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Nom original: le_petit_prince.pdf
Titre: LE PETIT PRINCE
Auteur: Antoine de Saint-Exupéry

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Édition du groupe « Ebooks libres et gratuits »

Antoine de Saint-Exupéry

LE PETIT PRINCE
1943

Table des matières
PREMIER CHAPITRE .............................................................. 5
CHAPITRE II ............................................................................8
CHAPITRE III ......................................................................... 13
CHAPITRE IV ......................................................................... 17
CHAPITRE V........................................................................... 21
CHAPITRE VI .........................................................................26
CHAPITRE VII ........................................................................28
CHAPITRE VIII ...................................................................... 32
CHAPITRE IX ......................................................................... 37
CHAPITRE X .......................................................................... 41
CHAPITRE XI ......................................................................... 47
CHAPITRE XII........................................................................50
CHAPITRE XIII ...................................................................... 52
CHAPITRE XIV ...................................................................... 57
CHAPITRE XV ........................................................................ 61
CHAPITRE XVI ......................................................................66
CHAPITRE XVII ..................................................................... 67
CHAPITRE XVIII.................................................................... 71
CHAPITRE XIX ...................................................................... 73
CHAPITRE XX ........................................................................ 75

CHAPITRE XXI ...................................................................... 77
CHAPITRE XXII .....................................................................84
CHAPITRE XXIII ...................................................................86
CHAPITRE XXIV .................................................................... 87
CHAPITRE XXV .................................................................... 90
CHAPITRE XXVI .................................................................... 95
CHAPITRE XXVII ................................................................ 104
À propos de cette édition électronique ................................. 107

–3–

À LÉON WERTH

Je demande pardon aux enfants d’avoir dédié ce livre à une
grande personne. J’ai une excuse sérieuse : cette grande personne est le meilleur ami que j’ai au monde. J’ai une autre excuse : cette grande personne peut tout comprendre, même les
livres pour enfants. J’ai une troisième excuse : cette grande personne habite la France où elle a faim et froid. Elle a bien besoin
d’être consolée. Si toutes ces excuses ne suffisent pas, je veux
bien dédier ce livre à l’enfant qu’a été autrefois cette grande personne. Toutes les grandes personnes ont d’abord été des enfants. (Mais peu d’entre elles s’en souviennent.) Je corrige donc
ma dédicace :
À LÉON WERTH
QUAND IL ÉTAIT PETIT GARÇON

–4–

PREMIER CHAPITRE

Lorsque j’avais six ans j’ai vu, une fois, une magnifique
image, dans un livre sur la Forêt Vierge qui s’appelait « Histoires Vécues ». Ça représentait un serpent boa qui avalait un
fauve. Voilà la copie du dessin.

On disait dans le livre : « Les serpents boas avalent leur
proie tout entière, sans la mâcher. Ensuite ils ne peuvent plus
bouger et ils dorment pendant les six mois de leur digestion. »
J’ai alors beaucoup réfléchi sur les aventures de la jungle
et, à mon tour, j’ai réussi, avec un crayon de couleur, à tracer
mon premier dessin. Mon dessin numéro 1. Il était comme ça :

J’ai montré mon chef-d’œuvre aux grandes personnes et je
leur ai demandé si mon dessin leur faisait peur.

–5–

Elles m’ont répondu : « Pourquoi un chapeau ferait-il
peur ? »
Mon dessin ne représentait pas un chapeau. Il représentait
un serpent boa qui digérait un éléphant. J’ai alors dessiné
l’intérieur du serpent boa, afin que les grandes personnes puissent comprendre. Elles ont toujours besoin d’explications. Mon
dessin numéro 2 était comme ça :

Les grandes personnes m’ont conseillé de laisser de côté les
dessins de serpents boas ouverts ou fermés, et de m’intéresser
plutôt à la géographie, à l’histoire, au calcul et à la grammaire.
C’est ainsi que j’ai abandonné, à l’âge de six ans, une magnifique
carrière de peintre. J’avais été découragé par l’insuccès de mon
dessin numéro 1 et de mon dessin numéro 2. Les grandes personnes ne comprennent jamais rien toutes seules, et c’est fatigant, pour les enfants, de toujours et toujours leur donner des
explications.
J’ai donc dû choisir un autre métier et j’ai appris à piloter
des avions. J’ai volé un peu partout dans le monde. Et la géographie, c’est exact, m’a beaucoup servi. Je savais reconnaître,
du premier coup d’œil, la Chine de l’Arizona. C’est très utile, si
l’on est égaré pendant la nuit.
J’ai ainsi eu, au cours de ma vie, des tas de contacts avec
des tas de gens sérieux. J’ai beaucoup vécu chez les grandes personnes. Je les ai vues de très près. Ça n’a pas trop amélioré mon
opinion.

–6–

Quand j’en rencontrais une qui me paraissait un peu lucide, je faisais l’expérience sur elle de mon dessin numéro 1 que
j’ai toujours conservé. Je voulais savoir si elle était vraiment
compréhensive. Mais toujours elle me répondait : « C’est un
chapeau. » Alors je ne lui parlais ni de serpents boas, ni de forêts vierges, ni d’étoiles. Je me mettais à sa portée. Je lui parlais
de bridge, de golf, de politique et de cravates. Et la grande personne était bien contente de connaître un homme aussi raisonnable.

