce que tu veux bien m'expliquer ce qui
se passe, ou dois-je appeler la police ?
—Pour leur dire quoi ? demanda Jace avec mépris, Que des gens
invisibles te persécutent? Crois-moi, petite fille, la police n'ira pas coffrer
quelqu'un qu'elle ne peut pas voir.
—Je t'ai déjà dit de ne pas m'appeler petite fille, ! Moi, c'est Clary.
—Je sais. Joli nom. Du latin Clara, claire, pure ! Tu connais le latin ?
—Non, et je ne comprends rien à ce que tu me racontes.
—Tu as beaucoup à apprendre, décréta Jace avec une lueur de mépris
dans le regard. Tu n'as pas l’air différente des autres Terrestres, et pourtant tu
peux me voir. C'est un mystère.
—C'est quoi, une Terrestre ?
—Quelqu'un qui appartient au monde des humains. Quelqu'un comme
toi.
—Toi aussi, tu es humain !
—C'est vrai. Mais je ne suis pas comme toi.

Sa voix ne trahissait aucune agressivité. Il ne paraissait pas se soucier
qu'elle le croie.
—Tu t'imagines que tu es supérieur. C'est pour ça que tu t'es moqué de
nous.
—J'ai ri parce que les déclarations d'amour m'amusent beaucoup, surtout
quand le sentiment n'est pas partagé. Et parce que ton Simon est le plus banal
des Terrestres que j'aie rencontré. Enfin, parce que Hodge te soupçonne d'être
dangereuse. Sauf que, si c'est le cas, tu n'es certainement pas au courant.
—Moi, dangereuse ? répéta Clary avec stupéfaction. Je t'ai vu tuer
quelqu'un hier soir. Je t'ai vu lui enfoncer un couteau dans les côtes, et...
« Et Je l'ai vu te lacérer les bras avec ses doigts comme des lames de rasoir.
Je t'ai vu saigner, et pourta n t , à te regarder, on croirait qu'il ne t'est rien
arrivé.
—Je suis peut-être un tueur, répondit Jace, mais, moi, je sais ce que je suis.
Peux-tu en dire autant ?
—Je suis un être humain ordinaire, comme tu viens de le faire remarquer.
Qui est ce Hodge ?
—Mon professeur. Et, à ta place, j'attendrais avant de me qualifier
d'ordinaire. Laisse-moi voir ta main droite.
— Ma main droite ? Si je te la montre, tu me laisseras tranquille ?
—Bien sûr, dit Jace d'un ton moqueur.
Clary tendit la main de mauvaise grâce. Eclairée par la lumière
s'échappant des fenêtres voisines, elle était pale avec ses phalanges piquetées
de taches de rousseur. Bizarrement, Clary se sentait aussi nue que si elle avait
ôté son T-shirt pour lui montrer sa poitrine. Il lui prit la main et la retourna
dans la sienne.
— Rien, dit-il, un peu déçu. Tu n'es pas gauchère, n'est-ce pas ?
—Non, pourquoi ?
Jace lui lâcha la main avec un haussement d'épaules :
—La plupart des enfants de Chasseurs d'Ombres sont marqués sur la
main droite -ou gauche, s'ils sont gauchers comme moi - dès leur plus jeune
âge d'une rune indélébile qui les dote d'une habileté particulière avec les
armes.
Il lui montra le dos de sa main gauche, sans qu'elle détecte quoi que ce
soit d'anormal.
—Je ne vois rien.
—Détends-toi. Attends qu'elle vienne à toi, comme on attend qu'un objet
remonte à la surface de Peau.
—Tu es fou !
Elle obéit cependant et se concentra sur la main de Jace, les minuscules
lignes des phalanges, les jointures de ses doigts...

