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Moi Zlatan Ibrahimovic .pdf



Nom original: Moi Zlatan Ibrahimovic.pdf
Titre: Moi, Zlatan Ibrahimovic
Auteur: Volgazim

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Titre de l’édition originale :
Jag Är Zlatan Ibrahimović
Publiée par Albert Bonniers Förlag, Stockholm, Suède

Maquette de couverture : Atelier Thimonier, d’après le design de Nina
Ulmaja
Photos © Eric Broms
Publié en français avec l’accord de Bonniers Group Agency,
Stockholm, Suède.
© David Lagercrantz och Zlatan Ibrahimović 2011. Tous droits
réservés.
© 2013, éditions Jean-Claude Lattès, pour la traduction française.
Première édition janvier 2013.
ISBN : 978-2-7096-4404-4

www.editions-jclattes.fr

Je dédie ce livre à ma famille et à mes amis, à tous ceux qui
m’ont suivi durant ces années et qui m’ont soutenu dans les bons
comme les mauvais moments. Je veux également adresser une
pensée à tous ces mômes là-bas, tous ces gosses qui se sentent
différents, qui ne sont pas vraiment dans le moule et qui se font
remarquer pour un tas de mauvaises raisons. Ça ne pose aucun
problème de ne vouloir ressembler à personne d’autre qu’à soi.
Ayez confiance en vous. Après tout, je m’en suis moi-même plutôt
bien tiré.

1
Pep Guardiola, l’entraîneur de Barcelone, se dirige vers moi dans son costume gris, l’air préoccupé,
un brin embarrassé.
En ce temps-là, je pensais qu’il était réglo, pas vraiment le style de Mourinho ou Capello, mais un type
bien. C’était avant que nous commencions à avoir de sérieux désaccords, tous les deux. Cet automne
2009, j’étais en train de vivre mon rêve de gosse. Je jouais avec la meilleure équipe du monde et
soixante-dix mille personnes étaient venues m’accueillir au Camp Nou. J’étais aux anges ; bon, peut-être
pas tout à fait. Les journaux écrivaient pas mal de bêtises. Que j’étais un bad boy, que j’étais ingérable.
Quoi qu’il en soit, j’étais bel et bien là. Helena et les enfants étaient contents. Nous avions une jolie
maison à Esplugues de Llobregat et j’étais prêt. Qu’est-ce qui pouvait clocher ?
« Écoute, me dit Guardiola. Ici, au Barça, on garde les pieds sur terre.

— Bien sûr, ça marche.
— Donc on ne vient pas à l’entraînement en Ferrari ou en Porsche. »
J’approuvai d’un signe de tête, sans rien rétorquer, surtout pas : et alors, qu’est ce que ça peut bien te
faire dans quelle voiture je roule ? Je me demandais ce qu’il voulait dire par là. C’était quoi son
message ? Croyez-moi, j’ai passé l’âge de jouer les caïds au volant de bolides, qui les garent sur les
trottoirs ou je ne sais où. Ça n’a rien à voir. Mais j’aime les voitures. Je suis un passionné et je sentais
bien que sa réflexion avait un sens caché. Quelque chose comme : ne va pas t’imaginer que tu auras un
traitement de faveur !
J’avais déjà eu l’impression que Barcelone ressemblait à une école, ou à ce type d’institution. Les
joueurs étaient sympas, rien à dire de ce côté-là, et Maxwell, mon vieux pote de l’Ajax et de l’Inter, était
avec moi. Mais, pour être honnête, pas un des gars ne se comportait comme une vedette, ce qui était
étrange. Messi, Xavi, Iniesta et toute la bande se tenaient comme des petits écoliers. Les meilleurs
footballeurs du monde étaient plantés là, la tête baissée, et je n’y comprenais rien. C’était ridicule. En
Italie, si un entraîneur disait « saute ! », les stars de l’équipe le regarderaient d’un air sceptique :
« Pourquoi devrions-nous sauter ? »
Or, ici, ils faisaient tous exactement ce qu’on leur demandait. Ça ne m’allait pas du tout, mais alors
vraiment pas. Profite de l’occasion ! me suis-je dit. Ne leur donne pas raison ! Je décidai de m’adapter et
de rentrer dans le moule. J’en devins presque trop gentil. C’était dingue. Mino Raiola, mon agent et ami,
me dit :
« Qu’est-ce qu’il t’arrive, Zlatan ? Je ne te reconnais pas. »
Personne ne me reconnaissait, pas un seul de mes potes, absolument personne. Je commençais à
déprimer et, à ce stade, je dois vous dire que depuis mes débuts au Malmö FF je n’ai toujours eu qu’une
seule et même philosophie : n’en faire qu’à ma tête. Je me tape de ce que les autres pensent et je n’ai
jamais aimé me retrouver au milieu de gens coincés. J’aime les mecs qui grillent les feux rouges, si vous
voyez ce que je veux dire. Tandis que là, je ne disais pas ce que je pensais.
Je disais ce que je pensais que les gens voulaient que je dise. Ce qui était une erreur totale. Je
conduisais l’Audi du club et je faisais oui avec la tête comme quand j’étais à l’école. Je ne gueulais
même plus vraiment sur mes coéquipiers. J’étais barbant. Zlatan n’était plus Zlatan et la dernière fois que
cela s’était produit je fréquentais une école chic, à Borgarskolan, où pour la première fois de ma vie je

voyais des filles en polo Ralph Lauren sans arriver à leur demander de sortir avec moi. Par ailleurs, mon
début de saison était excellent. Je marquais un but après l’autre. Nous remportâmes la Super Coupe de
l’UEFA. C’était formidable. Sur la pelouse, je maîtrisais, mais je ne me sentais pas moi-même. Quelque
chose s’était produit, rien de sérieux, pas encore, mais quand même. Je restais silencieux et, croyez-moi,
chez moi, c’est dangereux. Si je ne suis pas en colère, je ne joue pas bien. J’ai besoin de gueuler, je fais
du boucan. Mais là, je me retenais. Cela avait peut-être à voir avec la presse. Je ne sais pas.
Mon arrivée avait donné lieu au deuxième plus gros transfert de l’histoire et les journaux écrivaient
que j’avais été un enfant à problèmes, que j’étais un personnage retors, des tas de bêtises en somme, et
malheureusement toute cette pression me pesait, à savoir qu’ici, au Barça, on ne faisait pas le malin, on
ne créait pas d’histoires, et je voulais prouver que je pouvais m’adapter. C’est ma plus grosse erreur. Sur
le terrain, j’étais toujours aussi impressionnant mais je ne m’amusais plus.

