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golding sa majeste des mouches .pdf



Nom original: golding - sa majeste des mouches.pdf
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William Golding

Sa Majesté des
Mouches
Traduit de l’anglais par Lola
Tranec-Dubled

I
L’appel de la conque

Le garçon blond descendit les derniers
rochers et se dirigea vers la lagune en regardant où il posait les pieds. Il tenait à la main
son tricot de collège qui traînait par terre ; sa
chemise grise adhérait à sa peau et ses
cheveux lui collaient au front. Autour de lui,
la profonde déchirure de la jungle formait
comme un bain de vapeur. Il s’agrippait péniblement aux lianes et aux troncs brisés,
quand un oiseau, éclair rouge et jaune, jaillit

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vers le ciel avec un cri funèbre ; aussitôt, un
autre cri lui fit écho :
— Hé ! attends une minute, dit une voix.
La végétation à la limite de la déchirure
frémit et mille gouttes de pluie s’égrenèrent
sur le sol.
— Attends un peu, répéta la voix, je suis
accroché.
Le garçon blond s’arrêta et se débarrassa
de ses chaussettes d’un geste machinal. L’espace d’une seconde, son geste évoqua le
cœur de l’Angleterre et la jungle fut oubliée.
La voix se fit entendre à nouveau.
— Je peux à peine bouger avec toutes ces
espèces de lianes.
Celui qui parlait sortit à reculons des
broussailles et des brindilles s’accrochèrent à

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son blouson graisseux. À la pliure des genoux, des épines mordaient sa peau nue et
grassouillette.

Il

se

baissa,

les

enleva

soigneusement et se retourna. Plus petit que
le blond et très gras, il s’avança en cherchant
les endroits où poser les pieds et il leva les
yeux derrière ses lunettes à verres épais.
— Où est l’homme au micro ?
Le blond secoua la tête.
— Nous sommes dans une île. Ou, du
moins, il me semble. C’est un récif en pleine
mer. Il n’y a peut-être pas de grandes personnes ici.
Le gros eut l’air interloqué.
— Il y avait le pilote. Mais il n’était pas
dans la cabine des passagers, il était au poste
de pilotage, devant.

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Le blond examinait le récif d’un regard
attentif.
— Et tous les autres gosses, continua le
gros. Il y en a sûrement qui s’en sont sortis.
Tu crois pas, hein ?
Le blond se dirigea vers le bord de l’eau
d’un air aussi désinvolte que possible. Il affichait l’indifférence et ne voulait pas paraître
s’intéresser à la question, mais le gros courut
après lui.
— Il n’y a pas de grandes personnes du
tout ?
— Je ne crois pas.
Le blond avait répondu d’un ton solennel ;
mais tout à coup la joie d’une ambition réalisée l’envahit. Au milieu de la déchirure de la
jungle, il se mit debout sur la tête et regarda

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en riant le gros garçon qu’il voyait sens dessus dessous.
— Pas de grandes personnes !
Le gros réfléchit un moment.
— Ce pilote.
Le blond retomba sur ses pieds et s’assit
sur la terre brûlante.
— Il a dû nous laisser ici et repartir. Il ne
pouvait pas atterrir ici. Pas avec un avion à
roues.
— On a été attaqués.
— Oh ! il reviendra.
Le gros secoua la tête.
— Quand c’est qu’on descendait, j’ai regardé par une fenêtre et j’ai vu l’autre morceau de l’avion. Y avait des flammes qui en
sortaient.

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Il observa de haut en bas la déchirure de
la jungle.
— Ça, c’est la carlingue qui l’a fait.
Le blond tendit la main et tâta le bord
déchiqueté d’un tronc. Il prit l’air intéressé
un moment.
— Qu’est-ce qu’elle est devenue, la carlingue ? Où est-elle passée ?
— Cet orage l’a entraînée dans la mer.
C’était rudement dangereux avec tous ces
troncs d’arbres qui dégringolaient. Il devait
encore y avoir des gosses à l’intérieur.
Il hésita un instant, puis reprit :
— Comment que tu t’appelles ?
— Ralph.
Le gros attendit qu’on lui demandât aussi
son nom, mais il dut renoncer à cette