Et soudain, un motif noir apparut sur le dos de sa main comme un signal
pour piéton qui s'y serait allumé : un motif noir en forme d'œil. Elle cligna
des paupières, et le symbole disparut.
—C'est un tatouage ?
Il baissa la main et sourit avec condescendance :
—Peut mieux faire. Ce n'est pas un tatouage, c'est une Marque. Une rune
imprimée dans notre peau.
—Et elle améliore le maniement des armes ?
Clary trouvait cette explication difficile à croire, mais pas plus improbable
que l'existence des zombies, par exemple.
—Les Marques correspondent à différentes choses! Certaines sont
indélébiles, mais la plupart disparaissent une fois qu'elles ont été utilisées.
—C'est pour ça que je ne vois pas de symboles sur ton bras aujourd'hui ?
Même quand je me concentre dessus ?
—Exactement. Je savais bien que tu possédais la Seconde Vue.
Jace regarda le ciel :
—Il fait presque nuit. On devrait y aller.
—On ? Tu m'avais dit que tu me laisserais tranquille.
—J'ai menti, répondit-il sans la moindre gêne. Hodge m'a donné l’ordre
de te ramener à l'Institut avec moi. Il veut te parler.
—Pourquoi ça ?
—Parce que tu connais la vérité, désormais. Ça fait au moins cent ans que
nous n'avons pas croisé un Terrestre qui connaissait notre existence.
—Notre existence ? Tu veux parler des gens de ton espèce ? De ceux qui
croient aux démons ?
—De ceux qui les tuent. Nous sommes des Chasseures d'Ombres. Enfin,
c'est comme ça que nous nous faisons appeler. Les Créatures Obscures ont
des termes moins flatteurs.
—Les Créatures Obscures ?
—Les Enfants de la Nuit. Les sorciers. Le peuple des fées. Les êtres
magiques de cette dimension.
Clary secoua la tête :
—Attends, je parie qu'il y a aussi des vampires, des loups-garous et des
zombies ?
—Évidemment. Bien qu'on trouve ces derniers plus au sud, là où vivent
les prêtres vaudous.
— Et les momies ? Il n'y en a qu'en Egypte ?
—Ne sois pas ridicule ! Personne ne croit aux momies. Ecoute, Hodge
t'expliquera tout ça quand tu le verras.
—Et si, moi, je n'ai pas envie de le voir ? lança Clary en croisant les bras.
—C'est ton problème. Je t'emmène, de gré ou de force.

Clary n'en croyait pas ses oreilles :
—Tu menaces de me kidnapper ?
—Vu de cette manière, oui.
Clary allait protester avec véhémence, mais elle en fut empêchée par la
sonnerie stridente de son téléphone.
—Vas-y, réponds, si tu veux, dit Jace, magnanime.
La sonnerie s'interrompit pour reprendre quelques secondes plus tard.
Clary fronça les sourcils : sa mère devait être terriblement inquiète. Se
détournant de Jace, elle se mit à fouiller dans son sac et en sortit son appareil :
—Maman ?
—Oh, Clary. Oh, Dieu merci.
Clary sentit un frisson de panique lui parcourir l'échiné. Sa mère semblait
affolée.
—Tout va bien, maman. J'arrive, je suis en route…
—Non ! s'écria Jocelyne d'une voix étranglée. Ne rentre pas à la maison !
Tu m'entends, Clary ? Ne rentre surtout pas à la maison. Va chez Simon. Va
directement chez lui, et reste là-bas jusqu'à ce que je puisse…
Un bruit de fond couvrit sa voix : celui d'un objet lourd qui se fracasse sur
le sol.
—Maman ! cria Clary. Maman, tu vas bien ?
Un bourdonnement assourdissant retentit dans le combiné. La voix de
Jocelyne s'éleva au-dessus du vacarme :
—Promets-moi de ne pas rentrer à la maison, Va chez Simon et appelle
Luke... Dis-lui qu'il m'a retrouvée...
Ses paroles furent noyées sous un raffut terrible, comme du bois qui
explose sous un choc.
—Qui t'a retrouvée? Maman, tu as appelé la police ? Tu as... ?
Clary fut interrompue par un bruit qui devait rester gravé dans sa
mémoire : un sifflement sonore, suivi d'un choc sourd. Elle entendit la
respiration affolée de sa mère, puis sa voix, étrangement calme :
—Je t'aime, Clary.
Ensuite son téléphone s'éteignit.

— Maman ! cria Clary. Maman, tu es là ?
« Fin de l'appel », annonça l'écran. Pourquoi sa mère avait-elle raccroché
ainsi ?
—Clary, qu'est-ce qui se passe ? demanda Jace.
C'était la première fois qu'elle l'entendait l'appeler par son prénom. Sans
lui prêter attention, elle appuya fiévreusement sur le bouton «rappel» de son
portable. Mais elle ne perçut que le signal « occupé ».

Ses mains se mirent à trembler. Alors qu'elle essayait de recomposer le
numéro de sa mère, le téléphone lui glissa des mains et se fracassa sur le
trottoir. Elle s'agenouilla pour le ramasser ; malheureusement, il était hors
d'usage. Au bord des larmes, elle jeta l'appareil au loin.
—Arrête, dit Jace en la relevant. Qu'est-ce qui s'est passé ?
— Donne-moi ton portable, dit Clary en s'emparant de l'objet en métal
noir qui dépassait de la poche de sa chemise. Il faut que...
—Ce n'est pas un téléphone, dit Jace sans faire mine de le récupérer. C'est
un Détecteur. Tu ne sauras pas t'en servir.
— Il faut que je prévienne la police !
—D'abord, raconte-moi ce qui s'est passé.
Clary tenta de se dégager, en vain : il lui tenait le bras d'une poigne
d'acier.
— Je peux t'aider, fit-il.
Clary sentit une rage aveugle s'emparer d'elle. Sans même réfléchir, elle se
jeta sur Jace et lui lacéra les joues de ses ongles. La surprise le fit reculer.
Après s'être dégagée brusquement, elle courut en direction des lumières de la
Septième Avenue.
Une fois dans la rue, elle se retourna, s'attendant presque à trouver Jace
sur ses talons. Mais la ruelle était déserte. Pendant un instant, elle scruta les
ténèbres, hésitante. Comme rien ne bougeait, elle pivota sur ses talons et
courut en direction de sa maison.