–7–

CHAPITRE II

J’ai ainsi vécu seul, sans personne avec qui parler véritablement, jusqu’à une panne dans le désert du Sahara, il y a six
ans. Quelque chose s’était cassé dans mon moteur. Et comme je
n’avais avec moi ni mécanicien, ni passagers, je me préparai à
essayer de réussir, tout seul, une réparation difficile. C’était
pour moi une question de vie ou de mort. J’avais à peine de
l’eau à boire pour huit jours.
Le premier soir je me suis donc endormi sur le sable à mille
milles de toute terre habitée. J’étais bien plus isolé qu’un naufragé sur un radeau au milieu de l’Océan. Alors vous imaginez
ma surprise, au lever du jour, quand une drôle de petite voix
m’a réveillé. Elle disait :
– S’il vous plaît… dessine-moi un mouton !
– Hein !
– Dessine-moi un mouton…
J’ai sauté sur mes pieds comme si j’avais été frappé par la
foudre. J’ai bien frotté mes yeux. J’ai bien regardé. Et j’ai vu un
petit bonhomme tout à fait extraordinaire qui me considérait
gravement. Voilà le meilleur portrait que, plus tard, j’ai réussi à
faire de lui. Mais mon dessin, bien sûr, est beaucoup moins ravissant que le modèle. Ce n’est pas ma faute. J’avais été découragé dans ma carrière de peintre par les grandes personnes, à
l’âge de six ans, et je n’avais rien appris à dessiner, sauf les boas
fermés et les boas ouverts.

–8–

Je regardai donc cette apparition avec des yeux tout ronds
d’étonnement. N’oubliez pas que je me trouvais à mille milles de
toute région habitée. Or mon petit bonhomme ne me semblait
ni égaré, ni mort de fatigue, ni mort de faim, ni mort de soif, ni
mort de peur. Il n’avait en rien l’apparence d’un enfant perdu au
milieu du désert, à mille milles de toute région habitée. Quand
je réussis enfin à parler, je lui dis :
– Mais… qu’est-ce que tu fais là ?
Et il me répéta alors, tout doucement, comme une chose
très sérieuse :
– S’il vous plaît… dessine-moi un mouton…
Quand le mystère est trop impressionnant, on n’ose pas désobéir. Aussi absurde que cela me semblât à mille milles de tous
les endroits habités et en danger de mort, je sortis de ma poche
une feuille de papier et un stylographe. Mais je me rappelai
alors que j’avais surtout étudié la géographie, l’histoire, le calcul
et la grammaire et je dis au petit bonhomme (avec un peu de
mauvaise humeur) que je ne savais pas dessiner. Il me répondit :
– Ça ne fait rien. Dessine-moi un mouton.
Comme je n’avais jamais dessiné un mouton je refis, pour
lui, l’un des deux seuls dessins dont j’étais capable. Celui du boa
fermé. Et je fus stupéfait d’entendre le petit bonhomme me répondre :
– Non ! Non ! Je ne veux pas d’un éléphant dans un boa.
Un boa c’est très dangereux, et un éléphant c’est très encombrant. Chez moi c’est tout petit. J’ai besoin d’un mouton. Dessine-moi un mouton.

–9–

Alors j’ai dessiné.

Il regarda attentivement, puis :
– Non ! Celui-là est déjà très malade. Fais-en un autre.
Je dessinai :

Mon ami sourit gentiment, avec indulgence :
– Tu vois bien… ce n’est pas un mouton, c’est un bélier. Il a
des cornes…
Je refis donc encore mon dessin :

Mais il fut refusé, comme les précédents :
– 10 –

– Celui-là est trop vieux. Je veux un mouton qui vive longtemps.
Alors, faute de patience, comme j’avais hâte de commencer
le démontage de mon moteur, je griffonnai ce dessin-ci.

Et je lançai :
– Ça c’est la caisse. Le mouton que tu veux est dedans.
Mais je fus bien surpris de voir s’illuminer le visage de mon
jeune juge :
– C’est tout à fait comme ça que je le voulais ! Crois-tu qu’il
faille beaucoup d’herbe à ce mouton ?
– Pourquoi ?
– Parce que chez moi c’est tout petit…
– Ça suffira sûrement. Je t’ai donné un tout petit mouton.
Il pencha la tête vers le dessin :
– Pas si petit que ça… Tiens ! Il s’est endormi…
Et c’est ainsi que je fis la connaissance du petit prince.

– 11 –

Voilà le meilleur portrait que, plus tard, j’ai réussi à faire de lui

– 12 –

CHAPITRE III

Il me fallut longtemps pour comprendre d’où il venait. Le
petit prince, qui me posait beaucoup de questions, ne semblait
jamais entendre les miennes. Ce sont des mots prononcés par
hasard qui, peu à peu, m’ont tout révélé. Ainsi, quand il aperçut
pour la première fois mon avion (je ne dessinerai pas mon
avion, c’est un dessin beaucoup trop compliqué pour moi) il me
demanda :
– Qu’est-ce que c’est que cette chose-là ?
– Ce n’est pas une chose. Ça vole. C’est un avion. C’est mon
avion.
Et j’étais fier de lui apprendre que je volais. Alors il s’écria :
– Comment ! tu es tombé du ciel ?
– Oui, fis-je modestement.
– Ah ! ça c’est drôle…
Et le petit prince eut un très joli éclat de rire qui m’irrita
beaucoup. Je désire que l’on prenne mes malheurs au sérieux.
Puis il ajouta :
– Alors, toi aussi tu viens du ciel ! De quelle planète es-tu ?
J’entrevis aussitôt une lueur, dans le mystère de sa présence, et j’interrogeai brusquement :

– 13 –

– Tu viens donc d’une autre planète ?
Mais il ne me répondit pas. Il hochait la tête doucement
tout en regardant mon avion :
– C’est vrai que, là-dessus, tu ne peux pas venir de bien
loin…
Et il s’enfonça dans une rêverie qui dura longtemps. Puis,
sortant mon mouton de sa poche, il se plongea dans la contemplation de son trésor.

