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La Prophetie Des Andes James Redfield Et Si Les Coincidences Revelaient Le Sens De La Vie .pdf



Nom original: La Prophetie Des Andes - James Redfield - Et Si Les Coincidences Revelaient Le Sens De La Vie.pdf
Titre: La Prophétie des Andes - James Redfield - Et si les Coïnci…
Auteur: Heindrick

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LA PROPHÉTIE DES ANDES

À l'origine, un manuscrit fabuleux rédigé six cents ans avant J.C. et une prophétie : notre société va
subir un grand bouleversement.
Intrigué, le héros de cette histoire s'envole pour le Pérou à la recherche du mystérieux grimoire, objet
de toutes les convoitises, qui va transformer sa vie.
Commence alors une aventure magique et enchanteresse, une dangereuse initiation : une quête en neuf
étapes qui le mène du sommet des Andes au cœur de la forêt amazonienne sur la voie des révélations de
la vie.
Quand, au terme de son périple, le héros découvre le vrai sens de son existence, c'est notre propre
quête qui débute.
Pour James Redfield, si nous restons attentifs et savons percevoir le grand mystère de l'existence, nous
nous apercevrons que nous avons été judicieusement placés, à l'endroit adéquat... pour changer quelque
chose en ce monde.

JAMES REDFIELD

Dès la publication de La prophétie des Andes, James Redfield est devenu un auteur phénomène avec près de 10
millions de livres vendus dans plus de 35 pays. Il travaille actuellement au développement du film basé sur ce
roman.

«James Redfield prétend qu'en se laissant guider par nos intuitions, nous pouvons découvrir le sens
caché de nos existences. Et s’il avait raison ? » L’éditeur

JAMES REDFIELD

LA PROPHÉTIE DES ANDES
ET SI LES COÏNCIDENCES RÉVÉLAIENT LE SENS DE LA VIE ?

TRADUIT DE L'AMERICAIN PAR BERNARD WILLERVAL

A Sarah Virginia Redfield

Titre original :
THE CELESTINE PROPHECY

Les sages resplendiront comme la splendeur du firmament et ceux qui ont enseigné la justice à un grand nombre
seront comme les étoiles, pour toute l'éternité. Toi, Daniel, cache ces paroles et scelle ce livre jusqu'au temps de la
fin. Beaucoup le scruteront, et la connaissance augmentera.
Daniel, 12, 34

NOTE DE L'AUTEUR
Depuis plus d'un demi-siècle, une nouvelle conscience s'est fait jour dans l'esprit humain, une
conscience que l'on ne peut qualifier que de transcendante, de spirituelle. Si vous êtes en train de lire ce
livre, vous ressentez sans doute déjà ce qui se passe, vous le sentez au-dedans de vous-même. Nous
sommes, à ce moment précis de notre histoire, tout particulièrement en harmonie avec le processus de la
vie, et savons accueillir ces événements qui surviennent comme par hasard juste au bon moment, nous
font croiser les individualités adéquates et impriment une nouvelle direction et une nouvelle inspiration à
notre existence. Sans doute plus qu'aucune autre communauté à aucune autre époque, nous avons
l'intuition que ces événements mystérieux recèlent un sens caché plus élevé. Nous comprenons que le
sens de la vie réside dans un dévoilement progressif de l'élément spirituel — aventure magique et
enchanteresse qu'aucune religion, aucune philosophie n’a encore pu mener à terme.
Et nous savons aussi ceci : lorsque nous aurons saisi ce qui se passe vraiment, que nous saurons
comment provoquer ces coïncidences et intensifier leurs conséquences, le monde des hommes franchira
un bond véritablement sidéral vers un nouveau mode de vie que l'humanité essaie d'atteindre depuis
toujours.
L'histoire qui suit est une contribution à cette évolution. Si elle parvient à vous toucher, si elle
cristallise en vous quelque chose que vous avez perçu dans votre vie, alors n'hésitez pas, faites partager
votre expérience à quelqu'un d'autre. Je pense en effet que cette conscience nouvelle du spirituel se
propage exactement ainsi, non à travers les modes, mais par les contacts personnels, par une sorte de
contagion psychologique entre les hommes.
Il suffit de mettre nos doutes et nos errements entre parenthèses assez longtemps pour que le miracle se
produise et que cette réalité devienne la nôtre.

1
UNE MASSE DÉCISIVE

J'ai roulé jusqu'au restaurant, je me suis garé et je suis resté un moment au volant pour réfléchir. Je
n'ignorais pas que Charlène était déjà à l'intérieur et qu'elle m'attendait pour discuter. Mais de quoi ? Je
n'avais pas eu de nouvelles d'elle depuis six ans au moins. Pourquoi fallait-il qu'elle se manifeste
maintenant, au moment même où je m'étais mis au vert pour une semaine ?
Je suis descendu du 4 x 4 et j'ai marché vers le restaurant ; derrière moi, les dernières lueurs du
couchant projetaient des rayons ambrés sur le parking encore luisant de pluie. Un court orage avait tout
détrempé une heure plus tôt, rendant l'air frais et transparent — presque irréel dans cette lumière
évanescente. Une demi-lune venait d'apparaître.
Tandis que je marchais, des images anciennes de Charlène me revenaient en mémoire. Était-elle
toujours aussi belle ? aussi passionnée ? Le temps l'aurait-il transformée ? Et que fallait-il penser de ce
manuscrit qu'elle avait mentionné, de ce vieux texte déniché en Amérique du Sud dont elle voulait me
parler sans délai ? « J'ai deux heures d'attente à l'aéroport, m'avait-elle dit au téléphone, pouvons-nous
dîner ensemble ? Je suis sûre que tu aimeras beaucoup ce manuscrit... c'est le genre de mystère que tu
adores ! »
Le genre de mystère que j'adore ? Que voulait-elle dire par là ?
Le restaurant était bondé. Plusieurs couples attendaient qu'une table se libère. L'hôtesse me dit que
Charlène s'était déjà installée et me dirigea vers une mezzanine dominant la salle principale.
Alors que je montais l'escalier, mon regard fût attiré par un petit groupe de gens qui entouraient l'une
des tables. Parmi eux je distinguai deux agents de police. Ils pivotèrent brusquement et foncèrent dans
l'escalier, manquant me renverser au passage. Quand le groupe se dispersa, je reconnus la personne qui
avait été au centre de l'intérêt des autres — une femme, restée assise à sa place... Charlène ! Je courus
jusqu'à elle.
« Charlène ! Qu'est-ce qui se passe ? Tu as des ennuis ? »
Elle redressa la tête, feignant l'exaspération, et se leva, me révélant un sourire que je connaissais bien.
Sa coiffure avait peut-être changé, mais son visage était resté tel que dans ma mémoire : des traits fins et
délicats, une bouche généreuse, de très grands yeux bleus.
« Tu ne vas pas me croire, me dit-elle en me donnant un baiser amical, je suis allée aux toilettes il y a
quelques minutes, et pendant mon absence quelqu’un a volé mon porte-documents.
— Que contenait-il ?
— Oh, rien d'important, des journaux et des revues que j'avais achetés pour l'avion. C'est complètement
idiot. Selon les voisins de table, un type est arrivé, a pris le porte-documents et il est sorti avec ; ils ont
fait son portrait aux flics qui sont partis fouiller le secteur.
— Tu veux que j'aille les aider ?
— Non, non, n'y pensons plus. Je n'ai pas beaucoup de temps et je voudrais te parler. »
J'acquiesçai, et Charlène me proposa de m'asseoir. Un garçon nous a apporté la carte et nous avons
passé notre commande. Une dizaine de minutes s'écoulèrent en conversation générale ; j'essayais de ne
pas donner d'importance au relatif isolement que je m'étais imposé à la campagne, mais Charlène ne fut
pas dupe. Elle se pencha vers moi en me gratifiant à nouveau de son fameux sourire.
« Alors ? Qu'est-ce qui t'arrive vraiment ? »
Je contemplai ses yeux et remarquai l'intensité de son regard.
« Tu veux vraiment tout savoir ?
— Comme toujours.
— Eh bien, la vérité, c'est que j'ai pris quelques jours pour moi tout seul et que je les passe près du lac.
Je viens de vivre une période de travail très dure et je veux réfléchir à mon avenir.