4
Le Vorace
Lu nuit s'était encore réchauffée, et courir lui donnait l'impression de
nager dans de la soupe. Au coin de sa rue, elle dut s'arrêter au passage
piéton. Elle attendit en trépignant que le signal passe au vert tandis que les
voitures défilaient dans un ballet de phares. Elle voulut rappeler chez elle,
mais Jace n'avait pas menti : son téléphone n'en était pas un. Ou du moins, il
ne ressemblait à aucun des téléphones que Clary avait pu voir jusqu'à
présent. Les boutons du Détecteur ne comportaient pas de chiffres, mais des
symboles bizarres, et il n'y avait pas d'écran.
En remontant la rue au pas de course jusque chez elle, elle vit que les
fenêtres du premier étage étaient éclairées : signe que sa mère était à la
maison. « OK, se dit-elle. Tout va bien. » Elle sentit son estomac se nouer en
entrant dans l'immeuble. L'ampoule du plafonnier avait grillé, et le hall était
plongé dans l'obscurité. Les ténèbres semblaient dissimuler quelque présence
secrète. Clary commença à monter les escaliers en tremblant.
—Où allez-vous ? demanda une voix derrière elle.
Clary fit volte-face. Comme ses yeux commençaient à s'habituer à
l'obscurité, elle distingua la forme d'un grand fauteuil installé devant la porte
close de Mme Dorothea. Bien calée dans son siège, la vieille femme
ressemblait à un gros coussin. Dans l'obscurité, Clary ne voyait que les
contours ronds de son visage poudré, l'éventail en dentelle blanche qu'elle
tenait à la main, et le trou béant de sa bouche quand elle reprit la parole :
—Ta mère fait un sacré raffut là-haut. Qu'est-ce qu'elle fabrique ? Elle
déplace les meubles ?
—Je ne crois pas...
—Et l'ampoule de la cage d'escalier a grillé, tu avais remarqué ?
Dorothea tapota le bras du fauteuil de son éventail :
—Est-ce que ta mère peut faire venir son petit ami pour la changer ?
—Luke n'est pas...
—Et la verrière a besoin d'un coup de chiffon, elle est très sale. Pas
étonnant qu'il fasse noir comme dans un four, ici.
« Luke n'est pas le propriétaire », eut envie de répondre Clary, outrée par
cette attitude, typique de sa voisine. Une fois qu'elle aurait fait venir Luke
pour changer l'ampoule, elle lui donnerait d'autres corvées : faire ses courses
chez l'épicier, changer le joint de sa douche... Un jour, elle lui avait fait

découper à la hache un vieux canapé qu'elle voulait sortir de l'appartement
sans avoir à démonter la porte.
—Je lui dirai, répondit Clary en soupirant.
—Tu ferais bien.
Dorothea referma son éventail d'un mouvement brusque du poignet.
L’inquiétude de Clary grandit encore lorsqu'elle arriva sur son palier. Un
rai de lumière filtrait par la porte entrouverte. Elle entra, la peur au ventre.
A l'intérieur, toutes les lumières étaient allumées, répandant une clarté
aveuglante qui lui fit mal aux yeux.
Les clés de sa mère ainsi que son sac rose étaient poses sur la petite
étagère en fer forgé près de la porte, A l’endroit où elle les laissait toujours.
— Maman ? appela Clary. Maman, je suis là !
Pas de réponse. Clary entra dans le salon. Les deux fenêtres étaient
ouvertes, et la brise agitait le voilage blanc des rideaux. Soudain, le vent
tomba, les rideaux s'immobilisèrent ; Clary s'aperçut que les coussins avaient
été éventrés et leurs entrailles éparpillées dans la pièce. Les étagères avaient
été renversées, leur contenu jeté par terre. Le banc du piano gisait sur le côté,
et les partitions chéries de Jocelyne avaient subi le même sort que le reste.
Mais le plus terrifiant, c'étaient les tableaux. Tous avaient été arrachés de
leur cadre et lacérés : des fragments de toile gisaient sur le sol. Le vandale
avait dû se servir d'un couteau, la toile étant trop résistante pour être
déchirée à mains nues. Les cadres vides faisaient penser à des squelettes
nettoyés de leur chair. Clary sentit sa gorge se serrer.
— Maman ! Gémit-elle. Où es-tu ? Maman !
Le cœur battant, elle se précipita dans la cuisine. Elle était vide. Les
placards étaient ouverts, et les débris d'une bouteille de Tabasco gisaient sur
le lino parmi des traînées de sauce rouge. Les genoux de Clary se dérobèrent
sous elle. Elle savait qu'elle devait quitter l'appartement sans attendre,
trouver un téléphone, appeler la police. Mais tout cela lui semblait si irréel ! Il
lui fallait d'abord retrouver sa mère, s'assurer qu'elle allait bien. Et si des
cambrioleurs étaient entrés, si sa mère s'était battue... ?
Mais quels étaient les cambrioleurs qui partaient sans emporter un
portefeuille, ou encore la télé, le lecteur DVD, l'ordinateur portable hors de
prix ?
Elle se dirigea vers la chambre de sa mère. Cette pièce au moins était
restée intacte. L'édredon fleuri cousu par Jocelyne était soigneusement plié
sur sa couette. Dans un cadre posé sur la table de nuit, une Clary de cinq ans
souriait, petit visage encadré de boucles rousses avec des dents manquantes.
Un sanglot lui noua la gorge. « Maman, gémit une voix dans sa tête, qu'est-ce
qui t'est arrivé ? »