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avance ; le blond nommé Ralph eut un sourire vague, se leva et reprit sa marche vers la
lagune. Le gros le suivit résolument.
— Je pense qu’on est plusieurs, dispersés
par là. Tu n’en as pas vu d’autres, hein ?
Ralph secoua la tête et hâta le pas. Mais il
se prit le pied dans une branche et s’étala de
tout son long. Le gros resta planté près de
lui, respirant fortement.
— Ma tante m’a dit de ne jamais courir,
expliqua-t-il. Rapport à mon asthme.
— Ton as... quoi ?
— Mon asthme. Peux pas respirer. J’étais
le seul à l’école à avoir de l’asthme, dit le gros
avec un peu d’orgueil... Et puis, je porte des
lunettes depuis que j’ai trois ans.

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Il enleva ses lunettes et les tendit à Ralph,
clignant des yeux et souriant, puis il se mit à
les essuyer sur son blouson sale. Une grimace de souffrance et de concentration intérieure déforma les contours flous de son
visage. Il barbouilla ses joues de sueur et
chaussa prestement ses lunettes.
— Ces fruits !
D’un rapide coup d’œil, il inspecta les
alentours.
— Ces fruits, répéta-t-il. Je crois que...
Il ajusta ses lunettes, s’écarta de Ralph et
s’accroupit dans le sous-bois touffu.
— Attends, j’en ai pour une minute...
Ralph se dégagea des lianes avec précaution et se faufila entre les branches. Quelques
secondes plus tard, il laissait derrière lui le

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gros garçon gémissant et se hâtait vers
l’écran de végétation qui le séparait encore
du lagon. Il escalada un tronc brisé et sortit
de la jungle.
La côte était couverte de palmiers. Les
troncs s’élevaient dans la lumière, bien droits
ou inclinés, et leurs palmes vertes s’étalaient
tout en haut des troncs. Ils poussaient sur un
talus couvert d’herbe drue, saccagée par la
chute des arbres, parsemée de noix de coco
pourrissantes et de plants de palmiers. Audelà c’était la zone dense de la forêt, sabrée
par la déchirure. Ralph se tenait appuyé
contre un tronc gris, plissant les yeux pour
regarder la surface miroitante de l’eau. À
quelque distance du bord, l’écume blanche

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zébrait un récif de corail, et au large l’eau
était d’un bleu profond. Dans l’enceinte irrégulière de l’atoll, le lagon, calme comme un
lac de montagne, étalait ses eaux aux teintes
bleues variées, mêlées de vert ombreux et de
pourpre. La plage, entre la terrasse de palmiers et le bord de l’eau, s’incurvait en mince
arc de cercle, apparemment sans limites, car,
sur sa gauche, Ralph voyait les palmiers, la
plage et l’eau s’étendre à l’infini ; partout,
toujours sensible, régnait la chaleur.
Il sauta au bas de la terrasse. Ses chaussures noires s’enfoncèrent dans le sable épais
et la chaleur le frappa brutalement. Soudain
conscient du poids de ses vêtements, d’un
seul

mouvement

brusque

il

enleva

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chaussures et chaussettes. D’un bond il remonta sur le talus, retira sa chemise et se tint
entre les noix de coco en forme de crânes, la
peau moirée par les ombres vertes des palmiers et de la forêt. Il défit sa boucle de ceinture, enleva prestement sa culotte et son
caleçon et resta nu, le regard fixé sur l’étendue éblouissante de sable et d’eau.
À douze ans passés, il n’avait plus le
ventre proéminent de l’enfance, mais l’adolescence ne le marquait pas encore de
gaucherie. Large de carrure, il pouvait faire
un futur boxeur, mais la douceur de sa
bouche et de ses yeux garantissait un
manque de méchanceté. Du plat de la main,
il flatta doucement un tronc de palmier ; enfin persuadé de la réalité de son entourage, il

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eut un rire ravi et se mit debout sur la tête.
Puis il reprit son équilibre, sauta sur la plage,
s’agenouilla et, des deux bras, empila un tas
de sable contre sa poitrine. Enfin, il s’assit et
fixa

sur

la

mer

un

regard

brillant

d’expectative.
— Ralph...
Le gros garçon se laissa tomber au bas du
talus et s’assit avec précaution sur le bord,
les pieds dans le sable.
— C’est pas ma faute si je suis resté si
longtemps. Ces fruits...
Il essuya ses lunettes et les ajusta sur son
nez minuscule. La monture y avait laissé une
empreinte rose en forme de V. Son regard
critique détailla le corps doré de Ralph et