J’ai même envisagé d’arrêter le football. Pas au point de casser mon contrat, après tout, je suis un
professionnel. Mais j’avais perdu mon enthousiasme et pour les vacances de Noël nous sommes rentrés
en Suède où, dans une station de ski du nord du pays, je pus louer une motoneige.
Dans la vie, même quand je m’accorde une pause, j’ai besoin d’action. Je conduis toujours comme un
fou. J’ai déjà fait mordre la poussière aux flics en roulant à trois cent vingt-cinq kilomètres à l’heure au
volant de ma Porsche Turbo. J’ai fait tellement de trucs insensés que je ne veux même pas y penser mais
là, avec ma motoneige, dans les montagnes, je m’en payais une bonne tranche. J’ai chopé des engelures et
je me suis éclaté comme jamais.
Enfin une montée d’adrénaline ! L’ancien Zlatan était de retour et je ne voyais pas bien ce qu’il
pourrait lui arriver. J’avais de l’argent à la banque, je n’avais pas à m’en faire, je n’avais pas besoin de
m’écraser devant un crétin d’entraîneur alors que je pourrais m’amuser et passer du temps avec ma
famille. Ce séjour fut vraiment agréable. Mais ça n’a pas duré. Le retour en Espagne serait une
catastrophe. Pas immédiatement, ça couvait, je le sentais venir doucement.
Il y eut une tempête de neige. On aurait dit que les Espagnols n’avaient jamais vu de neige de leur vie
et sur les collines où nous habitions il y avait des voitures abandonnées un peu partout. Mino, ce gros
imbécile (ce merveilleux gros imbécile, devrais-je dire pour écarter tout malentendu), se les caillait dans
ses chaussures de ville et sa veste d’été et il me persuada de prendre l’Audi. Ce qui se termina dans le
chaos total, complet. Je perdis le contrôle du véhicule dans une descente assez raide et nous avons
percuté un mur de béton, massacrant le côté droit de la voiture.
Pas mal de gars de l’équipe avaient embouti leur voiture à cause de la tempête mais personne n’avait
eu un tel accident. J’ai donc remporté le concours de voitures écrasées et nous en avons tous bien rigolé.
J’étais, pour une fois, moi-même. Je me sentais donc toujours plutôt bien. Mais c’est alors que Messi a
commencé à faire des remarques. Lionel Messi est génial. Il est totalement bluffant. Je ne le connais pas
plus que ça. Nous sommes très différents. Il a été recruté au Barça à l’âge de treize ans. Il a été élevé
dans cette culture et n’a aucun problème avec cette fichue école. Dans l’équipe, le jeu tourne autour de
lui, ce qui est tout à fait normal, il est excellent. Mais il se trouve que j’étais là et que je marquais plus de
buts que lui. Messi est allé voir Guardiola. « Je ne veux plus jouer sur l’aile droite, je veux jouer au
centre. »
Or c’était moi, au centre. Mais Guardiola s’en balançait totalement. Il changea de dispositif tactique. Il
passa d’un 4-3-3 à un 4-5-1, j’étais en pointe et Messi était placé juste derrière moi, ce qui faisait que je
me retrouvais dans l’ombre. Toutes les balles passaient par Messi et je n’arrivais pas à m’exprimer. Sur
un terrain, je dois être aussi libre que l’air. Je suis le genre de type à vouloir faire la différence à tous les

niveaux. Mais Guardiola m’a sacrifié. C’est la vérité. Il m’a coincé à la pointe de l’attaque. Bien sûr, je
peux comprendre son dilemme. Messi était la star.
Guardiola était obligé de l’écouter. Mais allez ! J’ai marqué des tas de buts avec le Barça et moi aussi
j’avais été plutôt bon. Il ne pouvait quand même pas changer toute l’équipe en fonction d’un seul mec.
Sinon pourquoi diable m’avait-il recruté ? Personne ne lâcherait une telle somme pour étouffer un joueur
comme moi. Guardiola aurait dû nous écouter tous les deux et, bien sûr, l’atmosphère au sein de la
direction du club se tendit. Ils n’avaient jamais autant misé sur un joueur et le nouveau schéma ne me
convenait pas. Txiki Begiristain, le directeur sportif, insista pour que j’aille parler à l’entraîneur.
« Trouve une solution ! »
Je n’ai pas apprécié. Mais je suis un joueur qui s’adapte aux événements. « D’accord, très bien, c’est
ce que je vais faire. »

Un de mes potes m’avait dit : « Zlatan, c’est comme si le Barça avait acheté une Ferrari et la
conduisait comme une Fiat. » C’était une bonne manière de voir la chose. Guardiola m’avait transformé
au point de devenir un simple joueur, un bien plus mauvais joueur que je le suis. Un vrai gâchis pour toute
l’équipe.
Donc, j’allai le voir. Pendant un entraînement, alors que nous étions sur le terrain. Je ne me souciais
que d’une chose : je ne voulais pas que nous nous disputions. C’est ce que je lui dis : « Je ne cherche pas
la bagarre. Je ne veux pas que ce soit la guerre. Je veux juste discuter de deux ou trois choses. » Il
acquiesça.
Mais comme il avait l’air un peu effrayé, je lui répétai ce que je venais de lui dire. « Si tu penses que
je cherche la bagarre, je m’en vais. Je veux juste avoir un mot avec toi.
— Très bien ! J’aime discuter avec les joueurs.
— Écoute, tu n’utilises pas tout mon potentiel. Si tu cherchais un simple buteur, tu aurais dû acheter
Inzaghi ou un autre. J’ai besoin d’espace, j’ai besoin de me sentir libre. Je ne peux pas courir tout le
temps de haut en bas du terrain. Je pèse quatre-vingt-dix-huit kilos. Je ne suis pas fait pour ça. »
Il se mit à réfléchir. Il passait son temps à tout ressasser.
« Je pense que tu peux jouer de cette façon.
— Non, autant me mettre sur le banc. Avec tout le respect que je te dois, je sais d’où tu viens, tu es en
train de me sacrifier au profit d’autres joueurs. Ça ne marche pas. C’est comme si tu avais acheté une
Ferrari et que tu la conduisais comme une Fiat. »
Il se mit à réfléchir davantage.
« O.K., c’était peut-être une erreur. C’est mon problème. Je vais trouver une solution. »
J’étais heureux. Je repartis d’un pas léger mais c’est à partir de ce moment-là qu’il me fit la gueule. Il
me regardait à peine. Je ne suis pas quelqu’un qui s’emporte pour si peu, pas vraiment, de plus, en dépit
de ma nouvelle position sur le terrain, je continuais à être très bon. Je marquais toujours des buts, même
s’ils n’étaient pas aussi beaux que ceux que je marquais en Italie. J’étais trop devant. Ce n’était plus le
même vieux « Ibracadabra », mais tout de même… En Ligue des Champions, contre Arsenal, dans leur
nouveau Emirates Stadium, dans une ambiance de folie, nous avons complètement dominé. Les premières
vingt minutes étaient absolument dingues : je marquai deux fois, deux buts magnifiques. Nous menions 2 à
0 et je me dis : qu’est-ce que t’en as à faire de Guardiola ? Fonce !
Mais c’est alors que je fus remplacé et Arsenal revint au score, d’abord 1 à 2, puis 2 à 2, c’était

affligeant. Après quoi je me suis blessé, une déchirure au mollet. Normalement, les entraîneurs sont plutôt
inquiets dans cette situation. Un Zlatan blessé, pour n’importe quelle équipe, c’est vraiment un coup dur.
Mais Guardiola restait de glace. Il ne pipa mot. J’étais indisponible pour trois semaines et pas une fois il
ne vint me voir pour me demander : « Comment ça va, Zlatan ? Penses-tu pouvoir jouer le prochain
match ? »