— Je me souviens que tu parlais souvent de ce lac. Je croyais que ta sœur et toi aviez été obligés de le
vendre.
— Ce n'est pas encore fait... Le problème, c'est la taxe foncière. Comme la propriété est proche de la
ville, les impôts grimpent tous les ans. »
Elle acquiesça.
« Alors, qu'est-ce que tu veux faire maintenant ?
— Je ne sais pas encore. Quelque chose de nouveau. »
Elle me regarda d'un air mystérieux.
« On dirait que tu ne tiens pas plus en place que le reste des gens.
— Sans doute. Pourquoi me dis-tu tout ça ?
— Il y a un rapport avec le Manuscrit. »
Le silence s'installa un bref instant tandis que je lui rendais son regard.
«Parle-moi de ce Manuscrit. »
Elle se laissa aller en arrière sur sa chaise, comme pour mieux rassembler ses idées, puis me regarda
intensément.
«Je crois t'avoir dit au téléphone que j'avais quitté le journal, il y a quelques années, pour une société
d'études ; elle est spécialisée dans l'analyse des transformations sociales et culturelles, et travaille pour
les Nations unies. Ma dernière mission s'est déroulée au Pérou.
« Pendant mon séjour là-bas, à l'université de Lima, je n'ai pas cessé d'entendre des rumeurs concernant
la découverte d'un manuscrit très ancien ; mais personne ne pouvait m'en apprendre plus, même pas les
archéologues ou les anthropologues. Dans les cabinets gouvernementaux, on a nié être au courant de quoi
que ce soit.
« Quelqu'un m'a appris que le gouvernement souhaitait faire disparaître le document, sans pouvoir me
dire pourquoi. Mais cette personne-là n'avait pas non plus de source sûre.
« Tu me connais, poursuivit-elle, j'ai toujours été curieuse. Après la fin de ma mission, j'ai décidé de
rester quelques jours de plus pour voir si je pourrais dénicher quelque chose. Au début, toutes les pistes
se sont révélées des impasses. Mais, un jour où je prenais mon déjeuner dans un restaurant de Lima, j'ai
remarqué qu'un prêtre m'observait. Au bout d'un moment, il s'est approché et m'a confié qu'il avait appris
que j'enquêtais à propos du Manuscrit. Il a refusé de me dire son nom, mais il a accepté de répondre à
toutes mes questions. »
Elle hésita encore un peu, sans cesser de me regarder intensément, avant de reprendre.
« II m'a indiqué que l'écriture du Manuscrit remontait à environ 600 ans avant Jésus-Christ et que le
texte prédisait une transformation radicale de la société.
— Qui devrait commencer quand ?
— Dans les dernières décennies du XXe siècle.
— Donc maintenant ?
— Oui, maintenant.
— Et de quelle transformation s'agit-il ? »
Elle parut gênée quelques instants et finit par déclarer avec force :
« Le prêtre m'a affirmé que ce serait une sorte de renaissance de la conscience, une renaissance qui
s'opérerait sur une certaine durée. Elle ne serait pas d'essence religieuse, mais spirituelle. Nous sommes
en train de découvrir quelque chose de neuf sur la vie humaine, sur le sens de notre existence, et, selon le
prêtre, cette découverte va changer profondément notre culture. »
Elle s'interrompit avant d'ajouter :
« Le prêtre m'a dit que le Manuscrit était découpé en sections ou chapitres. Chacun d'eux est consacré à
une révélation particulière sur la vie. Le Manuscrit déclare que, pendant la période qui s'ouvre, les êtres
humains vont commencer à bénéficier de ces révélations l'une après l'autre, et que, de la culture actuelle,
nous passerons à une culture entièrement spirituelle. »
Je secouai la tête et levai les sourcils d'un air cynique.
«Tu prends vraiment tout ça pour argent comptant ?

— Eh bien... je pense que...
— Regarde, dis-je en montrant du doigt les gens qui étaient attablés sous la mezzanine du restaurant.
Le monde réel, c'est ça. Tu as vu des changements là-dedans récemment ? »
J'avais à peine prononcé ces mots qu'une remarque furieuse se fit entendre d'une table située près du
mur ; je ne parvins pas à la comprendre, mais la voix avait été assez forte pour que toute conversation
cesse dans le restaurant. Je crus d'abord qu'il s'agissait d'un autre vol, mais je m'aperçus que ce n'était
qu'une dispute. Une femme âgée d'une trentaine d'années s'était levée et regardait avec colère un homme
assis en face d'elle.
« Non, s'écria-t-elle, le problème, c'est que notre relation ne se passe pas comme je le voudrais ! Est-ce
que tu comprends ce que je dis ? Ça ne marche pas ! » Elle se reprit, jeta sa serviette sur la table et quitta
la salle.
Charlène et moi nous sommes regardés, surpris que cet éclat fût survenu au moment même où nous
parlions des gens de la salle du bas. Charlène finit par indiquer d'un signe de tête l'homme qui était resté
seul à la table et dit :
« Le monde réel est en train de changer, tu vois.
— Comment ça ? dis-je, pas encore remis de ma surprise.
— La transformation commence avec la première révélation, et, selon le prêtre, cette révélation fait
toujours surface de manière inconsciente ; au début elle se manifeste par une inquiétude.
— Une inquiétude ?
— Exactement.
— Et qu'est-ce que nous recherchons ?
— Justement. Au début, nous n'en sommes pas trop sûrs. Selon le Manuscrit, nous vivons d'abord une
sorte d'expérience alternative... des instants de notre vie nous paraissent différents, plus intenses, mais
nous ne pouvons pas identifier ce sentiment ni le faire durer ; lorsqu'il disparaît, nous sommes
insatisfaits, inquiets face à une vie redevenue commune et ordinaire.
— Tu penses que la colère de cette femme était due à ce genre d'inquiétude ?
— Oui, elle est comme nous tous. Nous cherchons à nous réaliser davantage, et nous nous révoltons
contre tout ce qui nous en empêche. Cette quête anxieuse explique l'incroyable égocentrisme qui a
caractérisé les années récentes ; elle touche tout le monde, les grands de ce monde comme l'homme de la
rue.
« Et, lorsqu'il s'agit de relations humaines, nous sommes tellement exigeants que nous les rendons
presque impossibles », dit-elle en me regardant intensément.
Sa remarque me remit en mémoire mes deux dernières expériences sentimentales. Toutes deux avaient
commencé merveilleusement et n'avaient pas passé le cap de la première année. Je regardai Charlène ;
elle attendait patiemment la suite.
« Dis-moi, qu'est-ce qui arrive donc à nos relations amoureuses ?
— J'ai parlé au prêtre très longuement de ça. Il m'a expliqué que, lorsque les deux partenaires sont trop
exigeants, lorsque chacun des deux s'attend à ce que l'autre partage son monde et participe à chacune de
ses activités, un combat s'engage fatalement entre deux égoïsmes. »
Son discours me frappa. Mes deux dernières aventures s'étaient en effet achevées sur des luttes de
pouvoir. Nous nous étions trouvés à chaque fois devant un conflit d'emploi du temps ! Tout avait été trop
rapide. Nous avions eu trop peu de temps pour nous mettre d'accord sur ce que nous aimions vraiment,
nos loisirs, etc. A la fin, décider de l'organisation de la journée s'était révélé impossible.
« A cause de cette lutte de pouvoir, poursuivit Charlène, le Manuscrit dit qu'il nous sera toujours
difficile de rester durablement avec la même personne.
— Tout ça ne me paraît pas tellement "spirituel", dis-je.
— C'est exactement ce que j'ai dit au prêtre, répliqua-t-elle, et il m'a répondu que, si la plupart des
maux dont souffre la société trouvaient leur source dans cette inquiétude, ce n'était qu'un problème
temporaire. Nous finirons par prendre conscience de ce que nous recherchons réellement, de la vraie