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revint sur ses propres vêtements. Il saisit la
fermeture Éclair de son blouson.
— Ma tante...
Puis il ouvrit la fermeture Éclair d’un
geste décidé et enleva son blouson.
— Voilà !
Ralph lui lança un regard de côté sans rien
dire.
— Il faudrait savoir leurs noms, dit le gros
garçon, et en faire une liste. Et puis il
faudrait faire une réunion.
Ralph n’eut pas l’air de saisir, aussi le
garçon continua-t-il sur un ton confidentiel :
— Ça m’est égal comment on m’appelle,
pourvu qu’on m’appelle pas comme à l’école.
Ralph
d’intérêt.

manifesta

un

commencement

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— Comment on t’appelait ?
Le gros garçon lança un coup d’œil pardessus son épaule, puis il se pencha vers Ralph. Dans un murmure, il dit :
[1]
— On m’appelait : « Piggy . »
Ralph rit aux éclats. Il bondit sur ses
pieds.
— Piggy ! Piggy !
— Oh ! Ralph, je t’en prie !
Piggy se tordait les mains de désespoir.
— Je t’ai dit que je ne voulais pas...
— Piggy ! Piggy !
Ralph se mit à danser de joie dans l’air
chaud qui couvrait la plage, puis il fonça sur
Piggy, les bras étendus pour imiter un avion
et il fit semblant de le mitrailler.
— Ta-ra-ra-ra...

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Il tomba en piqué dans le sable, aux pieds
de Piggy, et resta étendu, secoué de rire.
— Piggy !
Piggy eut un sourire forcé, content quand
même d’obtenir ce semblant d’intérêt.
— Tant que tu ne le dis pas aux autres...
Ralph étouffa son rire dans le sable. L’expression de souffrance et de concentration
revint sur le visage de Piggy.
— Attends un peu...
Il retourna en courant dans la forêt. Ralph
se releva et partit vers sa droite.
La

plage

s’interrompait

brusquement

devant le carré massif d’un vaste plateau de
granit rose que formait le paysage à cet endroit. Il se frayait un passage d’autorité à

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travers la forêt et la terrasse, le sable et le
lagon, pour former une jetée surélevée d’environ un mètre de haut. Elle était recouverte
d’une mince couche de terre et d’herbe drue,
et ombragée par de jeunes palmiers. Les
arbres n’y avaient pas assez de terre pour
croître en hauteur et, dès qu’ils atteignaient
six à huit mètres de haut, ils s’affaissaient sur
le sol en un fouillis de troncs qui fournissaient des sièges très pratiques. Ceux qui restaient debout formaient une voûte verte, à
l’intérieur moiré par les reflets frémissants
du lagon. Ralph se hissa sur le plateau,
trouva agréables la fraîcheur et l’ombre qui
régnaient, ferma un œil et décida que les reflets sur son corps étaient vraiment verts. Il
se fraya un chemin vers le bord du plateau

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qui surplombait la mer et la contempla.
L’eau était si claire qu’on voyait le fond et les
couleurs vives des coraux et des végétations
tropicales. Un banc de poissons minuscules
et scintillants se déplaçait par saccades. Ralph poussa une exclamation de plaisir sur un
ton de basse :
— Pfuischt !
Plus loin d’autres délices s’offraient à lui.
Un geste divin — un typhon peut-être, ou
l’orage qui avait accompagné leur arrivée — avait entassé une digue de sable à
l’intérieur du lagon, de sorte qu’un bassin
profond et long s’étendait entre cette digue
et le mur de granit rose. Ralph connaissait
l’aspect trompeur des mares trop peu profondes au bord de la mer et il s’apprêtait à

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être déçu. Mais l’île tenait ses promesses et
ce bassin providentiel — que la mer ne remplissait évidemment qu’à marée haute — offrait à l’une de ses extrémités la couleur vert
foncé des grands fonds. Ralph examina
soigneusement les trente mètres du bassin et
plongea. L’eau était d’une température
supérieure à celle du corps ; il avait l’impression de prendre son bain dans une immense
baignoire.
Piggy le retrouva, s’assit sur le bord rocheux et regarda avec envie le corps blanc et
vert de Ralph.
— Dis donc, qu’est-ce que tu nages bien !
— Piggy !