Le silence lui répondit. Non, pas le silence... Un bruit résonna soudain
dans l'appartement, et Clary sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. On
aurait dit qu'un objet lourd venait de heurter le sol. Puis elle entendit une
espèce de frottement, comme si quelque chose rampait en direction de la
chambre. L'estomac noué par la peur, elle se retourna lentement.
Ne voyant personne dans l'embrasure de la porte, elle poussa un soupir
de soulagement. Puis elle baissa les yeux.
Tapie sur le sol, une longue créature couverte d'écaillés la fixait de ses
innombrables yeux noirs enfoncés dans son crâne arrondi. La chose, à michemin entre un alligator et un mille-pattes, avait un gros museau aplati et
une queue terminée par un dard qui fouettait l’air de façon menaçante.
Campée sur ses nombreuses pattes, elle était prête à bondir.
Un hurlement déchira la gorge de Clary. Elle recula en titubant, trébucha
et tomba au moment où la créature se jetait sur elle. La jeune fille roula sur le
côté, le monstre la manqua d'un cheveu et glissa en labourant le parquet de
ses griffes. Il fit entendre un grondement sourd.
Clary se releva tant bien que mal et s'élança vers le hall. Mais la chose était
plus rapide qu'elle. Elle bondit de nouveau, et se posa au-dessus de la porte,
où elle resta suspendue telle une énorme araignée malfaisante, fixant Clary
de ses innombrables yeux. Elle ouvrit lentement la gueule, révélant une
rangée de crocs dégoulinant de bave verdâtre, puis darda une langue noire
tout en sifflant et en gargouillant. Horrifiée, Clary s'aperçut que les sons émis
par la créature étaient en réalité des mots.
— Petite fille, sifflait-elle. Chair. Sang. Manger, oh, manger.
Elle descendit peu à peu le long du mur. Clary, qui avait passé le stade de
la terreur, était figée dans une espèce de torpeur glacée. Reculant de quelques
pas, elle s'empara d'une photo encadrée posée sur le bureau à côté d'elle elle, sa mère et Luke à Coney Island, juste avant de monter dans les autos
tamponneuses - et la jeta sur le monstre.
Le cadre rebondit sur la créature et alla s'écraser sur le sol dans un bruit
de verre brisé. Elle ne parut pas s'en apercevoir et continua sa lente
progression en faisant craquer le verre sous ses pattes.
—Lui broyer les os, en sucer la moelle, boire à ses veines...
Le dos de Clary toucha le mur. Elle ne pouvait plus reculer. Elle sentit
quelque chose bouger dans sa poche et sursauta. Fouillant dedans, elle en
sortit l'objet en plastique qu'elle avait dérobé à Jace. Le Détecteur vibrait
comme un téléphone portable. Il était si chaud qu'il lui brûlait presque la
paume. Elle referma sa main dessus au moment où la créature bondissait sur
elle.