Vous imaginez combien j’avais pu être intrigué par cette
demi-confidence sur « les autres planètes ». Je m’efforçai donc
d’en savoir plus long :

– 14 –

– D’où viens-tu, mon petit bonhomme ? Où est-ce « chez
toi » ? Où veux-tu emporter mon mouton ?
Il me répondit après un silence méditatif :
– Ce qui est bien, avec la caisse que tu m’as donnée, c’est
que, la nuit, ça lui servira de maison.
– Bien sûr. Et si tu es gentil, je te donnerai aussi une corde
pour l’attacher pendant le jour. Et un piquet.
La proposition parut choquer le petit prince :
– L’attacher ? Quelle drôle d’idée !
– Mais si tu ne l’attaches pas, il ira n’importe où, et il se
perdra…
Et mon ami eut un nouvel éclat de rire :
– Mais où veux-tu qu’il aille !
– N’importe où. Droit devant lui…
Alors le petit prince remarqua gravement :
– Ça ne fait rien, c’est tellement petit, chez moi !
Et, avec un peu de mélancolie, peut-être, il ajouta :
– Droit devant soi on ne peut pas aller bien loin…

– 15 –

– 16 –

CHAPITRE IV

J’avais ainsi appris une seconde chose très importante :
C’est que sa planète d’origine était à peine plus grande qu’une
maison !
Ça ne pouvait pas m’étonner beaucoup. Je savais bien
qu’en dehors des grosses planètes comme la Terre, Jupiter,
Mars, Vénus, auxquelles on a donné des noms, il y en a des centaines d’autres qui sont quelquefois si petites qu’on a beaucoup
de mal à les apercevoir au télescope. Quand un astronome découvre l’une d’elles, il lui donne pour nom un numéro. Il
l’appelle par exemple : « l’astéroïde 3251. »
J’ai de sérieuses raisons de croire que la planète d’où venait
le petit prince est l’astéroïde B 612. Cet astéroïde n’a été aperçu
qu’une fois au télescope, en 1909, par un astronome turc.

– 17 –

Il avait fait alors une grande démonstration de sa découverte à un Congrès International d’Astronomie. Mais personne
ne l’avait cru à cause de son costume. Les grandes personnes
sont comme ça.

Heureusement pour la réputation de l’astéroïde B 612 un
dictateur turc imposa à son peuple, sous peine de mort, de
s’habiller à l’Européenne. L’astronome refit sa démonstration
en 1920, dans un habit très élégant. Et cette fois-ci tout le
monde fut de son avis.

Si je vous ai raconté ces détails sur l’astéroïde B 612 et si je
vous ai confié son numéro, c’est à cause des grandes personnes.
Les grandes personnes aiment les chiffres. Quand vous leur par-

– 18 –

lez d’un nouvel ami, elles ne vous questionnent jamais sur
l’essentiel. Elles ne vous disent jamais : « Quel est le son de sa
voix ? Quels sont les jeux qu’il préfère ? Est-ce qu’il collectionne
les papillons ? » Elles vous demandent : « Quel âge a-t-il ?
Combien a-t-il de frères ? Combien pèse-t-il ? Combien gagne
son père ? » Alors seulement elles croient le connaître. Si vous
dites aux grandes personnes : « J’ai vu une belle maison en
briques roses, avec des géraniums aux fenêtres et des colombes
sur le toit… » elles ne parviennent pas à s’imaginer cette maison. Il faut leur dire : « J’ai vu une maison de cent mille
francs. » Alors elles s’écrient : « Comme c’est joli ! »
Ainsi, si vous leur dites : « La preuve que le petit prince a
existé c’est qu’il était ravissant, qu’il riait, et qu’il voulait un
mouton. Quand on veut un mouton, c’est la preuve qu’on
existe » elles hausseront les épaules et vous traiteront d’enfant !
Mais si vous leur dites : « La planète d’où il venait est l’astéroïde
B 612 » alors elles seront convaincues, et elles vous laisseront
tranquille avec leurs questions. Elles sont comme ça. Il ne faut
pas leur en vouloir. Les enfants doivent être très indulgents envers les grandes personnes.
Mais, bien sûr, nous qui comprenons la vie, nous nous moquons bien des numéros ! J’aurais aimé commencer cette histoire à la façon des contes de fées. J’aurais aimé dire :
« Il était une fois un petit prince qui habitait une planète à
peine plus grande que lui, et qui avait besoin d’un ami… » Pour
ceux qui comprennent la vie, ça aurait eu l’air beaucoup plus
vrai.
Car je n’aime pas qu’on lise mon livre à la légère. J’éprouve
tant de chagrin à raconter ces souvenirs. Il y a six ans déjà que
mon ami s’en est allé avec son mouton. Si j’essaie ici de le décrire, c’est afin de ne pas l’oublier. C’est triste d’oublier un ami.
Tout le monde n’a pas eu un ami. Et je puis devenir comme les

– 19 –

grandes personnes qui ne s’intéressent plus qu’aux chiffres.
C’est donc pour ça encore que j’ai acheté une boîte de couleurs
et des crayons. C’est dur de se remettre au dessin, à mon âge,
quand on n’a jamais fait d’autres tentatives que celle d’un boa
fermé et celle d’un boa ouvert, à l’âge de six ans ! J’essaierai,
bien sûr, de faire des portraits le plus ressemblants possible.
Mais je ne suis pas tout à fait certain de réussir. Un dessin va, et
l’autre ne ressemble plus. Je me trompe un peu aussi sur la
taille. Ici le petit prince est trop grand. Là il est trop petit.
J’hésite aussi sur la couleur de son costume. Alors je tâtonne
comme ci et comme ça, tant bien que mal. Je me tromperai enfin sur certains détails plus importants. Mais ça, il faudra me le
pardonner. Mon ami ne donnait jamais d’explications. Il me
croyait peut-être semblable à lui. Mais moi, malheureusement,
je ne sais pas voir les moutons à travers les caisses. Je suis peutêtre un peu comme les grandes personnes. J’ai dû vieillir.