Il ne me disait même pas bonjour. Pas un traître mot. Il évitait mon regard. Quand j’entrais dans une
pièce, il sortait. Je me demandais : que se passe-t-il ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Je fais fausse route ? Estce que j’ai l’air bizarre ? Tout ça me prenait la tête. Je n’arrivais plus à dormir.
J’y pensais constamment. Pas parce que j’avais besoin d’être aimé par Guardiola, certainement pas. Il
aurait pu me détester, cela ne m’aurait pas touché. La haine et le désir de revanche me permettent
d’avancer. Mais là, j’en perdais ma concentration et sondai les autres joueurs. Personne n’en avait la
moindre idée. Je demandai son avis à Thierry Henry qui, alors, était remplaçant. Thierry Henry est le
meilleur buteur de l’histoire du football français. Il est excellent. Il était toujours aussi fabuleux et passait
lui aussi un sale moment avec Guardiola.
« Il ne me parle pas. Il ne me regarde pas dans les yeux. Qu’est-ce que tu penses de tout ça ?
— Aucune idée », me répondit-il.
On commença à en plaisanter : « Eh, Zlatan, est-ce que tu as pu capter son regard aujourd’hui ?
— Non, mais j’ai aperçu son dos.
— Pas mal, tu fais des progrès. »
On disait des trucs bêtes comme ça qui me soulageaient un peu. Mais ça me tapait sur les nerfs et, à
chaque heure de la journée, je m’interrogeais : qu’ai-je fait ? Qu’est-ce qui ne va pas ? Je ne trouvais
aucune réponse, rien. Ou simplement que sa froideur ne pouvait venir que de la conversation que nous
avions eue concernant ma position sur le terrain. Il n’y avait pas d’autre explication. Mais si c’était le
cas, c’était ridicule. Essayait-il de me faire craquer après cette discussion à propos de mon poste ? Il
fallait que je le voie. Je me plantais devant lui et le regardais droit dans les yeux. Il m’évitait. Il avait
l’air énervé. Évidemment, j’aurais pu demander un rendez-vous pour savoir ce qui n’allait pas. Mais
c’était hors de question. Je m’étais suffisamment aplati devant lui. C’était son problème.
Mon souci n’était pas tellement de ne pas savoir ce qui se passait. Je ne le sais toujours pas d’ailleurs,
ou peut-être bien que si… Je pense que le mec ne sait pas gérer les fortes personnalités. Il veut des
écoliers bien dociles et il fuit les problèmes. Il n’arrive pas à les affronter, et cela fait que les choses ne
peuvent qu’empirer.
Ce fut de pire en pire.
Et puis il y eut le nuage de cendre volcanique d’Islande. Tous les vols à travers l’Europe étaient
annulés et nous devions rencontrer l’Inter de Milan à San Siro. Nous avons dû y aller en bus. Certains
brillants esprits au Barça pensèrent que c’était une bonne idée. J’étais remis de ma blessure mais le
voyage fut désastreux. Il nous fallut seize heures pour arriver, crevés, à Milan. Il s’agissait de notre match
le plus important jusqu’ici : une demi-finale de Ligue des Champions et je m’étais préparé à être sifflé et
à l’hystérie qui régnerait dans mon ancien stade. Pas de problème, c’était même l’inverse en fait. Je
carbure à ce genre de truc. Sinon, l’ambiance était pourrie et je pense que Guardiola s’était accroché
avec Mourinho.
José Mourinho est une méga-star. Il a déjà remporté la Ligue des Champions avec Porto. Il a été mon
entraîneur à l’Inter. Il est génial. La première fois qu’il rencontra Helena, il lui chuchota : « Helena, you

have only one mission. Feed Zlatan, let him sleep, keep him happy ! »1 Ce mec dit tout ce qui lui passe
par la tête. Je l’aime bien. C’est un meneur d’hommes mais il est bienveillant. À l’Inter, il m’envoyait tout
le temps des SMS pour me demander comment j’allais. Il est l’exact opposé de Guardiola. Quand
Mourinho allumait la lumière dans une pièce, Guardiola tirait les rideaux. Je pense que Guardiola
essayait de l’égaler.

« Nous ne jouons pas contre Mourinho mais contre l’Inter », disait-il comme si nous étions assis là en
nous imaginant que nous allions jouer au foot contre un entraîneur, et puis il commença à philosopher.
Je ne l’écoutai guère. Pourquoi, du reste ? Il avait atteint un seuil avancé d’absurdité en nous parlant de
sang, de sueur, et de ceci, de cela. Je n’avais jamais entendu un entraîneur de football parler comme ça !
D’énormes foutaises ! Mais le voilà qui s’avançait maintenant vers moi. C’était pendant la séance
d’entraînement au stade San Siro, il y avait du monde qui était venu pour nous observer, « Ibra est de
retour ! ».
« Tu peux jouer dès le coup d’envoi ?
— Absolument, je n’attends que ça.
— Mais est-ce que tu es prêt ?
— Tout à fait. Je me sens bien.
— Mais est-ce que tu es prêt ? »
Il faisait le perroquet et je sentais de mauvaises ondes.
« Écoute, le voyage a été horrible mais je suis en forme. Ma blessure est guérie. Je me donnerai à cent
pour cent. »
Guardiola avait l’air d’en douter. Un peu plus tard, parce que je n’arrivais pas à me faire une idée,
j’appelai Mino Raiola. Avec Mino, on se téléphone tout le temps. Les journalistes suédois disent toujours
que Mino nuit à l’image de Zlatan. Mino est ceci, Mino est cela. Dois-je être plus clair ? Mino est un
génie. Je lui demandai donc : « Qu’est-ce qu’il mijote ? »
Aucun de nous deux n’arrivions à comprendre. Ça commençait à nous chauffer sérieusement. Pourtant,
je fus titularisé et nous avons même mené 1 à 0. Puis le vent a tourné. J’étais remplacé à la soixantième
minute avant de perdre finalement le match 3 à 1. Quelle bêtise. J’étais furieux. Par le passé, par exemple
quand je jouais à l’Ajax, je ruminais sur les défaites pendant des jours et des jours. Aujourd’hui j’ai
Helena et les enfants. Ils m’aident à oublier et à passer à autre chose et, donc, je me concentrai
directement sur le match retour au Camp Nou. Il était important de se reprendre mais l’ambiance était de
plus en plus pesante.
La pression était malsaine. Il y avait de l’orage dans l’air et nous avions besoin de gagner largement
pour passer. Mais alors… Je ne veux même pas y penser, mais en fait si, parce que cela me rend plus
fort. Même en gagnant 1 à 0, cela n’a pas suffi.
Nous étions éjectés de la Ligue des Champions et Guardiola me regardait comme si tout cela était ma
faute. Et je me disais : Voilà, j’ai abattu ma dernière carte. Après ce match, il me sembla que je n’étais
plus le bienvenu dans le club et rien que conduire leur Audi m’écœurait. Quand je m’assis dans le
vestiaire, je me sentis comme un moins que rien, Guardiola me fixa méchamment comme si j’étais de
trop, comme si j’étais un paria. C’était dingue. On aurait dit un mur, un mur de briques. Je n’ai pas perçu
un seul signe d’humanité de sa part et il ne se passait plus une heure sans que je souhaite me tirer de ce
club. Je n’avais plus ma place. En déplacement à Villareal, il me laissa jouer cinq minutes. Cinq
minutes ! Intérieurement, je fulminais. Pas parce que j’étais sur le banc. Je peux m’en arranger si