nature de cette autre expérience, différente et plus enrichissante. Lorsque nous aurons vraiment pris
conscience de cela, nous aurons accédé à la première révélation. »
On a servi notre repas, et nous nous sommes arrêtés de parler quelques instants pendant que le garçon
versait le vin ; puis nous avons goûté nos plats. En prenant un petit morceau de saumon dans mon
assiette, Charlène plissa le nez et se mit à rire. Je m'aperçus que sa présence me faisait du bien.
«D'accord, dis-je, quelle est donc cette expérience que nous recherchons ? Qu'est-ce que c'est que la
première révélation ? »
Elle hésita, ne sachant visiblement par où commencer.
« C'est difficile à dire, mais voici ce que le prêtre m'a expliqué. Il a précisé qu'on avait la première
révélation lorsque l'on prenait conscience des coïncidences dans nos vies. »
Elle se pencha vers moi.
« As-tu déjà eu l'intuition de quelque chose dont tu avais vraiment envie ? D'une direction que tu
voulais donner à ta vie ? Est-ce que tu t'es jamais demandé comment faire pour que cela arrive ? Et puis,
après avoir à moitié oublié, t'es-tu trouvé nez à nez avec quelqu'un, ou bien as-tu lu quelque chose ou
encore es-tu allé dans un endroit qui t'a justement apporté cette chance que tu attendais ?
« Eh bien, dit-elle, selon le prêtre, ces coïncidences se produisent de plus en plus fréquemment et,
lorsqu'elles surviennent, elles semblent représenter beaucoup plus que de la chance pure. Elles semblent
prédestinées, comme si notre vie était guidée par une force inconnue. Cette expérience apporte une part
de mystère, et grâce à elle nous nous sentons plus vivants.
« Selon le prêtre, voilà l'expérience que nous avons entraperçue et que nous voudrions vivre sans
interruption. De plus en plus de gens sont convaincus de la réalité de ce phénomène, et qu'il se passe
quelque chose sous la surface de la vie quotidienne. Cette conscience-là, c'est la première révélation. »
Elle me regarda avec l'air d'attendre une réponse, mais je restai muet.
« Tu ne vois donc pas ? dit-elle. La première révélation nous amène à reconsidérer ce mystère qui
entoure la vie de chacun d'entre nous sur la terre. Nous vivons ces coïncidences mystérieuses, et, même
sans les comprendre, nous savons qu'elles signifient quelque chose. Nous recommençons à sentir —
comme dans notre enfance — qu'il y a un autre côté de la vie à découvrir, un autre processus qui se
déroule en coulisse. »
Charlène se penchait vers moi et faisait de grands gestes.
« Tu es vraiment plongée là-dedans, n’est-ce pas? demandai-je.
— Je me souviens d'une époque, dit-elle sévèrement, où tu parlais toi aussi de ce genre d'expériences. »
Sa remarque me fit sursauter. Elle avait raison. Il y avait eu, en effet, une époque dans ma vie où j'avais
vécu ces expériences-là et où j'avais tenté de leur donner une explication psychologique. En cours de
route, j'avais changé d'avis. J'avais fini par mettre ces expériences au compte de l'immaturité et de
l'irréalisme, et j'avais même cessé de m'y intéresser.
Je fis face à Charlène et lui rétorquai sur la défensive :
« C'est sans doute qu'à l'époque je lisais la philosophie orientale ou les mystiques chrétiens. Tu dois te
souvenir de ça. En tout cas, Charlène, on a déjà beaucoup écrit sur ce que tu appelles la première
révélation. Qu'est-ce qu'il y a de neuf aujourd'hui à son sujet ? En quoi la perception de coïncidences
mystérieuses peut-elle conduire à une transformation culturelle ? »
Charlène regarda la table un instant et se tourna vers moi.
« Ne te méprends pas. Bien sûr, ces expériences ont déjà été décrites. En fait, le prêtre a spécialement
insisté là-dessus. Les individus ont ressenti de telles coïncidences tout au long de l'histoire, et ce fait
même a été la base de beaucoup d'oeuvres philosophiques ou religieuses. Mais ce qu'il y a de nouveau, ce
sont les chiffres ! Selon le prêtre, la transformation survient à cause du grand nombre d'individus qui
vivent cette expérience en même temps.
— Qu'est-ce qu'il a voulu dire exactement ?
— D'après lui, le Manuscrit annonce que le nombre de gens conscients de ces coïncidences doit croître
énormément au cours de la sixième décennie du XXe siècle et cette croissance doit se poursuivre

jusqu'au début du siècle suivant. Alors nous arriverons à un nombre précis d'individus, un nombre que je
qualifierais de masse décisive.
« Le Manuscrit prédit que, lorsque nous aurons atteint cette masse décisive on commencera à
reconnaître, d'un point de vue culturel, ces coïncidences et à les traiter sérieusement. Nous nous mettrons
à nous demander, non plus individuellement, mais globalement, quel est le sens caché de la vie humaine.
Et c'est cette question, posée par suffisamment de gens en même temps, qui amènera la découverte des
autres révélations puisque le Manuscrit affirme qu'il suffît qu'assez de gens s'interrogent pour que nous
commencions à obtenir des réponses. Les autres révélations nous seront données... l'une après l'autre. »
Elle s'interrompit pour avaler une bouchée.
« Quand nous aurons connaissance des autres révélations, notre culture changera ? demandai-je.
— C'est ce qu'a dit le prêtre. »
Je la regardai sans rien dire, tout en réfléchissant à cette idée nouvelle de masse décisive, et je lui dis :
« Tout ça me paraît bien sophistiqué pour un Manuscrit écrit en l'an 600 avant J.C.
— Je sais, je me suis fait la même réflexion. Mais le prêtre m'a dit que les érudits qui ont traduit le
Manuscrit étaient absolument certains de son authenticité. Avant tout parce qu'il est rédigé en araméen, la
langue même, pour l'essentiel, de l'Ancien Testament.
— De l'araméen en Amérique du Sud ? Mais comment a-t-il pu arriver là à cette époque ?
— Le prêtre n'en savait rien.
— Est-ce que son Église reconnaît l'authenticité du Manuscrit ?
— Non, il a même dit qu'une très large majorité du clergé souhaitait la disparition du Manuscrit; c'est
pour cela qu'il n'a pas voulu dire son nom. Rien que de parler du Manuscrit pouvait être très dangereux
pour lui.
— Est-ce qu'il t'a expliqué pourquoi tant de dignitaires de l'Église voulaient le faire disparaître ?
— Oui, parce qu'il apporte un défi au caractère universel de leur religion.
— Comment cela ?
— Je ne sais pas... il n'a pas voulu en parler en détail ; mais j'ai compris que les autres révélations
poussaient très loin certaines des conceptions traditionnelles de l'Église d'une manière qui fait peur aux
prêtres les plus âgés, qui trouvent que les choses sont bien comme elles sont.
— Je vois.
— Le prêtre pense que les affirmations du Manuscrit ne vont pas à l'encontre des grands principes de
l'Église. Qu'il apporte tout au plus des clarifications à certaines vérités spirituelles. Il est persuadé que les
chefs de l'Église n'auraient aucune peine à voir les choses sous cet angle s'ils voulaient seulement bien
considérer que la vie est un mystère avant de prendre connaissance des autres révélations.
— Sais-tu combien de révélations il y a ?
— Non, mais il m'a parlé de la seconde. C'est une interprétation plus juste de l'histoire récente, qui
explique mieux la transformation de notre culture.
— Il n'a rien dit d'autre ?
— Non, faute de temps. Il était pressé d'aller régler une affaire... Nous sommes tombés d'accord pour
que je le retrouve chez lui l'après-midi même, mais il n'y était pas lorsque je suis arrivée. Trois heures
plus tard, il n'était toujours pas là, et j'ai dû filer prendre mon avion.
— Donc, tu n'as pas pu lui parler depuis ce matin-là ?
— Absolument, je ne l'ai jamais revu.
— Et le gouvernement ne t'a jamais donné confirmation de l'existence du Manuscrit ?
— Jamais.
— Tout ça remonte à quand ?
— Environ un mois et demi. »
Nous avons mangé en silence plusieurs minutes. Enfin Charlène s'est tournée vers moi et a dit :
« Alors, que penses-tu de tout ça ?
— Je ne sais pas encore. »