– 20 –

CHAPITRE V

Chaque jour j’apprenais quelque chose sur la planète, sur le
départ, sur le voyage. Ça venait tout doucement, au hasard des
réflexions. C’est ainsi que, le troisième jour, je connus le drame
des baobabs.
Cette fois-ci encore ce fut grâce au mouton, car brusquement le petit prince m’interrogea, comme pris d’un doute
grave :
– C’est bien vrai, n’est-ce pas, que les moutons mangent les
arbustes ?
– Oui. C’est vrai.
– Ah ! Je suis content.
Je ne compris pas pourquoi il était si important que les
moutons mangeassent les arbustes. Mais le petit prince ajouta :
– Par conséquent ils mangent aussi les baobabs ?
Je fis remarquer au petit prince que les baobabs ne sont
pas des arbustes, mais des arbres grands comme des églises et
que, si même il emportait avec lui tout un troupeau d’éléphants,
ce troupeau ne viendrait pas à bout d’un seul baobab.
L’idée du troupeau d’éléphants fit rire le petit prince :
– Il faudrait les mettre les uns sur les autres…

– 21 –

Mais il remarqua avec sagesse :
– Les baobabs, avant de grandir, ça commence par être petit.
– C’est exact ! Mais pourquoi veux-tu que tes moutons
mangent les petits baobabs ?
Il me répondit : « Ben ! Voyons ! » comme s’il s’agissait là
d’une évidence. Et il me fallut un grand effort d’intelligence
pour comprendre à moi seul ce problème.
Et en effet, sur la planète du petit prince, il y avait comme
sur toutes les planètes, de bonnes herbes et de mauvaises
herbes. Par conséquent de bonnes graines de bonnes herbes et
de mauvaises graines de mauvaises herbes. Mais les graines
sont invisibles. Elles dorment dans le secret de la terre jusqu’à
ce qu’il prenne fantaisie à l’une d’elles de se réveiller. Alors elle
s’étire, et pousse d’abord timidement vers le soleil une ravissante petite brindille inoffensive. S’il s’agit d’une brindille de

– 22 –

radis ou de rosier, on peut la laisser pousser comme elle veut.
Mais s’il s’agit d’une mauvaise plante, il faut arracher la plante
aussitôt, dès qu’on a su la reconnaître. Or il y avait des graines
terribles sur la planète du petit prince… c’étaient les graines de
baobabs. Le sol de la planète en était infesté. Or un baobab, si
l’on s’y prend trop tard, on ne peut jamais plus s’en débarrasser.
Il encombre toute la planète. Il la perfore de ses racines. Et si la
planète est trop petite, et si les baobabs sont trop nombreux, ils
la font éclater.

« C’est une question de discipline, me disait plus tard le petit prince. Quand on a terminé sa toilette du matin, il faut faire
soigneusement la toilette de la planète. Il faut s’astreindre régulièrement à arracher les baobabs dès qu’on les distingue d’avec
les rosiers auxquels ils ressemblent beaucoup quand ils sont
très jeunes. C’est un travail très ennuyeux, mais très facile. »

– 23 –

Et un jour il me conseilla de m’appliquer à réussir un beau
dessin, pour bien faire entrer ça dans la tête des enfants de chez
moi. « S’ils voyagent un jour, me disait-il, ça pourra leur servir.
Il est quelquefois sans inconvénient de remettre à plus tard son
travail. Mais, s’il s’agit des baobabs, c’est toujours une catastrophe. J’ai connu une planète, habitée par un paresseux. Il
avait négligé trois arbustes… »
Et, sur les indications du petit prince, j’ai dessiné cette planète-là. Je n’aime guère prendre le ton d’un moraliste. Mais le
danger des baobabs est si peu connu, et les risques courus par
celui qui s’égarerait dans un astéroïde sont si considérables,
que, pour une fois, je fais exception à ma réserve. Je dis : « Enfants ! Faites attention aux baobabs ! » C’est pour avertir mes
amis d’un danger qu’ils frôlaient depuis longtemps, comme
moi-même, sans le connaître, que j’ai tant travaillé ce dessin-là.
La leçon que je donnais en valait la peine. Vous vous demanderez peut-être : Pourquoi n’y a-t-il pas, dans ce livre, d’autres
dessins aussi grandioses que le dessin des baobabs ? La réponse
est bien simple : J’ai essayé mais je n’ai pas pu réussir. Quand
j’ai dessiné les baobabs j’ai été animé par le sentiment de
l’urgence.