l’entraîneur est un homme, un vrai, capable de me dire que je ne suis pas assez bon, « Zlatan, tu n’es pas
au niveau ».
Mais Guardiola ne prononça pas un mot, n’émit pas un son et là, je n’en pouvais plus. Je le sentais de
tout mon être et, si j’avais été à la place de Guardiola, j’aurais eu les jetons. J’ai fait tout un tas d’idioties
mais je ne me bagarre pas à coups de poing. Oui, d’accord, sur le terrain j’ai distribué quelques coups de
boule. Tout de même, quand je suis en colère, quand je vois rouge, il vaut mieux ne pas être dans les
parages.
Bon, maintenant, pour entrer un peu plus dans les détails, je n’ai pas regagné le vestiaire juste après le
match en ayant prévu de lui sauter dessus. Mais je n’étais pas content, c’est le moins que l’on puisse dire,
et mon ennemi était là, debout, en train de se gratter la tête. Il n’y avait pas grand monde autour de nous.
Touré était là, avec quelques autres, et je fixais du regard la boîte en métal dans laquelle nous jetions
nos affaires sales. Je donnai un coup de pied dedans. Elle a volé à quelque trois mètres de là et ce n’était
pas fini. J’allai vers Guardiola et je hurlai, « Tu n’as pas de couilles ! » et des choses bien plus terribles
que ça encore avant d’ajouter : « Tu te fais dessus face à Mourinho. Tu peux aller au diable ! »
J’avais pété les plombs et on aurait pu s’attendre que Guardiola prononce quelques mots en guise de
réponse, comme « Calme-toi, on ne parle pas de cette façon à son entraîneur ! ». Mais ce n’est pas son
style. C’est un lâche. Il a juste ramassé la boîte en métal comme un larbin et s’en est allé, sans dire un
mot, mais ai-je besoin de le préciser. Bien évidemment, tout cela se sut. Dans le bus, entre eux, tous les
autres joueurs demandaient : « Que s’est-il passé ? Que s’est-il passé ? »

Rien, me disais-je. Juste quelques vérités. Mais je n’avais pas trop envie d’en parler. J’étais furieux.
Semaine après semaine, mon entraîneur et mon patron m’avaient écarté sans me donner d’explications.
C’était complètement ridicule. Par le passé, j’avais déjà eu des embrouilles. Mais nous nous expliquions
le jour suivant et il n’y avait aucune rancœur. Alors que là je n’avais face à moi que du silence, des jeux
psychologiques. Je n’avais que vingt-huit ans. J’avais marqué vingt-deux buts et fait quinze passes
décisives, ici, au Barça, tout seul, et l’on continuait à faire comme si je n’existais pas. Devrais-je rester
les bras croisés et encaisser ? Devrais-je continuer comme ça en essayant de m’adapter ? Hors de
question !
Quand je compris que je serais sur le banc contre Almeria, je me souvins de cette phrase : « Ici, à
Barcelone, on ne vient pas à l’entraînement en Ferrari ou en Porsche ! » Qu’est-ce que ça voulait dire, au
juste ? Je conduis la voiture que je veux, au moins ça fait causer les imbéciles. Je montai dans mon Enzo,
j’appuyai sur l’accélérateur et je me garai juste devant la porte d’entrée du centre d’entraînement. Bien
sûr, ce fut tout un cirque. Les journaux écrivirent que ma voiture valait autant que la somme des salaires
mensuels des joueurs d’Almeria. Mais je m’en fichais royalement. Dans un tel contexte, la bêtise des
médias n’était qu’une broutille. Je décidai que j’aurais mon mot à dire.
J’étais déterminé à ne pas me laisser faire et vous devez savoir que c’est un jeu auquel je sais jouer.
J’ai été un dur, croyez-moi. Mais il fallait que je m’y prépare et j’en parlai donc avec Mino. Nous
élaborons toujours nos coups ensemble, les bons comme les mauvais. Et j’appelai mes potes.
Je voulais avoir différents avis et, mon Dieu, j’ai eu toutes sortes de conseils. Les gars de Rosengård
voulaient venir jusqu’ici pour tout casser et, bien sûr, c’était sympathique de leur part, mais cela ne
m’apparut pas être la meilleure stratégie vu les circonstances et, évidemment, j’en parlai à Helena. Elle
est d’un autre milieu. Elle est douce, même si elle peut aussi être dure. Elle me dit des choses
réconfortantes : « En tout cas, tu es devenu un meilleur père. Quand tu n’es pas bien dans une équipe, tu
en formes une à la maison, et cela me rend heureuse. »

Alors je tapais des balles avec les enfants, j’essayais de faire en sorte que tout le monde se sente bien
et je m’asseyais aussi dans un coin avec mes jeux vidéo parce que je suis un peu accro. Je peux me
laisser totalement absorber. Mais je me suis fixé des limites : pas de Xbox ou de PlayStation après
22 heures, alors que quand j’étais à l’Inter je pouvais jouer jusqu’à 4 ou 5 heures du matin puis aller à
l’entraînement en ne dormant que deux ou trois heures.
Je ne pouvais pas perdre mon temps. Durant ces semaines passées en Espagne, j’ai vraiment essayé de
me consacrer à ma famille, de me détendre, tout simplement, en restant dans le jardin, en buvant à
l’occasion une Corona. C’était le bon côté des choses. Mais la nuit, quand, étendu sur mon lit, je ne
dormais pas, ou durant les entraînements quand je voyais Guardiola, mon côté sombre se réveillait. La
rage me vrillait la tête, je serrais les poings et j’échafaudais des représailles. Non, en réalité, je
m’apercevais qu’il était trop tard pour revenir en arrière. Il était temps de se rebeller et de renouer avec
celui que j’étais.