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Piggy enleva ses chaussures et ses chaussettes, les rangea soigneusement sur le bord
et trempa un orteil dans l’eau.
— C’est chaud !
— Eh bien ! qu’est-ce que tu croyais ?
— Je ne croyais rien. Ma tante...
— Zut pour ta tante !
Ralph fit un plongeon en surface et nagea
sous l’eau, les yeux ouverts ; la digue de sable
lui apparaissait comme le flanc d’une colline.
Il se retourna en se pinçant le nez et une lumière dorée se brisa en éclats sur son visage.
Piggy, l’air décidé, enlevait sa culotte. Il en
émergea dans sa nudité blafarde et grasse. Il
descendit sur la pointe des pieds dans le
sable et resta assis, dans l’eau jusqu’au cou,
en regardant Ralph avec un sourire fier.

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— Tu ne veux pas nager ?
Piggy secoua la tête.
— Je ne sais pas nager. J’avais pas le droit.
Mon asthme...
— Zut pour ton as-ticot !
Piggy supporta la moquerie avec une sorte
d’humble patience.
— Dis donc, qu’est-ce que tu nages bien !
Ralph descendit le plan incliné en barbotant à reculons, plongea la tête sous l’eau, remplit sa bouche d’eau et la cracha en un long
jet. Puis il releva le menton et parla.
— Je savais nager à cinq ans. C’est papa
qui m’a appris. Il est capitaine de frégate.
Dès qu’il aura une permission, il viendra
nous tirer d’ici. Et ton père, qu’est-ce qu’il
est ?

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Piggy rougit.
— Mon père est mort, répondit-il trop vite.
Et ma mère...
Il ôta ses lunettes et chercha vainement
quelque chose pour les essuyer.
— Je vivais chez ma tante. Elle avait une
confiserie. Qu’est-ce que je mangeais comme
bonbons ! Autant que je voulais. Quand c’est
que ton père viendra nous chercher ?
— Dès qu’il pourra.
Piggy sortit de l’eau ; nu et ruisselant, il se
mit à essuyer ses lunettes avec une chaussette. Le seul bruit qui leur parvenait maintenant à travers l’air brûlant du matin était le
grondement sourd des lames qui s’écrasaient
sur les rochers.
— Comment qu’il saura qu’on est là ?

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Ralph se prélassait dans l’eau. Une torpeur le gagnait, semblable aux mirages enveloppants qui rivalisaient d’éclat avec le
lagon.
— Et comment qu’il sait qu’on est là ?
Parce qu’il le sait, pensa Ralph, comme ça,
comme ça. Le grondement des vagues se fit
plus lointain.
— On lui dira à l’aérodrome.
Piggy secoua la tête, remit ses lunettes
étincelantes et abaissa son regard sur Ralph.
— Penses-tu. T’as pas entendu ce que
disait le pilote ? Sur la bombe atomique ? Ils
sont tous morts.
Ralph sortit de l’eau, se posta en face de
Piggy et réfléchit à ce problème nouveau.
Piggy insista :

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— On est sur une île, hein ?
— J’ai grimpé sur un rocher, répondit Ralph lentement, et je crois que oui.
— Ils sont tous morts, répéta Piggy, et on
est sur une île. Personne sait qu’on est là.
Ton père sait pas, personne sait...
Ses lèvres tremblaient et une brume obscurcit ses lunettes.
— On peut rester ici jusqu’à ce qu’on
meure.
Sur ces mots, la chaleur leur parut
s’alourdir, peser sur eux comme une menace
et la splendeur aveuglante du lagon prit un
air hostile.
— Donne-moi mes habits, murmura Ralph. Là...