– 24 –

– 25 –

CHAPITRE VI

Ah ! petit prince, j’ai compris, peu à peu, ainsi, ta petite vie
mélancolique. Tu n’avais eu longtemps pour distraction que la
douceur des couchers de soleil. J’ai appris ce détail nouveau, le
quatrième jour au matin, quand tu m’as dit :
– J’aime bien les couchers de soleil. Allons voir un coucher
de soleil…
– Mais il faut attendre…
– Attendre quoi ?
– Attendre que le soleil se couche.
Tu as eu l’air très surpris d’abord, et puis tu as ri de toimême. Et tu m’as dit :
– Je me crois toujours chez moi !
En effet. Quand il est midi aux États-Unis, le soleil, tout le
monde le sait, se couche sur la France. Il suffirait de pouvoir
aller en France en une minute pour assister au coucher de soleil.
Malheureusement la France est bien trop éloignée. Mais, sur ta
si petite planète, il te suffisait de tirer ta chaise de quelques pas.
Et tu regardais le crépuscule chaque fois que tu le désirais…
– Un jour, j’ai vu le soleil se coucher quarante-trois fois !
Et un peu plus tard tu ajoutais :

– 26 –

– Tu sais… quand on est tellement triste on aime les couchers de soleil…
– Le jour des quarante-trois fois tu étais donc tellement
triste ?
Mais le petit prince ne répondit pas.

– 27 –

CHAPITRE VII

Le cinquième jour, toujours grâce au mouton, ce secret de
la vie du petit prince me fut révélé. Il me demanda avec brusquerie, sans préambule, comme le fruit d’un problème longtemps médité en silence :
– Un mouton, s’il mange les arbustes, il mange aussi les
fleurs ?
– Un mouton mange tout ce qu’il rencontre.
– Même les fleurs qui ont des épines ?
– Oui. Même les fleurs qui ont des épines.
– Alors les épines, à quoi servent-elles ?
Je ne le savais pas. J’étais alors très occupé à essayer de
dévisser un boulon trop serré de mon moteur. J’étais très soucieux car ma panne commençait de m’apparaître comme très
grave, et l’eau à boire qui s’épuisait me faisait craindre le pire.
– Les épines, à quoi servent-elles ?
Le petit prince ne renonçait jamais à une question, une fois
qu’il l’avait posée. J’étais irrité par mon boulon et je répondis
n’importe quoi :
– Les épines, ça ne sert à rien, c’est de la pure méchanceté
de la part des fleurs !

– 28 –

– Oh !
Mais après un silence il me lança, avec une sorte de rancune :
– Je ne te crois pas ! Les fleurs sont faibles. Elles sont
naïves. Elles se rassurent comme elles peuvent. Elles se croient
terribles avec leurs épines…
Je ne répondis rien. À cet instant-là je me disais : « Si ce
boulon résiste encore, je le ferai sauter d’un coup de marteau. »
Le petit prince dérangea de nouveau mes réflexions :
– Et tu crois, toi, que les fleurs…
– Mais non ! Mais non ! Je ne crois rien ! J’ai répondu
n’importe quoi. Je m’occupe, moi, de choses sérieuses !
Il me regarda stupéfait.
– De choses sérieuses !
Il me voyait, mon marteau à la main, et les doigts noirs de
cambouis, penché sur un objet qui lui semblait très laid.
– Tu parles comme les grandes personnes !
Ça me fit un peu honte. Mais, impitoyable, il ajouta :
– Tu confonds tout… tu mélanges tout !
Il était vraiment très irrité. Il secouait au vent des cheveux
tout dorés :

– 29 –

– Je connais une planète où il y a un Monsieur cramoisi. Il
n’a jamais respiré une fleur. Il n’a jamais regardé une étoile. Il
n’a jamais aimé personne. Il n’a jamais rien fait d’autre que des
additions. Et toute la journée il répète comme toi : « Je suis un
homme sérieux ! Je suis un homme sérieux ! » et ça le fait gonfler d’orgueil. Mais ce n’est pas un homme, c’est un champignon !
– Un quoi ?
– Un champignon !
Le petit prince était maintenant tout pâle de colère.
– Il y a des millions d’années que les fleurs fabriquent des
épines. Il y a des millions d’années que les moutons mangent
quand même les fleurs. Et ce n’est pas sérieux de chercher à
comprendre pourquoi elles se donnent tant de mal pour se fabriquer des épines qui ne servent jamais à rien ? Ce n’est pas
important la guerre des moutons et des fleurs ? Ce n’est pas plus
sérieux et plus important que les additions d’un gros Monsieur
rouge ? Et si je connais, moi, une fleur unique au monde, qui
n’existe nulle part, sauf dans ma planète, et qu’un petit mouton
peut anéantir d’un seul coup, comme ça, un matin, sans se
rendre compte de ce qu’il fait, ce n’est pas important ça !
Il rougit, puis reprit :
– Si quelqu’un aime une fleur qui n’existe qu’à un exemplaire dans les millions et les millions d’étoiles, ça suffit pour
qu’il soit heureux quand il les regarde. Il se dit : « Ma fleur est là
quelque part… » Mais si le mouton mange la fleur, c’est pour lui
comme si, brusquement, toutes les étoiles s’éteignaient ! Et ce
n’est pas important ça !

– 30 –

Il ne put rien dire de plus. Il éclata brusquement en sanglots. La nuit était tombée. J’avais lâché mes outils. Je me moquais bien de mon marteau, de mon boulon, de la soif et de la
mort. Il y avait, sur une étoile, une planète, la mienne, la Terre,
un petit prince à consoler ! Je le pris dans les bras. Je le berçai.
Je lui disais : « La fleur que tu aimes n’est pas en danger… Je lui
dessinerai une muselière, à ton mouton… Je te dessinerai une
armure pour ta fleur… Je… » Je ne savais pas trop quoi dire. Je
me sentais très maladroit. Je ne savais comment l’atteindre, où
le rejoindre… C’est tellement mystérieux, le pays des larmes.