Parce qu’il ne faut pas l’oublier : « Vous pouvez sortir un gars du ghetto mais vous ne pourrez jamais
faire sortir le ghetto de ce gars. »
1- « Helena, vous n’avez qu’une mission. Nourrir Zlatan, le laisser dormir, le rendre heureux ! »

2
Quand j’étais petit, mon frère m’avait offert un BMX. Je lui avais donné le nom de Fido Dido. Fido
Dido était un petit personnage de dessin animé furibard avec des cheveux frisés. Je trouvais que c’était le
truc le plus cool qui soit. Mais on m’a piqué le vélo, que j’avais garé à l’extérieur de la piscine de
Rosengård, et mon père est arrivé, la chemise ouverte et les manches retroussées. Il est du genre on ne
touche pas à mes enfants. Personne ne leur prend leurs affaires. Mais même un type solide comme mon
père n’y pouvait rien. Fido Dido avait disparu et cela m’avait vraiment brisé le cœur.
Après quoi j’ai commencé à piquer des vélos. Je pétais les cadenas. J’étais un expert. Boum, boum ! Et
le vélo était à moi. J’étais le voleur de bicyclettes. Ça, c’était mon premier truc. C’était assez innocent.
Mais il arrivait que je ne me contrôle plus. Une fois, je me suis habillé tout en noir, façon Rambo, et, à
l’aide d’une énorme pince coupante, je fauchai un vélo de l’armée. Cette affaire avait fait grand bruit. Ça
me plaisait. Mais, pour être honnête, c’était plus pour l’adrénaline que pour les vélos. Puis je me suis mis
à rôder à la nuit tombée pour balancer des œufs sur les fenêtres, ce genre de trucs, et je ne me suis pas
fait prendre souvent.

C’est arrivé une fois et c’était assez ennuyeux. C’était chez Wessels, un grand magasin du centre
commercial de Jägersro1. Pour être honnête, je le méritais. Avec un copain, en plein été, nous sommes
entrés dans le magasin vêtus d’une doudoune, une idée vraiment stupide, et nous avons pris quatre
raquettes de tennis de table et d’autres objets sans intérêt. « Et comment comptez-vous payer tout ça ? »
demanda l’agent de sécurité. J’ai sorti six pièces de dix öres (moins de dix centimes d’euro) de ma
poche : « Avec ça ? »
Mais le gars n’avait aucun sens de l’humour et je me jurai d’être plus professionnel à l’avenir. On s’en
était sortis avec une bonne petite frayeur en règle.
Enfant, je n’étais pas très grand. J’avais un long nez, je zozotais et je devais aller chez l’orthophoniste.
Une femme qui passait à l’école m’apprenait comment prononcer les S, ce qui, pour moi, était humiliant
et je voulais m’affirmer. À côté de ça, j’avais la bougeotte. Je ne pouvais pas rester assis une seconde et
j’étais constamment en train de courir partout. Tant que je courais assez vite je pensais qu’il ne pouvait
rien m’arriver. Nous habitions Rosengård, à la périphérie de Malmö, dans le sud de la Suède. Le quartier
était plein de Somaliens, de Turcs, de Yougos, de Polaks, plein d’immigrés et de Suédois. Tous les gars
du coin se la jouaient. Un rien pouvait nous faire dégoupiller et les choses n’étaient pas faciles à la
maison. Loin de là.
Nous vivions à ce moment-là dans un appartement situé en haut de quatre volées d’escaliers et on
n’était pas du genre à se prendre dans les bras. Personne ne me demandait : « Comment vas-tu, mon petit
Zlatan ? » Rien du tout. Il n’y avait pas d’adulte autour de nous pour nous aider à faire nos devoirs,
personne à qui parler de nos problèmes. Il fallait se débrouiller tout seul et ça ne se faisait pas de se
plaindre si quelqu’un vous embêtait. Il fallait serrer les dents et, dans cette pagaille, on prenait pas mal
de gifles et de coups. Mais, évidemment, on espérait toujours un peu d’attention. Un jour, je suis tombé du
toit du centre aéré. J’avais récolté un cocard et je suis rentré à la maison en braillant, attendant que l’on
me pose une compresse sur la tête ou au moins que l’on me réconforte gentiment. Je me suis fait pincer
l’oreille.
« Qu’est-ce que tu faisais sur ce toit ? »
Il n’y eut pas de « pauvre Zlatan ». C’était plutôt : « Espèce d’imbécile, monter sur un toit, je vais te

filer une raclée. » J’étais si stupéfait que je me suis enfui. Maman avait autre chose à faire que de nous
consoler, en ce temps-là. Elle suait sang et eau pour nous élever, c’était vraiment une battante. Mais elle
ne pouvait guère faire mieux. Elle a eu la vie dure et nous avions tous très mauvais caractère. Il n’y avait
pas à la maison de conversation civilisée à la suédoise du type, « Chéri, s’il te plaît, pourrais-tu me
passer le beurre ? ». C’était plutôt : « Va chercher le lait, espèce d’enfoiré ! » Les portes claquaient et
maman pleurait. Elle pleurait beaucoup. Elle avait tout mon amour. Durant toute sa vie elle dut travailler
dur. Elle faisait le ménage à peu près quatorze heures par jour et, dès que possible, nous allions avec elle
vider des poubelles, ou autre, pour récupérer un petit peu d’argent de poche. Il arrivait que maman pète
un plomb.