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Il traversa la plage au petit trot, supporta
la morsure cruelle du soleil, traversa le plateau et reprit ses vêtements éparpillés. Il remit sa chemise grise avec soulagement. Il escalada le bord du plateau et trouva un tronc
pour s’asseoir confortablement à l’ombre.
Piggy se hissa à ses côtés, portant ses vêtements en tas sous le bras. Il s’assit avec précaution sur un tronc tombé au pied de la
petite falaise qui surplombait le lagon ; le lacis de reflets le couvrit d’ombres dansantes.
Il parla enfin.
— Faut trouver les autres. Faut faire
quelque chose.
Ralph ne disait rien. Ils étaient sur un
atoll. À l’abri du soleil, n’écoutant pas les

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paroles inquiétantes de Piggy, il poursuivait
un rêve agréable.
Mais Piggy insistait :
— Combien qu’on est ici ?
Ralph descendit aux côtés de Piggy.
— Je sais pas.
De temps à autre, des brises légères
effleuraient la surface polie de l’eau sous la
brume de chaleur. Lorsque ces brises atteignaient le plateau, les frondaisons des
palmiers chuchotaient et des taches de lumière brouillées glissaient sur le corps des
garçons ou voletaient dans l’ombre avec des
ailes brillantes.
Piggy leva les yeux vers Ralph. Toutes les
ombres se reflétaient à l’envers sur le visage

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du garçon : le vert des palmes, l’éclat des
eaux du lagon. Une tache de soleil glissait
dans ses cheveux.
— Faut faire quelque chose.
Ralph le regarda sans le voir. Enfin se
réalisait son vieux rêve imprécis. Ses lèvres
esquissèrent un sourire de ravissement et
Piggy, le prenant pour une marque d’attention à son égard, rit de plaisir.
— Si c’est vraiment une île...
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
Ralph ne souriait plus et désignait du
doigt le lagon. Un objet couleur d’ivoire reposait parmi les herbes chevelues.
— Une pierre.
— Non, un coquillage.

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Les paroles se bousculèrent soudain sur la
langue de Piggy qui expliqua, non sans
supériorité :
— Voui, c’est un coquillage. J’en ai déjà vu
un comme ça. C’était pendu au mur chez
quelqu’un. On appelait ça une conque.
Quand le garçon soufflait dedans, sa mère
arrivait. Ça a beaucoup de valeur...
Aux côtés de Ralph, un jeune palmier se
penchait sur les eaux du lagon. Déjà, son
poids arrachait une motte de terre au sol
trop pauvre ; il ne tarderait pas à tomber.
Ralph le déterra et l’agita dans l’eau, faisant
fuir çà et là les poissons scintillants. Piggy se
pencha imprudemment.
— Attention ! Tu vas le casser.
— La ferme ! dit Ralph d’un ton distrait.

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Il s’intéressait à ce coquillage : un joli jouet ; mais les fantasmagories vivaces de son
imagination s’interposaient encore entre lui
et cet intrus. Le petit palmier ploya et déplaça le coquillage dans les herbes. Ralph
prit appui sur une main et, de l’autre, éleva
jusqu’à la surface le coquillage ruisselant.
Piggy s’en saisit.
Maintenant que le coquillage était à sa
portée, Ralph se laissait gagner par l’animation de Piggy qui bavardait :
— ... une conque ; et ça a beaucoup de
valeur. Je te parie que si tu voulais en acheter une, il faudrait payer des milliers et des
milliers de francs. Ce garçon, il l’avait pendue sur le mur de son jardin, et ma tante...

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Ralph prit la conque et quelques gouttes
d’eau s’égrenèrent le long de son bras. La
teinte ivoirine du coquillage s’ombrait par
endroits de rose pâle. Entre la pointe, usée et
percée d’un petit trou, et l’ouverture rose, le
long coquillage se roulait légèrement en
spirale couverte d’un délicat dessin en relief.
Ralph le secoua et du sable sortit du fond du
cornet.
— ... mugissait comme une vache, continuait Piggy. Il avait aussi des pierres
blanches et un perroquet vert en cage. Il ne
soufflait pas dans les pierres, bien sûr, mais
il disait...
Piggy

s’interrompit

pour

reprendre

haleine et caressa le coquillage brillant que
tenait Ralph.

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— Ralph !
Ralph leva la tête.
— On pourrait s’en servir pour appeler les
autres. Faire un meeting. Ils viendront s’ils
nous entendent...
Il regarda Ralph d’un air rayonnant.
— C’est ça que tu voulais, hein ? C’est pour
ça que tu as sorti la conque de l’eau ?
Ralph rejeta en arrière ses cheveux
blonds.
— Comment faisait-il, ton ami, pour
souffler dans la conque ?
— On aurait dit qu’il crachait. Ma tante
voulait pas que je souffle par rapport à mon
asthme. Lui, il disait qu’il fallait souffler de
là.