Clary tomba en arrière, et sa tête et ses épaules heurtèrent le sol. Elle
essaya de rouler sur le côté, mais la créature était trop lourde : elle l'écrasait
de tout sonpoids. Son contact visqueux lui donna la nausée.
—Manger, manger, grognait le monstre. Mais c'estinterdit, de se régaler.
Son haleine chaude puait le sang. Clary était au bord de l'asphyxie, elle
avait l'impression que ses côtes allaient exploser. Sa main qui tenait le
Détecteur était coincée sous le corps de la bête ; elle se débattit pour tenter de
la dégager.
—Valentin n'en saura rien, sifflait la créature. Il n'a jamais parlé d'une
petite fille. Valentin ne se mettra pas en colère.
Elle ouvrit lentement la gueule en soufflant son haleine pestilentielle dans
la figure de Clary.
Celle-ci parvint enfin à libérer sa main. Avec un hurlement, elle frappa la
chose pour l'aveugler. Elle avait presque oublié le Détecteur. Comme la
créature avançait vers elle sa gueule béante, elle lui planta l'objet dans la
mâchoire, et sentit des gouttes de salive acide dégouliner sur son poignet, son
visage et sa gorge. Elle s'entendit crier comme de très loin.
L'air presque étonné, la créature recula d'un bond, le Détecteur logé entre
ses crocs. Elle poussa un grognement furieux et rejeta la tête en arrière. Clary
la vil avaler l'objet d'un seul mouvement de la gorge. « Ensuite, c'est à moi,
pensa-t-elle, affolée. C'est à moi... »
Cependant sans crier gare, la chose commença soudain à se convulser.
Secouée de spasmes incontrôlables, elle tomba sur le dos, battant l'air de ses
nombreuses pâttes, tandis qu'un liquide noir s'écoulait de sa gueule.
Haletante, Clary roula sur le côté et se releva péniblement. Elle avait
presque atteint la porte quand elle entendit quelque chose siffler au-dessus de
sa tête. Elle voulut se baisser, mais il était trop tard. Quelque chose heurta sa
nuque, et elle sombra dans les ténèbres.

Des lumières bleues, blanches, rouges lui transperçaient les paupières. Il y
eut un bruit aigu qui s'amplifia comme le hurlement d'un enfant terrifié.
Clary eut un haut-le-cœur et ouvrit les yeux.
Elle était allongée sur l'herbe humide et glacée. Dans le ciel nocturne audessus de sa tête, l'éclat argenté des étoiles était éclipsé par les lumières de la
ville. Jace était agenouillé près d'elle. Les menottes qui entravaient ses
poignets projetaient des reflets argentés tandis qu'il déchirait le bout de tissu
qu'il tenait dans ses mains.
— Ne bouge pas.

Clary grimaça : le hurlement dans ses oreilles lui déchirait les tympans.
Elle désobéit, tourna la tête, et une douleur fulgurante lui parcourut le dos.
Elle gisait sur un carré d'herbe derrière les rosiers soigneusement entretenus
de Jocelyne. Le feuillage masquait en partie la rue, où une voiture de police
garée le long du trottoir, le gyrophare allumé, faisait hurler des sirène. Un
petit groupe de voisins s'était déjà rassemblé devant l'immeuble quand deux
policiers uniforme sortirent de la voiture.
La police. Clary tenta de se redresser et eut un autre haut-le-cœur.
—Je t'ai dit de ne pas bouger ! Pesta Jace. Ce Vorace t'a eue à la nuque,
mais il n'a pas eu le temps de te tuer. Il faut qu'on t'emmène à l'Institut. Tienstoi tranquille.
—Cette chose... le monstre... Il a parlé !
Clary se mit à trembler de façon incontrôlable.
—Tu as déjà entendu parler un démon ?
Avec des gestes délicats, Jace glissa la bande de tissu sous la nuque de
Clary et la noua autour de son cou. Elle était enduite d'une substance cireuse
qui lui rappelait le baume qu'utilisait sa mère pour hydrater ses mains
abîmées par la peinture et l'essence de térébenthine.
—Le démon du Charivari avait l'apparence d'un être humain, lui.
—C'était un Eidolon. Ils changent de forme à leur guise. Les Voraces ne
peuvent pas changer d'apparence. Pas très jolis à regarder, mais ils sont trop
bêtes pour s'en soucier.
—Il a dit qu'il allait me dévorer.
— Mais il ne Ta pas fait. Tu l'as tue.
Jace finit de nouer le bandage et s'assit. Au grand soulagement de Clary,
la douleur dans son cou se calma. Elle se redressa tant bien que mal :
—La police est là. On devrait...
—Ils ne peuvent rien pour toi. Quelqu'un a du t’entendre crier et les a
prévenus. Neuf fois sur dix, ce ne sont pas de véritables policiers. Les démons
n’ont pas leur pareil pour dissimuler leurs traces.
—Ma mère, parvint à articuler Clary malgré sa gorge enflée.
—Le poison du Vorace circule dans tes veines en se moment même. Tu
seras morte dans une heure si tu ne viens pas avec moi.
Jace se releva et lui tendit la main pour l'aider à se mettre debout :
— Viens.
La terre commença à valser. Jace passa un bras autour des épaules de
Clary pour la soutenir. Une odeur de saleté, de sang et de métal émanait de
lui.
—Tu peux marcher ?
— Oui, je crois.