D'un côté mon esprit résistait à l'idée que les êtres humains puissent réellement changer. Mais d'un
autre côté j'étais fasciné à l'idée qu'un tel Manuscrit existe.
« Est-ce qu'il t'a montré un exemplaire du texte ?
— Non, je n'ai rien d'autre que les notes que j'ai prises. »
Nous sommes restés silencieux.
« Tu sais, reprit-elle, je croyais que ces idées allaient te mettre en transe ! »
Je la regardai.
« Pour cela il me faudrait une preuve de la véracité de ce qu'avance ce Manuscrit. »
Elle me fit un large sourire.
« Qu'est-ce qu'il y a ? lui demandai-je.
— C'est exactement ce que j'ai dit moi aussi.
— A qui ? Au prêtre ?
— Oui.
— Et quelle a été sa réponse ?
— Il a répondu que la preuve se ferait par l'expérience.
— Ce qui veut dire ?
— Que notre expérience confirme les affirmations du Manuscrit. Lorsque nous analysons vraiment nos
sentiments, le cours réel de notre vie au moment précis de l'histoire que nous sommes en train de vivre,
nous comprenons que les idées du Manuscrit sont pleines de bon sens, qu'elles sont vraies. »
Elle hésita.
«Tu me comprends ? »
Je réfléchis quelques instants. Tout cela avait-il un sens ? Chacun était-il aussi « inquiet » que moi, et,
si c'était le cas, cette inquiétude venait-elle de la simple intuition — une intuition appuyée sur trente ans
d'expérience dans mon cas — qu'il y avait un sens caché à la vie ?
« Je ne sais pas, dis-je finalement, je crois qu'il me faut un peu de temps pour mettre de l'ordre dans
mes idées. »
Je sortis dans le jardin du restaurant et restai debout derrière un banc de cèdre qui faisait face à la
montagne. Je voyais, à ma droite, les lumières clignotantes de l'aéroport et j'entendais le rugissement des
réacteurs d'un jet prêt au décollage.
« Que ces fleurs sont belles », dit Charlène derrière moi. Je me retournai pour la regarder s'avancer
dans l'allée tout en admirant les rangées de pétunias et de bégonias qui entouraient le banc. Elle vint à
mes côtés et je passai mes bras autour d'elle. Des souvenirs envahissaient mon esprit. Des années
auparavant lorsque nous vivions l'un et l'autre en Virginie, à Charlottesville, nous passions régulièrement
des soirées entières à discuter. Le plus souvent, nous ne parlions que de théories intellectuelles et de
psychologie. La conversation et la personnalité de l'autre nous fascinaient. Mais notre relation était restée
étonnamment platonique.
« Je ne peux pas te dire à quel point c'est bon de te revoir, confia-t-elle.
— Bien sûr, répondis-je, te revoir fait resurgir tant de souvenirs.
— Je me demande pourquoi nous ne sommes pas restés en contact », poursuivit-elle.
Sa question me ramena en arrière. Je me souvenais de notre dernière rencontre. Elle me disait au revoir
à la portière de ma voiture. A l'époque, j'étais tendu vers l'avenir et revenais dans ma ville natale pour
m'occuper d'enfants traumatisés. Je croyais savoir comment ces enfants pourraient surmonter les
réactions primitives, les obsessions suicidaires, qui les empêchaient de vivre. Mais, au fur et à mesure, je
devais découvrir que ma méthode ne fonctionnait pas. Je dus admettre mon ignorance.
Comment les humains pouvaient se libérer de leur passé restait à ce jour une énigme pour moi.
A la réflexion, je pensais pourtant que ces six années avaient constitué une expérience intéressante.
Pourtant, je ressentais maintenant le besoin d'autre chose. Mais où ? mais quoi ? J'avais pensé de temps
en temps à Charlène depuis l'époque où elle m'avait aidé à mettre en ordre mes idées sur les traumatismes
de l'enfance, et voilà qu'elle faisait de nouveau irruption dans ma vie. Le plaisir de nos conversations
resurgissait, intact.

« Je crois que je me suis laissé complètement absorber par mon travail, dis-je.
— Moi aussi. Au journal, c'était un papier après l'autre. Pas le temps de réfléchir... J'oubliais tout le
reste. »
Je lui pressai le bras.
« Tu sais, Charlène, j'avais oublié comme il est agréable de parler avec toi. Tout est si naturel, si
spontané entre nous deux. »
Son sourire et son regard confirmèrent mon impression.
« Oui, nos conversations me donnent de l'énergie. »
J'allais poursuivre quand je vis Charlène regarder fixement l'entrée du restaurant et pâlir.
« Qu'y a-t-il ? » demandai-je en regardant dans cette direction. Plusieurs personnes se dirigeaient vers
le parking, en parlant avec naturel, mais rien ne me parut bizarre. Je regardai de nouveau Charlène, elle
était toujours tendue et inquiète.
« Qu'est-ce que tu as vu ? interrogeai-je.
— Là-bas, après la première rangée de voitures, tu as remarqué cet homme à la chemise grise ? »
Je regardai dans la direction indiquée. Un autre groupe de gens sortaient du restaurant.
« Quel homme ?
— Je crois qu'il n'est plus là ». dit-elle.
Elle me regarda fixement.
« Mes voisins de table ont décrit le voleur de mon porte-documents comme un homme avec une barbe,
des cheveux clairsemés et une chemise grise. Je crois que c'est lui que j'ai vu, qui nous regardait. »
Une sourde inquiétude m'envahit. Je dis à Charlène que j'allais revenir tout de suite et je filai vers le
parking, attentif à ne pas trop m'éloigner. Personne ne correspondait à la description.
Revenu vers le banc, j'entendis Charlène me dire :
« Tu crois que cette personne pense que je détiens le Manuscrit ? Qu'il a volé mon porte-documents
pour cela, le récupérer ?
— Je ne sais pas, mais je vais appeler de nouveau la police et leur raconter ce que tu as vu. Je vais aussi
leur demander de vérifier la liste des passagers de ton vol. »
Nous avons appelé la police. Les policiers passèrent une vingtaine de minutes à vérifier les voitures du
parking, et me dirent qu'ils ne pouvaient pas faire plus. Mais ils allaient vérifier la liste des passagers.
Après leur départ, Charlène et moi nous sommes retrouvés au même endroit près du banc.
« Et que disions-nous, demanda-t-elle, avant que je n'aperçoive ce type ?
— Nous parlions de nous. Charlène, pourquoi est-ce moi que tu as appelé pour me raconter cette
histoire ? »
Elle me regarda avec perplexité.
« Quand j'étais au Pérou en train de parler avec le prêtre, tu ne cessais de m'apparaître.
— Vraiment ?
— Je n'y ai pas prêté attention sur le moment, mais après mon retour en Virginie, chaque fois que je
pensais au Manuscrit, je pensais à toi. J'ai voulu plusieurs fois t'appeler, mais j'ai oublié. Puis le journal
m'a donné cette mission à Miami où je me rends aujourd'hui, et j'ai découvert, après le décollage, qu'il y
avait une escale ici ; après l'atterrissage, j'ai cherché ton numéro et, malgré le disque sur ton répondeur
qui conseillait de ne t'appeler au lac qu'en cas d'urgence, j'ai décidé de te joindre. »
Je la regardai un instant, ne sachant trop quoi penser :
« Je suis heureux que tu l'aies fait. »
Elle consulta sa montre.
« II se fait tard, il faut que je file à l'aéroport.
— Je te conduis. »
Nous avons roulé vers le terminal principal, et nous sommes dirigés vers la zone d'embarquement.
J'observais les alentours à la recherche de n'importe quel signe inhabituel. L'embarquement avait déjà
commencé et l'un des policiers que nous avions rencontrés examinait attentivement chaque passager. Il