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Piggy posa une main sur son ventre
proéminent.
— Essaye, Ralph. Appelle les autres.
L’air incrédule, Ralph porta l’extrémité
pointue de la conque à sa bouche et souffla.
Un son creux sortit de ses lèvres, mais la
conque resta silencieuse.
— On aurait dit qu’il crachait.
Ralph arrondit les lèvres et envoya une
giclée d’air dans le coquillage d’où sortit un
bruit équivoque qui les fit rire aux éclats.
Entre deux crises de fou rire, Ralph continuait à souffler.
— Il soufflait de là.
Ralph comprit et souffla en comprimant
son diaphragme. Immédiatement la conque
répondit. Une note sonore vibra sous les

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palmiers, parcourut les dédales de la forêt et
son écho fut renvoyé par le mur de granit
rose des montagnes. Des nuées d’oiseaux
sortirent des arbres, quelque chose glissa
dans les broussailles avec un cri perçant.
Ralph décolla ses lèvres de la conque :
— Formidable ! s’exclama-t-il.
Sa voix parut un murmure après le grondement de la conque. Il la reprit et, aspirant
profondément, recommença à souffler. L’appel résonna de nouveau et, le souffle du
garçon s’amplifiant, il monta d’une octave et
prit un son strident qui portait encore plus
loin. Piggy criait des mots incompréhensibles, l’air ravi, et ses lunettes lançaient des
éclairs. Les oiseaux piaillaient et de petits animaux s’enfuyaient. Ralph s’arrêta, hors

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d’haleine ; le son retomba d’une octave, devint un gargouillis, puis un souffle.
La conque silencieuse n’était plus qu’un
coquillage brillant. Ralph avait encore le visage empourpré par l’effort. L’air bruissait
d’échos et de cris d’oiseaux.
— Je te parie que ça s’entend à des
kilomètres.
Ralph reprit son souffle et la conque fit
entendre une série d’appels brefs.
Piggy s’exclama :
— Tiens, en voilà un !
Un enfant s’avançait entre les palmiers, à
une centaine de mètres de là. C’était un petit
garçon de six ans environ, blond et trapu, les
vêtements déchirés, le visage barbouillé de
fruits. Il avait baissé sa culotte pour une

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raison évidente et ne l’avait remontée qu’à
moitié. De la terrasse couverte de palmiers, il
sauta dans le sable et sa culotte lui tomba sur
les talons ; il s’en débarrassa d’un coup de
reins et s’avança au petit trot vers le plateau.
Piggy l’aida à grimper. Ralph continua ses
appels jusqu’à ce que des voix se fissent entendre dans la forêt. Le petit garçon
s’accroupit devant Ralph et leva vers lui un
regard brillant. Rassuré par l’impression
qu’il se passait là quelque chose d’utile, il
glissa dans sa bouche son pouce rose, son
seul doigt propre.
Piggy se pencha vers lui.
— Comment que tu t’appelles ?
— Johnny.

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Piggy répéta le nom à mi-voix et le cria à
Ralph qui n’y fit pas attention, car il ne cessait de souffler. Son visage était congestionné par l’ardent plaisir qu’il prenait à produire
ce bruit stupéfiant et les battements de son
cœur imprimaient des frémissements à sa
chemise tendue sur sa poitrine. Les cris de la
forêt se rapprochaient.
Des signes de vie se manifestaient sur la
plage. Le sable moiré par l’air chaud dissimulait de nombreuses silhouettes éparpillées
sur des kilomètres de plage. De partout des
garçons convergeaient vers le plateau à travers le sable lourd et brûlant. Trois petits,
pas plus âgés que Johnny, sortirent d’un endroit étonnamment proche où ils s’étaient