– 31 –

CHAPITRE VIII

J’appris bien vite à mieux connaître cette fleur. Il y avait
toujours eu, sur la planète du petit prince, des fleurs très
simples, ornées d’un seul rang de pétales, et qui ne tenaient
point de place, et qui ne dérangeaient personne. Elles apparaissaient un matin dans l’herbe, et puis elles s’éteignaient le soir.
Mais celle-là avait germé un jour, d’une graine apportée d’on ne
sait où, et le petit prince avait surveillé de très près cette brindille qui ne ressemblait pas aux autres brindilles. Ça pouvait
être un nouveau genre de baobab. Mais l’arbuste cessa vite de
croître, et commença de préparer une fleur. Le petit prince, qui
assistait à l’installation d’un bouton énorme, sentait bien qu’il
en sortirait une apparition miraculeuse, mais la fleur n’en finissait pas de se préparer à être belle, à l’abri de sa chambre verte.
Elle choisissait avec soin ses couleurs. Elle s’habillait lentement,
elle ajustait un à un ses pétales. Elle ne voulait pas sortir toute
fripée comme les coquelicots. Elle ne voulait apparaître que
dans le plein rayonnement de sa beauté. Eh ! oui. Elle était très
coquette ! Sa toilette mystérieuse avait donc duré des jours et
des jours. Et puis voici qu’un matin, justement à l’heure du lever
du soleil, elle s’était montrée.
Et elle, qui avait travaillé avec tant de précision, dit en bâillant :
– Ah ! Je me réveille à peine… Je vous demande pardon…
Je suis encore toute décoiffée…
Le petit prince, alors, ne put contenir son admiration :

– 32 –

– Que vous êtes belle !
– N’est-ce pas, répondit doucement la fleur. Et je suis née
en même temps que le soleil…

Le petit prince devina bien qu’elle n’était pas trop modeste,
mais elle était si émouvante !
– C’est l’heure, je crois, du petit déjeuner, avait-elle bientôt
ajouté, auriez-vous la bonté de penser à moi…
Et le petit prince, tout confus, ayant été chercher un arrosoir d’eau fraîche, avait servi la fleur.

– 33 –

Ainsi l’avait-elle bien vite tourmenté par sa vanité un peu
ombrageuse. Un jour, par exemple, parlant de ses quatre épines,
elle avait dit au petit prince :
– Ils peuvent venir, les tigres, avec leurs griffes !

– Il n’y a pas de tigres sur ma planète, avait objecté le petit
prince, et puis les tigres ne mangent pas l’herbe.
– Je ne suis pas une herbe, avait doucement répondu la
fleur.
– Pardonnez-moi…
– Je ne crains rien des tigres, mais j’ai horreur des courants d’air. Vous n’auriez pas un paravent ?
« Horreur des courants d’air… ce n’est pas de chance, pour
une plante, avait remarqué le petit prince. Cette fleur est bien
compliquée… »
– Le soir vous me mettrez sous globe. Il fait très froid chez
vous. C’est mal installé. Là d’où je viens…

– 34 –

Mais elle s’était interrompue. Elle était venue sous forme
de graine. Elle n’avait rien pu connaître des autres mondes.
Humiliée de s’être laissé surprendre à préparer un mensonge
aussi naïf, elle avait toussé deux ou trois fois, pour mettre le petit prince dans son tort :
– Ce paravent ?…
– J’allais le chercher mais vous me parliez !
Alors elle avait forcé sa toux pour lui infliger quand même
des remords.

Ainsi le petit prince, malgré la bonne volonté de son
amour, avait vite douté d’elle. Il avait pris au sérieux des mots
sans importance, et était devenu très malheureux.
« J’aurais dû ne pas l’écouter, me confia-t-il un jour, il ne
faut jamais écouter les fleurs. Il faut les regarder et les respirer.
La mienne embaumait ma planète, mais je ne savais pas m’en
réjouir. Cette histoire de griffes, qui m’avait tellement agacé, eût
dû m’attendrir… »
– 35 –

Il me confia encore :
« Je n’ai alors rien su comprendre ! J’aurais dû la juger sur
les actes et non sur les mots. Elle m’embaumait et m’éclairait. Je
n’aurais jamais dû m’enfuir ! J’aurais dû deviner sa tendresse
derrière ses pauvres ruses. Les fleurs sont si contradictoires !
Mais j’étais trop jeune pour savoir l’aimer. »

– 36 –

CHAPITRE IX

Je crois qu’il profita, pour son évasion, d’une migration
d’oiseaux sauvages. Au matin du départ il mit sa planète bien en
ordre. Il ramona soigneusement ses volcans en activité. Il pos-

– 37 –

sédait deux volcans en activité. Et c’était bien commode pour
faire chauffer le petit déjeuner du matin. Il possédait aussi un
volcan éteint. Mais, comme il disait, « On ne sait jamais ! » Il
ramona donc également le volcan éteint. S’ils sont bien ramonés, les volcans brûlent doucement et régulièrement, sans éruptions. Les éruptions volcaniques sont comme des feux de cheminée. Évidemment sur notre terre nous sommes beaucoup
trop petits pour ramoner nos volcans. C’est pourquoi ils nous
causent des tas d’ennuis.