nous expliqua qu'il avait scruté chacun des passagers enregistrés et qu'aucun ne correspondait à la
description que nous lui avions communiquée. Nous l'avons remercié et, après son départ, Charlène s'est
tournée vers moi en souriant.
« Je crois qu'il faut que j'y aille, dit-elle en se penchant pour me prendre par le cou. Voici les numéros
où tu peux me joindre. J'espère que cette fois on ne se perdra pas de vue.
— Écoute, je veux que tu sois très prudente ; si tu remarques quelque chose d'anormal, appelle la
police !
— Ne t'inquiète pas pour moi, ça ira. »
Nous nous sommes regardés un instant, les yeux dans les yeux.
« Qu'est-ce que tu vas faire à propos de ce Manuscrit ? demandai-je.
— Je ne sais pas encore. Pour commencer, je vais lire les dépêches d'agence.
— Et si on le fait disparaître ? »
Après un nouveau grand sourire, elle répondit :
« Je m'en étais doutée ! Te voilà pris au jeu ! Je t'avais prévenu. Et toi qu'est-ce que tu vas faire ? »
Je haussai les épaules.
« Sans doute voir si je peux en apprendre plus, je suppose.
— Bon. Si tu trouves quoi que ce soit, appelle-moi. »
Nous nous sommes dit de nouveau au revoir, et elle s'en est allée; je l'ai vue disparaître après m'avoir
fait un petit signe. J'ai filé vers mon 4x4 et suis reparti vers le lac, ne m'arrêtant que pour prendre de
l'essence.
Une fois arrivé, je me suis assis sur une chaise à bascule sous la véranda. L'air bruissait de criquets et
de grenouilles, et au loin j'entendais chanter un merle. De l'autre côté du lac, la lune s'était encore
inclinée davantage vers l'ouest, et un léger friselis de clarté réfléchie sur la surface de l'eau semblait se
diriger vers moi.
La soirée avait été passionnante, mais je demeurais sceptique quant à la possibilité d'une transformation
culturelle radicale. Comme beaucoup de mes contemporains, je m'étais laissé prendre par l'idéalisme
social des années soixante et soixante-dix et même par la curiosité spirituelle des années quatre-vingt. Il
était difficile de juger de ce qui se passait vraiment sous nos yeux. Quel type d'information nouvelle
pouvait bien suffire à transformer le monde ? Cela paraissait idéaliste et un peu délirant. Après tout les
hommes vivaient sur cette terre depuis bien longtemps. Pourquoi aurions-nous eu soudain accès à une
vision nouvelle de l'existence à cet âge avancé de l'histoire de l’humanité ? Je contemplai encore le lac
quelques instants avant d'éteindre les lampes de la véranda pour aller lire dans ma chambre.

Le lendemain matin, je m'éveillai brusquement, un rêve encore très présent à l'esprit. Je fixai le plafond
pendant une ou deux minutes, me le rappelant parfaitement. Je marchais dans la forêt, cherchant quelque
chose. La forêt était vaste et remarquablement belle.
Pendant ma recherche, je me trouvais successivement placé dans des situations où j'étais complètement
perdu et stupéfait, incapable de prendre la moindre décision. Chose étrange, à chaque fois une personne
sortait de nulle part pour m'indiquer le bon choix. Je ne parvins jamais à identifier l'objet de la quête,
mais je me réveillai plein de confiance en moi.
Je m'assis et remarquai un rai de soleil qui passait par la fenêtre et traversait la pièce. Des particules de
poussière brillaient dans le rayon. Je me levai pour aller tirer les rideaux. La journée commençait bien
avec un grand soleil et un ciel bleu. Une brise légère faisait se balancer doucement le feuillage des arbres.
Le lac devait être brillant de lumière et le vent frais sur la peau d'un nageur.
Quittant la maison, je plongeai dans le lac et nageai jusqu'au milieu, me retournant pour contempler
mes montagnes favorites. Le lac était niché au creux d'une vallée profonde où convergeaient trois
chaînons montagneux ; c'est mon grand-père qui avait découvert le site dans son enfance.

Il y avait maintenant un siècle qu'il avait arpenté ces crêtes : enfant explorateur prodige, il avait grandi
dans un monde où vivaient encore les couguars, les sangliers et les Indiens Creeks qui habitaient des
cabanes primitives sur la crête nord. Il s'était juré de vivre un jour dans cette vallée parfaite avec ses
arbres millénaires et ses sept sources, et il avait tenu parole, barrant la vallée pour créer le lac, édifiant
une maison... J'avais fait avec lui des centaines de promenades dans ce lieu béni. Je n'avais jamais
entièrement compris ce qui fascinait mon grand-père dans cette vallée, mais j'avais tout mis en œuvre
pour la préserver, même lorsque la civilisation s'en était rapprochée jusqu'à l'encercler.
Depuis le milieu du lac, je voyais un rocher qui se détachait de la crête nord. La veille, respectant les
traditions familiales, j'avais grimpé la crête jusqu'à ce rocher pour trouver un peu de paix dans la vue, les
parfums et le bruit du vent qui agitait la cime des arbres. Et là, assis à regarder le lac et les frondaisons
denses de la vallée sous-jacente, je m'étais senti progressivement mieux, comme si la perspective offerte
parvenait à décomposer quelque bloc coincé dans mon cerveau. Quelques heures plus tard, je retrouvais
Charlène et nous parlions du Manuscrit.
Je revins à la nage jusqu'à la rive, et me hissai sur la jetée de bois devant la maison. Je savais que tout
cela était incroyable. J'étais là, caché dans cette vallée, me sentant en total désaccord avec ma vie,
lorsque, sortie de nulle part, Charlène était apparue, m'avait expliqué les causes de mon inquiétude. Et
m'avait parlé d'un Manuscrit qui promettait la révélation du secret de la vie humaine...
Je savais aussi que l'arrivée de Charlène était justement l'une des coïncidences dont parlait le
Manuscrit, une coïncidence trop parfaite pour être accidentelle. Ce vieux grimoire pouvait-il dire vrai ?
Le monde avait-il su, malgré ses faiblesses et son cynisme, produire une vraie « masse décisive » de gens
conscients de ces coïncidences ? Les humains étaient-ils maintenant capables de comprendre le vrai but
de la vie ? Et que serait le grand secret ? Les révélations encore à découvrir dans le Manuscrit nous le
livreraient-elles ?
J'étais placé devant un choix. A cause du Manuscrit, je sentais qu'une nouvelle direction s'ouvrait à
moi. Mais que faire ? Je pouvais en rester là ou chercher un moyen d'aller plus loin. La question du
danger se posa à moi. Qui avait volé le porte-documents de Charlène ? Quelqu'un cherchait-il à
supprimer le Manuscrit ? Comment le savoir ? Je réfléchis longuement aux risques possibles. Mais mon
optimisme l'emporta. Je décidai de ne pas m'inquiéter. Je serais prudent et je prendrais mon temps. Je
rentrai dans la maison et téléphonai à l'agence de voyages, qui faisait paraître l'annonce la plus
importante dans les pages jaunes de l'annuaire. Je pouvais obtenir un billet pour le Pérou. Il y avait même
par hasard une annulation dont je pouvais profiter, et le billet comportait des réservations d'hôtel à Lima !
Je pouvais en plus bénéficier d'un prix intéressant... mais il fallait partir dans trois heures ! trois heures...