38/621

gorgés de fruits. Un garçon aux cheveux
noirs, à peine plus jeune que Piggy, écarta
des broussailles, déboucha sur le plateau et
sourit joyeusement à la ronde. Les nouveaux
arrivants imitaient Johnny, inconscient de
l’exemple qu’il donnait, et s’asseyaient sur
les troncs tombés. Ralph continuait ses brefs
appels. Piggy circulait entre les garçons et
demandait leurs noms, les sourcils froncés
pour essayer de se les rappeler. Les enfants
lui obéissaient sans arrière-pensée, comme
ils l’avaient fait devant les hommes aux micros. Les uns, tout nus, tenaient leurs vêtements dans les bras ; d’autres portaient des
fragments d’uniforme de collégiens : vestons
ou jerseys gris, bleus ou beiges. Les chaussettes et les chandails s’ornaient de rayures

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de couleur ou d’insignes. Les têtes se rapprochaient sous l’ombre verte des palmiers,
des têtes aux cheveux châtains, blonds, noirs,
bruns, d’un blond roux ou terne. Tous
chuchotaient, murmuraient et gardaient les
yeux fixés sur Ralph avec intérêt. Il se passait
quelque chose.
Les enfants, qui approchaient par la plage,
ne devenaient visibles qu’en sortant de la
brume de chaleur des lointains. On remarquait

d’abord

une

créature

noire,

semblable à une chauve-souris qui dansait
sur le sable, et ce n’est qu’après que l’on
comprenait : c’était l’ombre du garçon réduite par le soleil vertical à une tache
rabougrie entre ses pieds qui se hâtaient.

40/621

Tout en soufflant dans la conque, Ralph vit
les deux derniers arrivants, côte à côte, dont
la silhouette se doublait d’une ombre noire
flottante. Les deux garçons, aux cheveux
filasse sur une tête ronde comme une boule,
se jetèrent par terre et restèrent étendus aux
pieds de Ralph, souriant et haletant comme
des chiens. C’étaient des jumeaux et l’œil
avait peine à croire à une ressemblance aussi
joyeusement arborée. Ils respiraient sur le
même rythme et souriaient ensemble ; ils
étaient trapus et pleins de vitalité. Ils
levèrent vers Ralph leur visage aux lèvres humides ; comme ils ne semblaient pas avoir
assez de peau pour eux deux, leur bouche
restait toujours entrouverte et leur profil
manquait de netteté. Piggy se pencha sur eux

41/621

avec ses lunettes étincelantes et, entre les appels de la conque, on l’entendit qui répétait
leurs noms : « Erik, Sam ; Erik, Sam. »
Il finit par s’embrouiller ; les jumeaux
hochèrent la tête et se désignèrent mutuellement du doigt. Tout le monde rit.
Quand Ralph se tut et s’assit, il garda la
conque à la main et inclina la tête sur ses
genoux. L’écho se tut à son tour, puis les rires, et ce fut le silence.
Dans l’air brouillé et scintillant de chaleur,
quelque chose de noir avançait en tâtonnant.
Ralph fut le premier à le distinguer et l’insistance de son regard attira sur le même
point les yeux des autres garçons. Quand la
chose sortit de la zone imprécise des

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mirages, on vit que sa couleur noire
provenait de ses vêtements. C’était un
groupe de garçons qui marchaient à peu près
au pas, sur deux files parallèles, accoutrés
d’étrange façon. Ils portaient à la main leur
linge et leurs habits, mais ils étaient coiffés
de casquettes carrées noires ornées d’un insigne en argent. D’amples capes, noires
également, marquées d’une grande croix
d’argent sur le côté gauche de la poitrine et
resserrées au cou par un collet plissé, dissimulaient leur corps. La chaleur des tropiques,
la chute de l’avion, la nécessité de se nourrir
et enfin cette marche sur la plage brûlante,
leur donnaient un teint de prunes humides.
Le garçon qui les conduisait portait le même
accoutrement, mais l’insigne de sa casquette

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était doré. Lorsque le groupe fut à une
dizaine de mètres du plateau, il donna un ordre et ils s’arrêtèrent, hors d’haleine, en
nage, chancelant dans la lumière intense. Le
chef se détacha du groupe, sauta sur le plateau, sa cape volant derrière lui, et fixa un regard ébloui sur cette zone d’ombre.
— Où est l’homme à la trompette ?
Ralph devina qu’il était aveuglé par le
soleil et il lui répondit :
— Il n’y a pas d’homme avec une trompe.
C’était moi.
Le garçon se rapprocha et cligna des yeux
pour mieux voir Ralph. Ce qu’il vit, un
garçon blond avec un coquillage blanc sur les
genoux, ne parut pas le satisfaire. Il se