Elle nous frappait avec une cuillère en bois qui parfois se brisait. Je devais alors sortir en acheter une
autre, comme si c’était ma faute qu’elle frappe aussi fort. Je me souviens d’un jour en particulier. Pendant
que j’étais au centre aéré, j’ai jeté une brique qui, je ne sais comment, rebondit et cassa un carreau.
Quand maman l’apprit, elle sortit de ses gonds. Tout ce qui coûtait de l’argent la rendait folle et elle me
rossa avec la cuillère. Bang, boum ! Cela me faisait mal et, à nouveau, la cuillère se fendit. Il arriva qu’il
n’y ait plus une seule de ces cuillères dans la maison et elle se servit alors d’un rouleau à pâtisserie.
Mais je suis parvenu à filer et j’en parlai à Sanela.
Sanela est ma seule vraie sœur. Elle a deux ans de plus que moi. C’est une fille qui a du caractère et
elle pensait que nous devions charrier un peu ma mère. Mince ! Nous frapper sur la tête avec ça ! C’est
dingue ! Donc, nous sommes allés au supermarché acheter des cuillères, trois, je crois, pour quelques
couronnes et nous les avons offertes à maman pour Noël.
Je ne pense pas qu’elle ait saisi l’ironie. Il n’y avait pas de place pour ça. Il fallait qu’il y ait à manger
sur la table. Toute son énergie passait là-dedans. Il y avait du monde à la maison, dont ma demi-sœur qui,
plus tard, coupera totalement les ponts. Il y avait aussi mon petit frère Aleksandar, surnommé Keki, et il
n’y avait pas assez d’argent. Il n’y avait assez de rien et les plus grands s’occupaient des plus petits. Sans
quoi on ne s’en serait pas sortis. Il y avait beaucoup de nouilles instantanées au ketchup et de repas chez
des amis ou chez ma tante Hanife. Elle vivait dans un appartement dans le même immeuble et a été la
première de la famille à s’installer en Suède.
J’avais moins de deux ans quand mes parents ont divorcé et je ne me souviens de rien. C’est
certainement aussi bien comme ça. Ce n’était pas un mariage heureux d’après ce que j’ai compris. Ça
gueulait et c’était compliqué mais ils se sont mariés, ce qui permit à papa d’obtenir une carte de séjour.
Et je présume qu’il était normal que nous restions avec maman. Mais mon père me manquait. Il s’en
sortait mieux et les choses étaient plus amusantes avec lui. Sanela et moi lui rendions visite un week-end
sur deux. Il déboulait avec sa vieille Opel Kadett et nous allions au parc Pildamm ou sur l’île de
Limhamn, sur la côte de Malmö où nous mangions des hamburgers et des glaces. Un jour, il flamba
carrément et nous acheta à chacun une paire de Nike Air Max, ces super baskets qui coûtent si cher,
autour de mille couronnes (environ cent dix-sept euros). Les miennes étaient grises, celles de Sanela,
roses. Tout se passait bien avec papa. Et il nous donnait cinquante couronnes (environ six euros) pour une
pizza et un Coca. Il avait un bon boulot et un seul autre fils, Sapko. Il était notre papa des bons weekends.
Mais les choses se corsèrent. Sanela était bonne à la course. Dans la région de Skåne, elle était la plus
rapide de sa catégorie au sprint sur soixante mètres. Mon père était fier comme un coq et se mit à vouloir
l’entraîner. « Bien, Sanela. Mais tu peux mieux faire », affirmait-il. Pendant ce temps, je restais dans la
voiture. Enfin, c’est ce dont se souvient mon père. Quoi qu’il en soit, il s’en douta tout de suite, quelque
chose n’allait pas. Sanela était très silencieuse. Elle se retenait de ne pas pleurer.

« Qu’est-il arrivé ? lui demanda-t-il.
— Rien », répondit-elle.
Il reposa donc la question et enfin elle le lui dit. Il n’y a pas besoin d’entrer dans les détails ; c’est
l’histoire de Sanela. Mais mon père, il est comme un fauve. Si quelque chose arrive à ses enfants, il
devient sauvage, particulièrement avec tout ce qui touche Sanela, sa fille unique. Il y eut fort à faire entre
les auditions, l’enquête des services sociaux et les disputes sur la garde… C’était nul. Je ne comprenais
pas trop de quoi il s’agissait. Je venais d’avoir neuf ans.

C’était à l’automne 1990 et ils m’ont préservé de ça. Mais, quand même, je sentais bien qu’il se
passait quelque chose. La vie à la maison n’avait rien de paisible. Ce n’était pas la première fois. Une de
mes demi-sœurs prenait de la drogue, des trucs affreux, et elle en avait caché à la maison. Il y avait
souvent du barouf dans son entourage et des gens louches sonnaient à la porte, nous avions très peur qu’il
arrive quelque chose de grave. Une autre fois, maman a été arrêtée pour vol. Des proches lui avaient
demandé de garder des colliers et elle avait accepté. Elle n’avait rien compris. Il se révéla que les objets
avaient été volés et la police fit irruption à la maison et l’arrêta. J’ai un vague souvenir de ça, comme une
étrange sensation. Où est maman ? Pourquoi est-elle partie ?
Et à la suite de ce dernier épisode avec Sanela, elle pleurait encore. Je fuyais tout ça. Je restais dehors,
je courais ou je jouais au football. Je n’étais pas vraiment le garçon le plus équilibré ou le plus
prometteur. J’étais juste un de ces morveux qui tapaient dans la balle. J’avais d’incroyables coups de
sang. Je filais des coups de têtes aux uns et aux autres et je hurlais sur mes copains de l’équipe. Enfin, au
moins, j’avais le football. C’était mon truc et je jouais tout le temps, en bas, dans la cour, sur le terrain,
dès que j’avais un moment. Nous allions alors à l’école Värner Rydén. Sanela était en CM2 et moi en
CE2 et il n’y avait aucun doute quant à savoir lequel de nous deux était le mieux élevé. Sanela avait dû
grandir très vite et a été comme une deuxième mère pour Keki. Quand nos deux autres sœurs s’en allèrent,
elle s’occupa de la famille. Elle assumait une large part des responsabilités. Elle savait se tenir. Ce
n’était pas le genre de fille à être convoquée dans le bureau du directeur pour avoir été grossière et c’est
pour cette raison que je me suis tout de suite inquiété quand j’ai su que nous étions tous les deux attendus
chez le directeur. Bon, si j’avais été le seul à avoir été appelé, cela aurait été normal. Mais là, il
s’agissait de moi et Sanela. Quelqu’un est mort ? De quoi s’agissait-il ?
Tandis que nous marchions dans le couloir de l’école, j’avais mal au ventre. Ça devait être la fin de
l’automne ou le début de l’hiver. Je ne me sentais pas rassuré. Mais quand nous sommes entrés, papa était
assis là, avec le directeur, alors j’étais content. Papa, d’habitude, ça signifie passer de chouettes
moments. Mais ce n’était pas le cas. Tout était tendu et formel et je commençais à m’angoisser. Pour être
honnête, je n’ai pas vraiment tout compris, il s’agissait juste de papa et maman mais ça ne sentait pas bon,
pas bon du tout. Maintenant, je sais. Bien des années après, alors que je travaillais sur ce livre, les pièces
du puzzle se sont mises en place.
En novembre 1990, les services sociaux ont mené leur enquête et papa a obtenu ma garde et celle de
Sanela. L’ambiance à la maison, chez ma mère, n’était pas convenable et je dois dire que ce n’était pas
vraiment sa faute. Il y avait d’autres raisons, dont une majeure que tout le monde aurait jugée
inacceptable, et ma mère était désespérée. Allait-elle nous perdre ? C’était un désastre. Elle pleurait et
pleurait encore et, pour sûr, elle nous frappait avec des cuillères en bois, elle nous avait frappés sur les
oreilles, ne nous écoutait pas et n’a jamais eu de chance avec les hommes, rien ne marchait. Mais elle
aimait ses enfants. Elle a juste grandi en tirant les mauvaises cartes. Et je pense que mon père s’en est
rendu compte. Dans l’après-midi, il est allé chez elle.