2
DANS UNE VASTE PERSPECTIVE

Après la hâte pour faire mes bagages puis la course sur l'autoroute, j'arrivai à l'aéroport juste à temps
pour prendre mon billet et embarquer pour Lima. En m'installant à l'arrière près d'un hublot, je sentis la
fatigue m'envahir.
J'étais tenté de faire un petit somme, mais j'eus beau fermer les yeux et me détendre, rien n'y fit. Je
commençais à me laisser gagner par le doute et l'inquiétude au sujet de ce voyage. N'était-ce pas pure
folie de partir ainsi sans avoir rien préparé ? Où irais-je à mon arrivée ? Que ferais-je à Lima ?
La vague de confiance en moi que j'avais ressentie près du lac faisait place à toutes ces questions...
L'idée de transformation culturelle et le contenu de la première révélation me paraissaient irréalistes et
fous. Et la seconde révélation me paraissait soudainement plus folle encore. En quoi une interprétation
plus juste de l'histoire pourrait-elle nous aider à percevoir ces coïncidences ? Je m'étirai encore et pris
une grande inspiration. Peut-être serait-ce un voyage inutile, conclus-je, un simple aller et retour, un
gaspillage d'argent, mais il n'y avait pas de mal à ça.
L'avion bondit en avant et roula vers la piste d'envol. Je fermai les yeux et ressentis un vague vertige
lorsqu'il atteignit la vitesse de décollage et s'envola vers une épaisse couverture nuageuse. A l'altitude de
croisière, je me détendis et finis par m'endormir. Une trentaine de minutes plus tard, je fus réveillé par
des turbulences et décidai d'aller aux toilettes.
En descendant le couloir, je remarquai un homme de haute taille avec des lunettes rondes qui parlait
avec le steward. Il me jeta un bref coup d'œil et reprit sa conversation. Il avait des cheveux brun foncé et
paraissait environ quarante-cinq ans. Je crus d'abord le reconnaître, mais, après l'avoir bien observé, je
conclus que je ne l'avais jamais vu. En passant près de lui, je glanai quelques bribes de conversation.
« Merci en tout cas, disait l'homme ; j'avais pensé, comme vous faites très souvent cette ligne, que vous
aviez entendu parler du Manuscrit. »
II fit demi-tour et se dirigea vers l'avant de l'appareil.
J'étais stupéfait. Parlait-il du même Manuscrit ? J'entrai dans les toilettes et me demandai comment
réagir. Devais-je oublier ce que j'avais entendu ? Il parlait sûrement d'autre chose, d'un autre livre.
Je regagnai mon siège et fermai de nouveau les yeux, heureux d'oublier cet incident. J'avais été bien
inspiré de ne pas demander à cet homme de quoi il parlait. Cependant, sur mon siège, je repensai à
l'enthousiasme ressenti près du lac. Et si cet homme avait vraiment des informations sur le Manuscrit ?
Qu'arriverait-il alors ? Si je ne lui demandais rien, je n'aurais jamais la réponse.
J'hésitai encore un peu puis me levai et pris la direction de l'avant, où je le découvris à mi-hauteur de
l'allée. Derrière lui se trouvait un siège vacant. Je fis demi-tour et informai un steward de mon envie de
changer de siège, rassemblai mes affaires et m'installai. Quelques minutes plus tard, je donnai à l'homme
une petite tape sur l'épaule.
« Pardonnez-moi, dis-je, je vous ai entendu mentionner un Manuscrit. Parliez-vous de celui qui a été
découvert au Pérou ?»
D'abord surpris, puis méfiant, il dit :
« Oui. »
Je me présentai et lui expliquai qu'une amie avait récemment visité le Pérou et m'avait informé de
l'existence de ce Manuscrit. Il se détendit et se présenta sous le nom de Wayne Dobson, professeur
d'histoire à l'université de New York.
Tandis que nous parlions, je remarquai que mon voisin immédiat paraissait très irrité. Il s'était laissé
aller en arrière et tentait de dormir.

«Avez-vous vu le Manuscrit? demandai-je au professeur.
— Seulement des passages. Et vous ?
— Non, mais mon amie m'a expliqué la première révélation. »
Mon voisin changea de position. Dobson le regarda et dit :
« Pardonnez-nous, monsieur, nous vous dérangeons. Voulez-vous changer de siège avec moi ?
— Cela serait mieux, en effet », acquiesça l'homme.
Nous nous sommes levés et Dobson s'est installé à côté de moi.
« Dites-moi ce que vous avez entendu sur la première révélation », interrogea Dobson.
Je tentai de rassembler mes idées.
« Je crois que la première révélation est la conscience des coïncidences mystérieuses qui changent nos
vies, le sentiment qu'un autre processus se déroule. »
Je me sentis idiot en parlant ainsi.
Dobson s'en aperçut et avança, comme pour m'aider :
« Et que pensez-vous de cette révélation ?
— Je n'en sais rien.
— Elle ne cadre guère avec notre bon sens quotidien, n’est-ce pas ? Est-ce que vous ne préféreriez pas
oublier tout ça et vous occuper de choses plus matérielles ? »
Je ris et approuvai d'un signe de tête.
«Eh bien, c'est notre tendance à tous. Nous avons beau avoir parfois la révélation fugitive de choses
inconnues qui affectent nos vies, nous préférons juger cela dérisoire et oublier même que nous en avons
eu conscience. C'est pourquoi la seconde révélation est nécessaire. Une fois que nous situons cette prise
de conscience dans sa perspective historique, cela semble plus plausible. »
J'approuvai.
« Donc, en tant qu'historien, vous jugez exacte cette prédiction d'une transformation globale faite dans
le Manuscrit ?
— Oui.
— En tant qu'historien ?
— Oui, mais il faut regarder l'histoire correctement. »
II aspira une grande bouffée d'air.
« Croyez-moi, je dis cela en homme qui a passé des années à étudier et à enseigner l'histoire à l'envers !
Je m'intéressais seulement aux réalisations technologiques des civilisations, et aux grands hommes.
— Qu'y a-t-il de mal dans cette façon de voir ?
— Rien, en soi. Mais ce qui compte en réalité c'est la vision que chaque période donne d'elle-même, de
ce que les gens faisaient et ressentaient. Il m'a fallu du temps pour comprendre cette vérité simple.
L'histoire doit fournir une connaissance du contexte qui entoure la période que nous vivons. Elle ne peut
se résumer à l'évolution des techniques. Elle est l'évolution de la pensée. En comprenant la réalité des
gens qui nous ont précédés, nous comprenons notre vision actuelle du monde, et comment nous pouvons
contribuer au progrès futur. Nous pouvons savoir, pour ainsi dire, quel rôle nous avons à jouer dans
l'évolution des civilisations. »
II s'interrompit avant d'ajouter :
« L'effet de la seconde révélation est d'apporter justement cette sorte de perspective historique, du
moins du point de vue de la pensée occidentale. Elle place les prédictions du Manuscrit dans un contexte
plus vaste qui les rend non seulement plausibles, mais inévitables. »
Je demandai à Dobson combien de révélations il avait pu lire, et ce n'étaient que les deux premières. Il
les avait découvertes, dit-il, après qu'une rumeur sur le Manuscrit l'avait poussé à faire un voyage au
Pérou il y avait trois semaines.
« Une fois arrivé, ajouta-t-il, j'ai rencontré deux personnes qui m'ont confirmé l'existence du Manuscrit,
mais semblaient effrayées d'en parler. On m'a dit que le gouvernement était devenu un peu parano à ce
sujet et menaçait physiquement quiconque en avait des copies ou le faisait connaître. »