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détourna d’un geste prompt et sa cape noire
voltigea autour de lui.
— Alors, il n’y a pas de bateau ?
Sous la cape ample, il paraissait grand,
mince et anguleux ; sa casquette noire laissait dépasser des cheveux roux. Son visage
fripé, couvert de taches de rousseur, accusait
une laideur sans niaiserie ; des yeux bleus
l’éclairaient où se lisaient maintenant la déception et une colère imminente.
— Mais il n’y a pas un homme ici ?
Ralph répondit à ce dos qu’on lui
présentait :
— Non. Nous faisons un meeting. Venez
avec nous.
Les garçons en noir se débandaient déjà.
Mais le chef cria :

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— La maîtrise ! Ne bougez pas !
La maîtrise obéit avec lassitude, reforma
les rangs et resta debout à osciller sous le
soleil. Quelques faibles protestations se
firent entendre :
— Mais Merridew. S’il te plaît, Merridew...
on pourrait pas ?...
À ce moment un des garçons s’affaissa
dans le sable et les rangs se rompirent. Le
garçon évanoui fut hissé sur le plateau par
ses camarades et étendu à terre. Merridew, le
regard fixe, essaya de sauver la face.
— Ça va bien. Pouvez vous asseoir.
Laissez-le tranquille.
— Mais Merridew...
— Oh ! il s’évanouit tout le temps, lança
Merridew. Il l’a déjà fait à Gib et à Addis ; et

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aux matines il est tombé sur le chef du
chœur.
Cette indiscrétion sur leur vie de groupe
fit ricaner les garçons de la maîtrise perchés
comme des oiseaux noirs sur les troncs emmêlés et le regard fixé sur Ralph. Piggy ne
demanda aucun nom. Intimidé par la supériorité de l’uniforme et l’autorité qui se dégageait au premier abord de la voix de Merridew, il se retira aux côtés de Ralph et se mit
à frotter ses lunettes.
Merridew se tourna vers Ralph.
— Il n’y a pas de grandes personnes ?
— Non.
Merridew s’assit sur un tronc et lança un
regard circulaire.
— Alors, il faudra se débrouiller tout seuls.

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À l’abri de l’autre côté de Ralph, Piggy répondit timidement :
— C’est pour ça que Ralph a fait un meeting. Pour qu’on décide ce qu’on va faire. On a
déjà des noms. Voilà Johnny. Ceux-là, c’est
des jumeaux : Erik et Sam. Lequel c’est,
Erik ? Toi ? Non, toi c’est Sam...
— C’est moi, Sam.
— Et moi Erik.
— Il faudrait connaître tous les noms. Je
m’appelle Ralph.
— On les connaît presque tous. On vient
de les dire, affirma Piggy.
— Des gosses ! laissa tomber Merridew.
Pourquoi on m’appellerait Jack ? Moi c’est
Merridew.

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Ralph se tourna brusquement vers lui. Ce
garçon-là savait ce qu’il voulait.
— Alors, continua Piggy, ce garçon... j’ai
oublié...
— Tu parles trop, l’interrompit Jack Merridew. La ferme, le gros !
Des rires fusèrent.
— Il ne s’appelle pas le Gros, cria Ralph.
Son vrai nom, c’est Piggy !
— Piggy !
— Piggy !
— Oh ! Piggy !
Ce fut un éclat de rire général auquel se
joignirent même les plus petits. Pendant un
bref instant il se forma un circuit fermé de
sympathie dont Piggy était exclu. Celui-ci

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rougit, baissa la tête et s’absorba dans le
nettoyage de ses lunettes.
Les rires s’apaisèrent enfin et l’on continua de se nommer. Il y avait Maurice, le
plus grand de la maîtrise après Jack, mais
rond et souriant. Il y avait un garçon mince,
à l’air furtif, que personne ne connaissait et
qui restait dans son coin avec l’air de tenir
passionnément à ses secrets. Il marmonna
qu’il s’appelait Roger et se tut. Il y avait aussi
Bill, Robert, Harold, Henry ; le garçon qui
s’était évanoui se releva et s’adossa à un
tronc ; puis il sourit faiblement à Ralph et dit
son nom : Simon.
Jack prit la parole.


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