« Je ne veux pas que tu les perdes, Jurka », lui dit-il.
Il voulait qu’elle se ressaisisse. Et, dans ce type de situation, papa ne rigole pas. Je suis certain qu’il
lui a dit des choses très dures. « Si les choses ne s’améliorent pas, tu ne verras plus tes enfants », des
choses comme ça. Je ne sais pas exactement ce qui s’est passé. Mais, malgré tout, Sanela partit vivre chez
papa pendant quelques semaines et je restai avec ma mère. Ce n’était pas la bonne solution. Sanela
n’aimait pas vivre chez papa. Nous l’avions découvert endormi par terre, il y avait des canettes de bière
et des bouteilles sur la table. « Papa, réveille-toi ! Réveille-toi ! » Mais il continuait à dormir. Je
trouvais ça étrange. Pourquoi faisait-il cela ? Nous ne savions que faire mais nous voulions l’aider. Peutêtre avait-il froid. Nous l’avons recouvert de serviettes de bain et de couvertures pour qu’il se réchauffe.
À part ça, je n’ai pas bien compris ce qu’il se passait. Probablement, Sanela en savait plus. Elle avait
remarqué qu’il était d’humeur changeante et je pense qu’elle avait peur de lui quand il s’emportait en
grognant comme un ours. Mon petit frère lui manquait. Elle voulait rentrer chez maman alors que, pour
moi, c’était l’inverse. Mon père me manquait et, un de ces jours, je lui téléphonai. J’étais accablé, c’est
une certitude. Sans Sanela, je me sentais seul.

« Je ne veux pas rester ici. Je veux vivre avec toi.
— Amène-toi, je t’envoie un taxi. »
Après enquête approfondie des services sociaux, en mars 1991, maman obtint la garde de Sanela et
mon père, la mienne. Ma sœur et moi étions séparés alors que nous avions toujours été collés l’un à
l’autre, ou, plus précisément, nous avions des hauts et des bas mais nous étions vraiment proches.
Aujourd’hui, Sanela est coiffeuse et ses clients s’exclament souvent : « Mon Dieu, tu ressembles
tellement à Zlatan ! » Et elle répond toujours : « N’importe quoi, c’est lui qui me ressemble. » Elle est
super. Ni l’un ni l’autre n’avons eu la vie facile. Mon père, Šefik, avait déménagé, quitté Rosengård pour
un endroit plus agréable, à Värnhemstorget, dans Malmö, et on peut dire qu’il avait le cœur gros. Il se
serait saigné pour nous. Mais les choses n’allaient pas se passer comme je l’imaginais. Je ne le
connaissais que comme le père du week-end qui nous achetait des hamburgers et des glaces.
Nous devions désormais vivre ensemble et je remarquai immédiatement que son appartement était
dégarni. Il manquait quelque chose. Peut-être une femme. Il y avait une télé, un canapé, une bibliothèque
et deux lits. Mais rien de plus, rien de joli ; il y avait des canettes de bière sur la table et des saletés sur
le sol. Et quand, à l’occasion, ça lui prenait de poser du papier-peint, il ne recouvrait qu’un seul mur.
« Je ferai le reste demain. » Mais il ne le faisait jamais et nous déménagions souvent, nous n’arrivions
pas à nous fixer. Ce vide signifiait autre chose.
Papa était gardien d’immeuble et travaillait selon des horaires impensables et quand il revenait avec sa
salopette, les poches pleines de tournevis et d’outils, il tenait à s’asseoir près du téléphone, devant la
télé, et ne voulait pas être dérangé. Il était dans son petit monde et se mettait souvent un casque pour
écouter de la musique populaire yougoslave. Il était fou de musique yougo. Il avait lui-même enregistré
quelques cassettes. Quand il est d’humeur, il peut vraiment être très rigolo. Mais, la plupart du temps, il
était dans son petit monde et si mes copains appelaient, il leur braillait : « N’appelez pas ici ! » Je
n’avais pas droit au téléphone même si je n’avais pas grand monde à qui parler à la maison. Bon, quand il
y avait une bonne raison de le faire, je n’hésitais pas et papa m’écoutait. Alors, il aurait fait n’importe
quoi, il serait allé en ville avec son air arrogant et aurait résolu n’importe quel problème.
Il a une façon de marcher qui fait qu’on se demande : qui diable est-il ? Mais quand il s’agissait des
choses de tous les jours, comme ce qu’il se passait à l’école ou sur un terrain de football, ou avec mes
amis, ça ne l’intéressait pas et je ne pouvais m’adresser qu’à moi-même ou sortir. Au début, Sapko, mon

demi-frère, vivait avec nous. Et, évidemment, il m’arrivait de lui parler. Il devait alors avoir dix-sept
ans. Mais je ne m’en souviens pas très bien et c’était peu de temps avant que papa ne le flanque à la
porte. Ils ont eu quelques terribles disputes.
Tout cela était bien triste parce qu’à partir de ce moment-là je restai seul avec papa, chacun dans son
coin, on peut le dire, puisque, bizarrement, il n’avait pas d’amis non plus. Il s’asseyait tout seul et buvait.
Il n’avait aucune compagnie. Mais, pire que tout, il n’y avait rien dans le frigo.
La plupart du temps, je restais dehors, jouant au foot ou chevauchant les vélos que je volais et je
rentrais souvent à la maison avec une faim de loup. J’ouvrais grandes les portes du placard en pensant
pourvu, pourvu qu’il y ait quelque chose là-dedans ! Mais non, rien, sinon l’ordinaire : lait, beurre, un
bout de pain et, dans les bons jours, un jus de fruit, généralement un jus multivitaminé dans une brique de
quatre litres acheté à l’épicerie du coin parce que c’était moins cher. Et, bien sûr, de la bière Pripps Blå
et de la Carlsberg, par packs de six canettes. Parfois, il n’y avait que de la bière et mon estomac
grouillait. C’est une douleur que je n’oublierai jamais. Demandez donc à Helena ! Le réfrigérateur doit
être toujours plein à ras bord, je lui répète tout le temps. Je ne m’y ferai jamais. Récemment, mon garçon,
Vincent, pleurait parce qu’il n’avait pas eu ses pâtes qui venaient juste de cuire. L’enfant pleurait parce
que sa nourriture n’arrivait pas assez vite et j’avais envie de crier : « Si seulement tu savais comme tout
va bien pour toi ! »
Je devais fouiller dans tous les tiroirs, chaque coin et recoin pour quelques pâtes, une boulette de
viande. Je me gavais de toasts, je pouvais bouffer une miche de pain entière, ou alors, j’allais chez
maman. Elle ne m’accueillait jamais vraiment à bras ouverts. C’était plutôt : que se passe-t-il, bon sang ?
Zlatan aussi ? Šefik ne le nourrit pas ? Et parfois elle me balançait un vibrant : « Tu me prends pour la
poule aux œufs d’or ? Tu vas finir par nous faire tous manquer de nourriture ! » Cependant, nous nous
entraidions et, chez mon père, j’entamais une petite guerre contre la bière. J’en vidais un peu dans l’évier,
jamais la totalité parce qu’il s’en serait aperçu, mais pas mal.