II se fit grave.
« Cela m'a rendu nerveux. Plus tard, un garçon d'étage de l'hôtel m'a indiqué qu'un prêtre qu'il
connaissait parlait souvent du Manuscrit. Le prêtre luttait contre la volonté du gouvernement de faire
disparaître le Manuscrit. Je n'ai pas pu résister à l'envie de me rendre dans une maison où ce prêtre était
censé passer le plus clair de son temps. »
Je dus montrer ma surprise, car il demanda :
« Qu'y a-t-il ?
— Mon amie, celle qui m'a parlé du Manuscrit, ne le connaissait que par un prêtre. Il n'a pas voulu lui
dire son nom, mais elle a parlé de la première révélation avec lui. Elle avait un second rendez-vous, mais
il ne s'est pas présenté et elle ne l'a plus revu.
— C'est peut-être le même homme, dit Dobson, car je ne l'ai pas trouvé non plus. La maison était
fermée à clé et semblait abandonnée.
— Vous ne l'avez pas vu ?
— Non, mais j'ai décidé de jeter un œil. Il y avait un vieux hangar derrière la maison, et je suis entré
voir ce qu'il contenait. Derrière de vieux cartons, sous une planche mal arrimée de la cloison, j'ai trouvé
des traductions de la première et de la seconde révélation. »
II me regarda d'un air sage.
« Vous les avez trouvées par hasard ?
— Oui.
— Avez-vous apporté ces textes ? »
II secoua la tête. « Non, j'ai préféré les étudier attentivement et les donner à quelques collègues.
— Pourriez-vous me résumer la seconde révélation ? »
II y eut un long silence et Dobson reprit :
«Je crois que c'est pour cela que nous sommes ici.
« La seconde révélation place notre conscience dans une perspective historique. Au terme des années
quatre-vingt-dix, non seulement nous aurons fini le XXe siècle, mais aussi un millénaire. Nous aurons
liquidé le second millénaire. Mais, avant que nous autres Occidentaux ayons compris où nous en
sommes, où nous allons, il nous faudra comprendre ce qui s'est vraiment passé pendant ces mille ans.
— Que dit le Manuscrit à ce sujet ?
— Qu'à la fin du second millénaire, c’est-à-dire maintenant, nous pourrons voir d'un seul coup d'œil
cette période entière et que nous pourrons reconnaître une préoccupation qui s'est développée dans la
dernière moitié de ce millénaire, celle qu'on appelle les Temps modernes. La conscience des
coïncidences que nous ressentons aujourd'hui représente la fin de cette préoccupation.
— Et quelle est cette préoccupation ? »
II me sourit avec malice. « Êtes-vous prêt à revivre ce millénaire ?
— Bien sûr, dites-moi tout.
— Cela ne suffira pas. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit; pour comprendre l'histoire, vous devez
comprendre comment votre vision du quotidien s'est formée, comment elle a été façonnée par la réalité
de vos prédécesseurs. Il a fallu mille ans pour fabriquer une vision moderne; aussi, pour savoir où vous
en êtes aujourd'hui, il faut reculer de mille ans, et retraverser mentalement tout ce millénaire comme si
vous aviez vécu une vie tout entière de mille ans.
— Et je fais ça comment ?
— Je vous servirai de guide. »
J'hésitai un instant, contemplant les terres visibles par le hublot. Le temps n'avait déjà plus la même
valeur.
«J'essaierai, déclarai-je enfin.
— D'accord, approuva-t-il. Alors imaginez-vous vivant en l'an mil, ce que nous appelons le Moyen
Age. Ce sont les hommes forts de l'Église chrétienne qui décident de ce qui est réel et de ce qui ne l'est
pas. Ils ont, par leur situation, une énorme influence sur la populace. Le monde qu'ils décrivent comme le

monde réel est en fait un monde spirituel. Ils recréent une réalité qui met l'idée d'un regard divin sur
l'homme au centre de la vie.
« Voyez bien ceci, poursuivit-il. Vous êtes de la classe sociale de votre père, paysan ou aristocrate, et
vous savez que vous y resterez toujours. Mais, quelle que soit la classe sociale, à laquelle vous
appartenez, cela est secondaire, car la réalité spirituelle de la vie définie par l'Église est ce qui compte.
« La vie est une sorte de test spirituel. Les hommes d'Église expliquent que Dieu a placé l'humanité au
centre de cet univers, entouré du cosmos tout entier, et cela dans un seul but : pour qu'il gagne ou perde
son salut. Et dans cette épreuve, on a le choix entre deux forces opposées : Dieu et la tentation du
Démon.
« Mais sachez que vous n'êtes pas seul dans cette épreuve. En tant qu'individu, vous n'êtes pas qualifié
pour définir votre situation dans cette affaire. C'est le domaine des hommes d'Église : ils sont là pour
interpréter les Écritures et vous dire à chaque pas si vous êtes en accord avec Dieu ou trompé par Satan.
Si vous les écoutez, vous êtes assuré d'une vie de récompense dans l'au-delà ; sinon, vous encourez
l'excommunication et une damnation certaine. »
Dobson me regarda intensément.
« Le Manuscrit affirme que l'essentiel est de comprendre que tout le Moyen Âge est défini en termes
d'au-delà. Tous les phénomènes naturels, tremblements de terre, orages, récoltes, mort d'un être cher
procèdent soit de la volonté de Dieu soit de la méchanceté du Diable. Il n'y a ni temps, ni géologie, ni
science horticole, ni maladie. Tout cela viendra plus tard ; pour l'instant, vous vous contentez de croire
l'Église. »
II s'interrompit et me regarda :
« Vous suivez ?
— Oui, je crois que je vois cette réalité que vous décrivez.
— Eh bien, imaginez-la maintenant en train de commencer à se désagréger.
— Comment cela ?
— La vision médiévale du monde, la vôtre, commence à se défaire aux XIVe et XVe siècles. Les
hommes d'Église eux-mêmes ne sont plus les mêmes : ils violent secrètement leur vœu de chasteté, ou ils
acceptent de l'argent ou du pouvoir pour fermer les yeux quand les hommes d'État violent les Écritures.
« Cette attitude vous inquiète, car ces hommes se disent être le seul lien entre Dieu et vous. Ils sont les
seuls interprètes de l'Écriture et les seuls arbitres du salut.
« Vous voilà en plein milieu d'une vraie rébellion. Un groupe conduit par Martin Luther veut rompre
complètement avec la papauté; les hommes d'Église sont corrompus, dit-il, et leur règne sur les esprits
doit s'achever. De nouvelles Églises se constituent, sur l'idée que chaque individu doit avoir un accès
direct à l'Écriture divine et l'interpréter selon sa conscience, sans intermédiaire.
« Vous observez tout cela avec stupeur, mais la rébellion l'emporte. Pendant des siècles ces hommes
ont défini la réalité, et voilà que sous vos yeux ils perdent leur crédibilité. Donc le monde entier est mis
en cause. Le consensus ancien sur la nature de l'univers et le but de l'humanité s'effondre, vous laissant
— vous Occidentaux — dans une situation précaire.
« Vous avez été habitué, n'est-ce pas, à laisser une autorité extérieure définir pour vous la réalité, et
sans elle vous vous sentez perdu. S'ils ont tort, alors qu'est-ce qui est vrai ? »
II s'interrompit puis ajouta :
« Voyez-vous clairement l'influence de cet effondrement sur les gens qui vivent aujourd'hui ?
— Je pense que cela a dû créer un grand déséquilibre.
— C'est le moins qu'on puisse dire. Il y a eu un vrai tremblement de terre ! L'ancienne vision du monde
était attaquée de toutes parts. En fait, vers 1600, les astronomes avaient prouvé sans erreur possible que
le soleil et les étoiles ne tournaient pas autour de la terre comme l'affirmait l'Église. La terre n'était qu'une
planète en orbite autour d'un petit soleil dans une galaxie qui contenait des milliards d'étoiles
semblables. »
II se pencha vers moi.