– 38 –

Le petit prince arracha aussi, avec un peu de mélancolie,
les dernières pousses de baobabs. Il croyait ne jamais devoir
revenir. Mais tous ces travaux familiers lui parurent, ce matinlà, extrêmement doux. Et, quand il arrosa une dernière fois la
fleur, et se prépara à la mettre à l’abri sous son globe, il se découvrit l’envie de pleurer.
– Adieu, dit-il à la fleur.
Mais elle ne lui répondit pas.
– Adieu, répéta-t-il.
La fleur toussa. Mais ce n’était pas à cause de son rhume.
– J’ai été sotte, lui dit-elle enfin. Je te demande pardon.
Tâche d’être heureux.
Il fut surpris par l’absence de reproches. Il restait là tout
déconcerté, le globe en l’air. Il ne comprenait pas cette douceur
calme.
– Mais oui, je t’aime, lui dit la fleur. Tu n’en as rien su, par
ma faute. Cela n’a aucune importance. Mais tu as été aussi sot
que moi. Tâche d’être heureux… Laisse ce globe tranquille. Je
n’en veux plus.
– Mais le vent…
– Je ne suis pas si enrhumée que ça… L’air frais de la nuit
me fera du bien. Je suis une fleur.
– Mais les bêtes…
– Il faut bien que je supporte deux ou trois chenilles si je
veux connaître les papillons. Il paraît que c’est tellement beau.

– 39 –

Sinon qui me rendra visite ? Tu seras loin, toi. Quant aux
grosses bêtes, je ne crains rien. J’ai mes griffes.
Et elle montrait naïvement ses quatre épines. Puis elle
ajouta :
– Ne traîne pas comme ça, c’est agaçant. Tu as décidé de
partir. Va-t’en.
Car elle ne voulait pas qu’il la vît pleurer. C’était une fleur
tellement orgueilleuse…

– 40 –

CHAPITRE X

Il se trouvait dans la région des astéroïdes 325, 326, 327,
328, 329 et 330. Il commença donc par les visiter pour y chercher une occupation et pour s’instruire.
La première était habitée par un roi. Le roi siégeait, habillé
de pourpre et d’hermine, sur un trône très simple et cependant
majestueux.

– 41 –

– Ah ! Voilà un sujet, s’écria le roi quand il aperçut le petit
prince.
Et le petit prince se demanda :
« Comment peut-il me reconnaître puisqu’il ne m’a encore
jamais vu ! »
Il ne savait pas que, pour les rois, le monde est très simplifié. Tous les hommes sont des sujets.
– Approche-toi que je te voie mieux, lui dit le roi qui était
tout fier d’être roi pour quelqu’un.
Le petit prince chercha des yeux où s’asseoir, mais la planète était toute encombrée par le magnifique manteau
d’hermine. Il resta donc debout, et, comme il était fatigué, il
bâilla.
– Il est contraire à l’étiquette de bâiller en présence d’un
roi, lui dit le monarque. Je te l’interdis.
– Je ne peux pas m’en empêcher, répondit le petit prince
tout confus. J’ai fait un long voyage et je n’ai pas dormi…
– Alors, lui dit le roi, je t’ordonne de bâiller. Je n’ai vu personne bâiller depuis des années. Les bâillements sont pour moi
des curiosités. Allons ! bâille encore. C’est un ordre.
– Ça m’intimide… je ne peux plus… fit le petit prince tout
rougissant.
– Hum ! Hum ! répondit le roi. Alors je… je t’ordonne tantôt de bâiller et tantôt de…
Il bredouillait un peu et paraissait vexé.

– 42 –

Car le roi tenait essentiellement à ce que son autorité fût
respectée. Il ne tolérait pas la désobéissance. C’était un monarque absolu. Mais, comme il était très bon, il donnait des
ordres raisonnables.
« Si j’ordonnais, disait-il couramment, si j’ordonnais à un
général de se changer en oiseau de mer, et si le général
n’obéissait pas, ce ne serait pas la faute du général. Ce serait ma
faute. »
– Puis-je m’asseoir ? s’enquit timidement le petit prince.
– Je t’ordonne de t’asseoir, lui répondit le roi, qui ramena
majestueusement un pan de son manteau d’hermine.
Mais le petit prince s’étonnait. La planète était minuscule.
Sur quoi le roi pouvait-il bien régner ?
– Sire, lui dit-il… je vous demande pardon de vous interroger…
– Je t’ordonne de m’interroger, se hâta de dire le roi.
– Sire… sur quoi régnez-vous ?
– Sur tout, répondit le roi, avec une grande simplicité.
– Sur tout ?
Le roi d’un geste discret désigna sa planète, les autres planètes et les étoiles.
– Sur tout ça ? dit le petit prince.
– Sur tout ça… répondit le roi.

– 43 –

Car non seulement c’était un monarque absolu mais c’était
un monarque universel.
– Et les étoiles vous obéissent ?
– Bien sûr, lui dit le roi. Elles obéissent aussitôt. Je ne tolère pas l’indiscipline.
Un tel pouvoir émerveilla le petit prince. S’il l’avait détenu
lui-même, il aurait pu assister, non pas à quarante-quatre, mais
à soixante-douze, ou même à cent, ou même à deux cents couchers de soleil dans la même journée, sans avoir jamais à tirer
sa chaise ! Et comme il se sentait un peu triste à cause du souvenir de sa petite planète abandonnée, il s’enhardit à solliciter
une grâce du roi :
– Je voudrais voir un coucher de soleil… Faites-moi plaisir… Ordonnez au soleil de se coucher…
– Si j’ordonnais à un général de voler d’une fleur à l’autre à
la façon d’un papillon, ou d’écrire une tragédie, ou de se changer
en oiseau de mer, et si le général n’exécutait pas l’ordre reçu,
qui, de lui ou de moi, serait dans son tort ?
– Ce serait vous, dit fermement le petit prince.
– Exact. Il faut exiger de chacun ce que chacun peut donner, reprit le roi. L’autorité repose d’abord sur la raison. Si tu
ordonnes à ton peuple d’aller se jeter à la mer, il fera la révolution. J’ai le droit d’exiger l’obéissance parce que mes ordres sont
raisonnables.
– Alors mon coucher de soleil ? rappela le petit prince qui
jamais n’oubliait une question une fois qu’il l’avait posée.