Clary jeta un coup d'œil à travers les buissons épais. Elle vit les deux
policiers s'avancer dans l'allée. L'un des agents, une femme blonde et mince,
tenait une torche électrique. Quand elle eut levé sa torche, Clary s'aperçut que
sa main était décharnée comme celle d'un squelette.
— Sa main...
— Je t'avais bien dit que le plus souvent on avait affaire à des démons.
Est-ce qu'on peut passer par la ruelle?
Clary secoua la tête :
—C'est muré. Il n'y a pas d'issue...
Ses mots furent noyés par une quinte de toux. Elle porta la main à sa
bouche et s'aperçut qu'elle était rouge de sang. Elle poussa un gémissement.
Jace lui saisit le poignet et le retourna pour exposes la chair pâle et
vulnérable de l'intérieur de son bras au clair de lune. Le réseau de veines
bleues qui se dessinait sous la peau acheminait le sang empoisonné jusqu'à
son cœur et son cerveau. Clary sentit ses genoux se dérober sous elle. Elle
s'aperçut que Jace avait un objet tranchant à la main. Elle tenta de se dégager,
mais il la retint d'une poigne de fer. Elle sentit quelque chose transpercer sa
chair. Lorsqu'il relâcha son étreinte, elle constata qu'un symbole noir
semblable à ceux qui couvraient sa peau à lui était imprimé dans le creux de
son poignet. Il était constitué de cercles concentriques.
—À quoi ça sert ?
—A te rendre invisible, répondit Jace. Temporairement.
Il glissa dans sa ceinture l'objet que Clary avait d'abord pris pour un
couteau. C'était un long cylindre lumineux de l'épaisseur d'un doigt, acéré à
une extrémité.
—C'est ma stèle, expliqua-t-il.
Clary, trop occupée à se concentrer pour ne pas tomber à la renverse, n'en
demanda pas davantage. Le sol bougeait sous ses pieds.
—Jace, gémit-elle en s'affaissant contre lui.
Il la rattrapa sans difficulté, comme si venir à la rescousse des filles qui
tombaient dans les pommes faisait partie de ses activités quotidiennes. Et
c'était peut-être le cas. Il la prit dans ses bras et lui murmura quelque chose à
l'oreille : Clary crut l'entendre prononcer le mot « Alliance ». Elle releva la
tête, mais ne vit que les étoiles danser dans le ciel noir. Puis tout se brouilla,
et même l'étreinte de Jace ne put l'empêcher de tomber.

5
L'Enclave et L’allience
— Tu crois qu'elle va se réveiller ? Ça fait déjà trois jours !
—Donne-lui un peu de temps. Le poison démoniaque est puissant, et ce
n'est qu'une Terrestre. Elle n'a pas de runes qui la protègent, comme nous.
—Les Terrestres meurent d'un rien, j'ai l'impression.
—Tais-toi, Isabelle ! Tu sais que ça porte malheur, de parler de mort dans
la chambre d'un malade.
« Trois jours », songea Clary, plongée dans un brouillard profond. Son
cerveau, comme englué, fonctionnait au ralenti. « Il faut que je me réveille. »
Mais elle s'en sentait bien incapable.
Ses rêves la retenaient, l'un après l'autre, une rivière d'images qui
l'emportait telle une feuille morte malmenée par le courant. Elle vit sa mère
allongée sur un lit d'hôpital, les yeux cernés d'ecchymoses, le visage blême.
Elle vit Luke, juché sur un tas d'ossements. Jace, une paire d'ailes blanches et
duveteuses dans le dos. Isabelle, assise, nue, son fouet d'or enroulé autour
d'elle, Simon, ses paumes ouvertes marquées d'une croix au fer rouge. Des
anges en flammes. Des anges tombant du ciel.
—Je t'avais bien dit que c'était la même fille.
—Je sais. Une pauvre petite chose, hein ? Jace prétend qu'elle a tué un
Vorace.
—Oui. La première fois que je l'ai vue, j'ai cru qu’il s'agissait d'une fée.
Mais elle n'est pas assez jolie.
—Eh bien, on ne peut pas dire que ça aide, d'avoir du poison démoniaque
dans les veines. Est-ce que Hodge a l'intention d'appeler les Frères ?
— J'espère que non. Ils me donnent la chair de poule. Se mutiler, comme
ça...
—Nous aussi, on se mutile.
—Je sais, Alec, mais ce n'est pas permanent. Et ça ne fait pas toujours
mal...
— Avec l'âge, oui. A propos, où est Jace ? C'est lui qui l'a sauvée, non ? Je
pensais qu'il viendrait prendre de ses nouvelles.
—Hodge m'a dit qu'il n'est pas venu la voir depuis qu'il l'a amenée ici. Il
doit s'en moquer.