Il ne le remarquait que rarement. Il y avait de la bière partout, sur la table, les étagères, et je mettais
souvent les boîtes vides dans de grands sacs noirs et les amenais à la collecte pour récupérer la consigne.
Je ramassais cinquante öres (environ soixante centimes d’euro) par canette. Ainsi, j’arrivais parfois à
grapiller entre cinquante et cent couronnes (entre six et douze euros). Cela représente un certain nombre
de canettes et j’étais bien content d’empocher cette monnaie. Mais, bien sûr, ce n’était pas si drôle que
ça. Et, comme chaque enfant confronté à ce genre de situation, j’appris à savoir reconnaître précisément
de quelle humeur il était. Je sentais parfaitement quand il était préférable de ne pas lui parler. Les
lendemains de beuverie, les choses se calmaient de nouveau. Dans certains cas, il pouvait démarrer au
quart de tour. D’autres fois, il était incroyablement généreux. Il me donnait cinq cents couronnes (environ
soixante euros), juste comme ça. À cette époque, je collectionnais les figurines de footballeurs. Pour le
prix d’un chewing-gum, vous aviez trois cartes dans un petit paquet. Oh ! Mon Dieu ! Quels joueurs vaisje avoir ? Je me demande bien. Peut-être Maradona ? La plupart du temps, j’étais déçu. Surtout quand il
s’agissait de banales vedettes du football suédois dont je ne savais rien. Un jour, il revint à la maison
avec une boîte pleine. C’était comme une grande fête et, après avoir déchiré le papier pour les ouvrir,
j’avais tout un groupe de joueurs brésiliens. Parfois, nous regardions la télé ensemble et nous parlions.
Ces moments-là étaient inestimables.
Mais d’autres jours il était saoul. J’ai des images terribles à l’esprit et, en prenant de l’âge, je
m’embrouillais avec lui. Je ne baissais pas les bras comme mon frère. Je lui disais : « Tu bois trop
papa. » Et nous avons eu de grosses engueulades qui, parfois, pour être honnête, ne rimaient à rien. Je me
disputais avec lui quand bien même il me hurlait à la figure « Je vais te fiche dehors » et des trucs comme

ça. Je voulais lui montrer que je pouvais me défendre tout seul et parfois le boucan que nous faisions était
juste insupportable.
Mais il ne leva jamais la main sur moi. Pas une seule fois. Bon, une fois il m’a soulevé à plus d’un
mètre cinquante du sol pour me jeter sur le lit, juste parce que je n’avais pas été gentil avec Sanela, la
prunelle de ses yeux. Fondamentalement, il était le meilleur homme du monde et je ne comprends que
maintenant qu’il n’a pas eu la vie facile. « Il boit pour noyer son chagrin », disait mon frère, mais ce
n’était pas tout à fait vrai. La guerre l’a profondément marqué.

La guerre était un sujet bizarre pour nous tous. Je n’ai jamais pu me faire mon idée là-dessus. J’étais
protégé. Tout le monde a fait ce qu’il a pu. Je ne comprenais même pas pourquoi ma mère et mes sœurs
s’habillaient en noir. C’était complètement incompréhensible, comme une nouvelle mode. En fait, ils
étaient tous en deuil parce que ma grand-mère était morte lors d’un bombardement aérien en Croatie.
Tous sauf moi, qui n’étais pas autorisé à savoir et qui ne se soucierais jamais de savoir qui était serbe ou
bosnien ou n’importe quoi d’autre. Mon père en a souffert plus que tout.
Il vient de Bijeljina, en Bosnie. Là-bas, il était maçon et toute sa famille et ses amis vivaient dans cette
ville. Et soudain, l’enfer s’est déchaîné. Bijeljina était violée, et ce n’est pas étonnant qu’il se mît à se
revendiquer comme musulman. Pas du tout. Les Serbes sont entrés dans la ville et ont exécuté des
centaines de musulmans. Je pense qu’il en connaissait beaucoup et toute sa famille, au sens large, a dû
s’enfuir. Toute la population de Bijeljina fut déplacée et les Serbes investirent les logements restés vides,
dont la vieille maison de mon père. Quelqu’un est entré comme ça et a pris possession des lieux et je
peux parfaitement comprendre qu’il n’ait pas eu de temps à me consacrer quand il s’asseyait tous les
soirs en attendant les informations télévisées ou un coup de fil de là-bas. La guerre l’a usé et il suivait
obsessionnellement le cours des événements. Il s’asseyait tout seul et buvait en pleurant, tout en écoutant
sa musique yougo. Dans ces moments-là, je faisais en sorte de rester dehors ou je m’en allais chez ma
mère. Chez elle, c’était un autre monde.
Chez papa, nous n’étions que tous les deux. Chez maman, c’était le cirque. Les gens entraient et
sortaient, il y avait du bruit, ça gueulait. Maman avait déménagé dans la même rue, au 5A de Cronmans
Väg, cinq étages plus haut, juste au-dessus de chez tante Hanife, ou Hanna, comme je l’appelais. Keki,
Sanela et moi étions très proches. Nous avions fait un pacte. Chez maman, il se passait aussi des histoires
vraiment nazes. Ma demi-sœur s’enfonçait de plus en plus dans la drogue et maman sursautait chaque fois
que le téléphone sonnait ou que quelqu’un frappait à la porte, du genre : « Oh ! Non ! Par pitié. » Comme
si nous n’étions pas suffisamment dans la panade. Quoi encore ? Très vite, elle fit plus vieille que son âge
et elle était viscéralement contre toute forme de substances illégales. Il n’y a pas si longtemps, elle m’a
appelé, complètement hystérique : « Il y a de la drogue dans le frigo.
— Mon Dieu ! De la drogue ! » Cela m’agaçait également. Je me disais encore ! J’appelai Keki, très
agressif : « Que diable se passe-t-il ? Il y a de la drogue dans le frigo de maman ! » Il ne comprenait pas
ce qui se passait. Elle parlait de snus2.
« Du calme, maman, ce n’est que du snus, la rassurai-je.
— C’est la même saloperie. »
Ces années ont laissé des traces et je suis sûr que durant cette période nous aurions dû être plus gentils.
Sauf que nous n’avions jamais appris à l’être. Nous ne savions qu’être durs. Ma demi-sœur avec ses
problèmes de drogue avait dégagé un peu plus tôt. Elle suivait un traitement dans une clinique mais, dès
qu’elle en sortait, elle retombait toujours dedans. Finalement, maman a coupé tout contact avec elle, ou
peut-être l’ont-elles décidé toutes les deux. Je ne suis pas vraiment au courant de ce qui s’est passé. En


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