– 44 –

– Ton coucher de soleil, tu l’auras. Je l’exigerai. Mais
j’attendrai, dans ma science du gouvernement, que les conditions soient favorables.
– Quand ça sera-t-il ? s’informa le petit prince.
– Hem ! hem ! lui répondit le roi, qui consulta d’abord un
gros calendrier, hem ! hem ! ce sera, vers… vers… ce sera ce soir
vers sept heures quarante ! Et tu verras comme je suis bien obéi.
Le petit prince bâilla. Il regrettait son coucher de soleil
manqué. Et puis il s’ennuyait déjà un peu :
– Je n’ai plus rien à faire ici, dit-il au roi. Je vais repartir !
– Ne pars pas, répondit le roi qui était si fier d’avoir un sujet. Ne pars pas, je te fais ministre !
– Ministre de quoi ?
– De… de la justice !
– Mais il n’y a personne à juger !
– On ne sait pas, lui dit le roi. Je n’ai pas fait encore le tour
de mon royaume. Je suis très vieux, je n’ai pas de place pour un
carrosse, et ça me fatigue de marcher.
– Oh ! Mais j’ai déjà vu, dit le petit prince qui se pencha
pour jeter encore un coup d’œil sur l’autre côté de la planète. Il
n’y a personne là-bas non plus…
– Tu te jugeras donc toi-même, lui répondit le roi. C’est le
plus difficile. Il est bien plus difficile de se juger soi-même que
de juger autrui. Si tu réussis à bien te juger, c’est que tu es un
véritable sage.

– 45 –

– Moi, dit le petit prince, je puis me juger moi-même
n’importe où. Je n’ai pas besoin d’habiter ici.
– Hem ! Hem ! dit le roi, je crois bien que sur ma planète il
y a quelque part un vieux rat. Je l’entends la nuit. Tu pourras
juger ce vieux rat. Tu le condamneras à mort de temps en
temps. Ainsi sa vie dépendra de ta justice. Mais tu le gracieras
chaque fois pour l’économiser. Il n’y en a qu’un.
– Moi, répondit le petit prince, je n’aime pas condamner à
mort, et je crois bien que je m’en vais.
– Non, dit le roi.
Mais le petit prince, ayant achevé ses préparatifs, ne voulut
point peiner le vieux monarque :
– Si Votre Majesté désirait être obéie ponctuellement, elle
pourrait me donner un ordre raisonnable. Elle pourrait
m’ordonner, par exemple, de partir avant une minute. Il me
semble que les conditions sont favorables…
Le roi n’ayant rien répondu, le petit prince hésita d’abord,
puis, avec un soupir, prit le départ.
– Je te fais mon ambassadeur, se hâta alors de crier le roi.
Il avait un grand air d’autorité.
« Les grandes personnes sont bien étranges », se dit le petit
prince, en lui-même, durant son voyage.

– 46 –

CHAPITRE XI

La seconde planète était habitée par un vaniteux :
– Ah ! Ah ! Voilà la visite d’un admirateur ! s’écria de loin
le vaniteux dès qu’il aperçut le petit prince.

Car, pour les vaniteux, les autres hommes sont des admirateurs.

– 47 –

– Bonjour, dit le petit prince. Vous avez un drôle de chapeau.
– C’est pour saluer, lui répondit le vaniteux. C’est pour saluer quand on m’acclame. Malheureusement il ne passe jamais
personne par ici.
– Ah oui ? dit le petit prince qui ne comprit pas.
– Frappe tes mains l’une contre l’autre, conseilla donc le
vaniteux.
Le petit prince frappa ses mains l’une contre l’autre. Le vaniteux salua modestement en soulevant son chapeau.
« Ça c’est plus amusant que la visite au roi », se dit en luimême le petit prince. Et il recommença de frapper ses mains
l’une contre l’autre. Le vaniteux recommença de saluer en soulevant son chapeau.
Après cinq minutes d’exercice le petit prince se fatigua de
la monotonie du jeu :
– Et, pour que le chapeau tombe, demanda-t-il, que faut-il
faire ?
Mais le vaniteux ne l’entendit
n’entendent jamais que les louanges.

pas.

Les

vaniteux

– Est-ce que tu m’admires vraiment beaucoup ? demandat-il au petit prince.
– Qu’est-ce que signifie admirer ?

– 48 –

– Admirer signifie reconnaître que je suis l’homme le plus
beau, le mieux habillé, le plus riche et le plus intelligent de la
planète.
– Mais tu es seul sur ta planète !
– Fais-moi ce plaisir. Admire-moi quand même !
– Je t’admire, dit le petit prince, en haussant un peu les
épaules, mais en quoi cela peut-il bien t’intéresser ?
Et le petit prince s’en fut.
« Les grandes personnes sont décidément bien bizarres »,
se dit-il simplement en lui-même durant son voyage.

– 49 –


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