— Parfois je me demande s'il... Regarde ! Elle a bougé !
— Il faut croire qu'elle vivra, en fin de compte.
Soupir.
— Je vais prévenir Hodge

Clary avait l'impression que ses paupières étaient scellées. En les ouvrant,
elle sentit presque sa peau se déchirer. Elle cligna des yeux pour la première
fois depuis trois jours.
Elle distingua un ciel d'un bleu limpide au-dessus de sa tête, ainsi que des
nuages vaporeux et des anges potelés avec des rubans dorés noués autour
des poignets. « Suis-je morte ? se demanda-t-elle. Le paradis ressemble donc à
ça ? » Elle ferma les yeux pour les ouvrir de nouveau, Cette fois, elle comprit
qu'elle contemplait un plafond voûté, sur lequel étaient peints des nuages et
des chérubins.
Elle se redressa avec difficulté. Chaque parcelle de son corps la faisait
souffrir, en particulier sa nuque, Elle regarda autour d'elle. Elle était allongée
sur un lit en fer recouvert d'un drap de lin, au milieu d'une longue rangée de
lits identiques. Sur une petite table à côté de son lit étaient posés un pichet en
porcelaine et une tasse. Des rideaux de dentelle suspendus aux fenêtres
masquaient la vue, mais elle discernait le faible ronronnement du trafic audehors, omniprésent à New York.
—Alors, tu t'es enfin réveillée, dit une voix cassante. Hodge sera content
de l'apprendre. Nous pensions tous que tu finirais par mourir dans ton
sommeil.
Clary tourna la tête. Isabelle était perchée sur le lit voisin. Ses longs
cheveux de jais étaient divisés en deux nattes épaisses qui tombaient plus bas
que sa taille. Sa robe blanche avait fait place à un jean et un haut bleu
moulant, mais le pendentif rouge brillait toujours à son cou. Ses tatouages
avaient disparu ; sa peau était lisse et aussi blanche que le lait.
—Désolée de te décevoir, répondit Clary d'une voix enrouée. C'est donc
ça, l'Institut ?
Isabelle leva les yeux au ciel :
—Est-ce qu'il y a au moins une chose que Jace ne t’aurait pas dite ?
Clary partit d'une quinte de toux :
— Donc, c'est l'Institut ?
—Oui. Tu es à l'infirmerie, tu l'auras sans doute deviné.
Clary grimaça, ressentant une douleur cuisante à l’estomac. Isabelle la
dévisagea avec inquiétude :
—Tu as mal ?

La douleur reflua, mais Clary éprouvait une sensation d'acidité dans la
gorge et la tête lui tournait.
—Mon ventre...
—Ah oui. J'ai failli oublier. Hodge m'a dit de te donner ça à ton réveil.
Isabelle prit le pichet en porcelaine et versa une partie de son contenu
dans la tasse, qu'elle tendit à Clary. C'était un liquide trouble et fumant qui,
outre une odeur d'herbes, dégageait un parfum puissant et mystérieux.
—Tu n'as rien mangé depuis trois jours, fit remarquer Isabelle. C'est sans
doute pour cette raison que tu te sens mal.
Clary trempa ses lèvres dans la tasse. Le breuvage riche, délicieux,
réconfortant, avait un arrière-goût de beurre.
—Qu'est-ce que c'est ?
Isabelle haussa les épaules :
—Oh, une des tisanes de Hodge. Elles font toujours de l'effet.
Elle sauta sur le sol avec une grâce féline :
—Au fait, je m'appelle Isabelle Lightwood. J'habite ici.
—Je connais ton nom. Moi, c'est Clary. Clary Fray C'est Jace qui m'a
amenée ici ?
Isabelle hocha la tête :
— Hodge était furieux ; tu as mis du sang et de l'ichor partout sur le tapis
de l'entrée. Si Jace avait fait un coup de ce genre en présence de mes parent, il
aurait été puni, tu peux en être certaine.
Elle examina Clary plus attentivement :
—Il prétend que tu as tué ce Vorace toute seule.
Une image fugitive de la chose et de son horrible tête s'insinua dans
l'esprit de Clary : elle frissonna en serrant sa tasse dans ses doigts.
—Je crois qu'il dit vrai.
—Pourtant, tu n'es qu'une Terrestre !
—C'est fou, hein ? dit Clary en savourant l'étonnement à peine masqué
qui se peignait sur le visage d'Isabelle. Où est Jace ? Il est dans les parages ?
—Il est quelque part par là. Je devrais aller prévenir les autres que tu t'es
réveillée. Hodge voudra sûrement te parler.
—Hodge est le professeur de Jace, c'est ça ?
—Hodge est notre professeur à tous. La salle de bains est là-bas. J'ai laissé
de vieux vêtements à moi sur le porte-serviettes au cas où tu aurais envie de
te changer.
Clary voulut prendre une autre gorgée de sa tisane mais elle s'aperçut que
sa tasse était vide. La faim ne la tenaillait plus et ses vertiges avaient disparu,
à son grand soulagement. Elle reposa la tasse et rassembla les draps autour
d'elle.
—Qu'avez-vous fait de mes vêtements ?

—Ils étaient couverts de sang et de poison. Jace les a brulés.
—Ah bon ? Dis-moi, il est toujours aussi grossier, ou il réserve ses
mauvaises manières aux Terrestres ?
—Oh, il est comme ça avec tout le monde, répondit gaiement Isabelle.
C'est ce qui fait son charme. Ça et le fait qu'il a tué plus de démons que
n'importe qui d’autre du même âge.
Clary la dévisagea avec perplexité :
—Ce n'est pas ton frère ?
Isabelle éclata de rire :
—Jace ? Mon frère ? D'où tiens-tu cette idée ?
—Eh bien, il vit ici avec vous, non ?
—Oui, mais...
—Pourquoi n'habite-t-il pas avec ses parents ?
Pendant un bref instant, Isabelle parut mal à l'aise.
—Parce qu'ils sont morts.
—Comment ? Dans un accident ?
Isabelle, nerveuse, repoussa une mèche de cheveux noirs derrière son
oreille.
—Sa mère est morte à sa naissance. Son père s'est fait assassiner quand
Jace avait dix ans. Il a assisté à la scène.
— Oh, fît Clary d'une petite voix. C'étaient des... démons ?
Isabelle fit un pas en arrière :
—Écoute, je dois aller prévenir les autres que tu es réveillée. Ça fait trois
jours qu'ils attendent que tu ouvres les yeux. Oh, et il y a du savon dans la
salle de bains. Il faut que tu fasses une toilette. Tu sens mauvais.
Clary lui jeta un regard noir :
—Merci beaucoup.
—De rien.

Les vêtements d'Isabelle étaient ridicules. Clary dut rouler le bas de son
jean pour éviter de marcher dessus, Le décolleté plongeant de son haut rouge
accentuait son manque de « pare-chocs », pour reprendre l'expression d'Eric.
Elle se lava dans la petite salle de bains avec un morceau de savon à la
lavande. Elle trouva bien une serviette, mais pas de séchoir : elle resta avec
les cheveux humides et emmêlés. Contemplant son reflet dans le miroir, elle
constata qu'elle avait un bleu violacé sur la joue gauche et les lèvres sèches et
enflées.
«Il faut que j'appelle Luke», songea-t-elle. Ils la laisseraient peut-être se
servir de leur téléphone après sa discussion avec Hodge.

Elle trouva ses tennis au pied de son lit d'hôpital, ses clés nouées aux
lacets. Après les avoir enfilés, elle prit une grande inspiration et se lança à la
recherché d'Isabelle.
Le couloir de l'infirmerie était vide. Clary examina les lieux, un peu
désarçonnée. C'était un de ces couloirs mal éclairés et interminables qu'elle
arpentait parfois dans ses cauchemars. Des lampes en verre soufflé en forme
de rose étaient fixées aux murs, l'air sentait la poussière et la cire de bougie.
Il lui sembla entendre au loin le tintement délicat d'un carillon éolien pris
dans une tempête. Elle s'avança lentement dans le couloir en s'appuyant au
mur. Le papier peint de style victorien bordeaux et gris était usé par les ans.
De chaque côté du couloir s'alignaient des portes closes.
Les sons qu'elle suivait s'amplifiaient à mesure Qu'elle progressait : c'était
en réalité un air de piano joué par intermittence avec une maîtrise indéniable.
Arrivée au coin du couloir, elle trouva une porte grande ouverte qui
donnait sur une salle de musique. Un grand piano occupait un angle de la
pièce; des chaises étaient disposées de part et d'autre. Une harpe protégée par
un drap trônait au centre de la salle.
Assis au piano, Jace promenait ses longs doigts sur le clavier. Pieds nus,
en jean et T-shirt gris, il avait les cheveux ébouriffés comme s'il sortait du lit.
Tout en observant les mouvements rapides et assurés de ses mains, Clary
songea que ces mêmes mains l'avaient soulevée de terre tandis que les étoiles
dansaient autour d'elle telle une pluie de guirlandes argentées.
Elle avait dû trahir sa présence, car Jace se retourna pour scruter la semiobscurité.
—Alec ? C'est toi ?
—Non, c'est moi, Clary, répondit-elle en s'avançant dans la pièce.
Jace se leva. Les touches du piano tintèrent.
—Notre Belle au Bois dormant s'est réveillée ! Qui t'a embrassée ?
—Personne, je me suis débrouillée toute seule.
—Il y avait quelqu'un avec toi ?
—Oui, Isabelle. Elle est allée chercher quelqu'un... Hodge, je crois. Elle m'a
demandé de l'attendre, mais…
—J'aurais dû l'avertir que tu ne fais jamais ce qu'on te demande !
Il l'examina du coin de l'œil :
—Ce sont les vêtements d'Isabelle ? Tu es ridicule là-dedans.
—Je te rappelle que tu as brûlé les miens.
—Simple précaution.
Il referma le couvercle noir du piano.
—Viens, je t'emmène voir Hodge.


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