« Cela est capital. L'humanité a perdu sa place centrale dans l'univers de Dieu. Vous imaginez l'impact
de cette nouvelle ? Lorsque vous voyez quelqu’un mourir, ou une plante pousser, ou un orage, vous
n'éprouvez plus qu'une grande perplexité. Autrefois, c'était la faute du Diable ou grâce à Dieu... Cette
certitude disparaît avec le Moyen Âge. Tout ce que vous preniez pour allant de soi doit être redéfini,
surtout la nature de Dieu et votre relation à Lui.
« C'est avec cette conscience que commence l'époque moderne. Il y a un esprit démocratique
grandissant et une méfiance massive à l'égard du pape et du roi. Les définitions du monde fondées sur la
spéculation ou la foi dans les Écritures ne sont plus reçues comme allant de soi. Cependant, malgré la
fuite des certitudes, nous refusons de prendre le risque qu'un nouveau groupe d'hommes forts remplace
les gens d'Église. Si vous aviez été là, vous auriez participé à la création d'un nouveau mandat pour la
science.
— Un quoi ? »
II rit.
« Vous auriez fait comme les autres, vous auriez regardé l'univers environnant et vous auriez considéré,
comme les penseurs de l'époque, que vous aviez besoin d'un nouveau système consensuel pour expliquer
le monde, d'une méthode d'exploration de l'univers. Et vous auriez baptisé cette méthode la méthode
scientifique, qui n'est rien d'autre que la mise à l'épreuve d'une idée sur le fonctionnement de l'univers,
une idée qui amène à une conclusion. Une conclusion que l'on propose à la communauté scientifique
pour avoir son aval.
« Puis, reprit-il, vous auriez préparé des explorateurs à la conquête du monde, avec pour arme la
méthode scientifique, et vous leur auriez donné une mission historique : explorer le monde et
comprendre comment il fonctionne, pour déterminer quel est le sens de notre vie sur terre.
« Vous saviez que vous aviez perdu vos certitudes sur un univers régi par Dieu, et peut-être même vos
certitudes sur l'existence de Dieu Lui-même. Mais vous pensiez avoir trouvé une méthode pour établir un
nouveau consensus, une méthode permettant même d'arriver à découvrir la nature des choses et de Dieu
et le but de l'existence. Vous avez donc envoyé ces explorateurs et attendu leur rapport. »
II s'interrompit et me regarda.
« Le Manuscrit dit que c'est à ce moment là que nous nous sommes mis à éprouver la préoccupation
dont nous commençons tout juste à nous défaire aujourd'hui. Nous avons envoyé ces explorateurs, mais
l'univers était si complexe qu'ils n'ont pas pu revenir tout de suite.
— Quelle était la nature de cette préoccupation ?
Reportez-vous en pensée à cette époque. La méthode scientifique ne pouvant apporter une explication
concernant Dieu et l'objet de la vie humaine, il s'ensuivit un grand vide dans la culture occidentale. Nous
avions besoin d'une nouvelle initiative. Et alors s'est présentée la solution la plus logique. Puisque nos
explorateurs ne nous ont pas encore indiqué quelle est notre véritable situation spirituelle, pourquoi ne
pas faire en attendant un pacte avec ce monde tel qu'il est ? Nous apprenons tout de même suffisamment
de choses sur lui tous les jours pour le modifier à notre profit. Alors améliorons notre niveau de vie et
notre sécurité ! »
II me regarda et rit.
« Et c'est ce qui s'est passé. Il y a quatre siècles ! Nous nous sommes débarrassés de notre sentiment
d'incompréhension en prenant ce monde à bras-le-corps, en conquérant la terre, en utilisant ses
ressources pour améliorer notre situation. C'est seulement aujourd'hui, à la fin de ce millénaire, que nous
comprenons ce qui s'est passé. Notre simple intérêt de départ s'est transformé en véritable préoccupation ;
il nous a fallu la sécurité économique et la sécurité physique pour remplacer la sécurité spirituelle perdue.
La question de la raison de notre existence a été graduellement réprimée et a disparu. »
II me regarda intensément et poursuivit :
« Œuvrer pour instaurer un mode de vie plus confortable est devenu une raison de vivre en soi et nous
avons graduellement oublié la question originelle : nous ne savons toujours pas pourquoi nous
survivons. »

Par le hublot je vis une grande ville sous les ailes de l'avion. A en juger par la direction suivie, je pensai
que c'était Orlando en Floride. J'étais frappé par le plan géométrique des rues, l'organisation méthodique
que les hommes avaient élaborée. Je jetai un coup d'œil vers Dobson. Les yeux fermés, il paraissait
dormir. Il m'avait parlé encore pendant une heure de la seconde révélation, puis le plateau-repas avait été
servi et je lui avais raconté mes retrouvailles avec Charlène et la raison de mon voyage. Ensuite, j'ai
voulu rester silencieux pour regarder les nuages et réfléchir à ce qu'il m'avait dit.
« Alors, intervint-il soudain, me regardant d'un air encore endormi, avez-vous réfléchi ? Avez-vous
bien compris la seconde révélation ?
— Je n'en suis pas sûr. »
II indiqua d'un geste les autres passagers.
« Pensez-vous avoir maintenant une vision plus claire du monde des hommes ? Voyez-vous ce qui
nous a tous préoccupés ? Cela explique beaucoup de choses. Combien de gens connaissez-vous qui sont
obsédés par leur travail, victimes de maladies psychosomatiques, stressés en permanence et qui n'arrivent
pas à ralentir leur rythme. Ils ne le peuvent pas parce que leur train-train quotidien, qui réduit l'existence
à des considérations pratiques, est une sorte de distraction. Et la distraction permet d'oublier que nous
sommes ignorants de nos fins dernières.
« La seconde révélation éclaire notre conscience de l'histoire et du temps historique. Elle nous montre
comment observer la culture au-delà de notre époque, sur tout un millénaire. Elle nous révèle la nature de
notre préoccupation et donc nous élève au-dessus d'elle. Vous venez d'expérimenter cette histoire plus
vaste, vous vivez donc dans un présent plus vaste ; lorsque vous observerez le monde maintenant, vous
verrez clairement son obsession absolue du progrès économique.
— Qu'est-ce qu'il y a de mal à cela ? N'est-ce pas ce qui a rendu le monde occidental si fort ? »
II rit bruyamment.
« Bien sûr, vous avez raison. Personne ne dit que c'était une erreur. Le Manuscrit dit au contraire que
c'était une préoccupation nécessaire, une étape dans l'évolution humaine. Maintenant, cependant, nous
avons passé assez de temps à prendre possession de ce monde. Il est temps de se réveiller, d'oublier le
quotidien et de nous retourner vers la question originelle. Qu'y a-t-il derrière la vie ? Pourquoi sommesnous là ?»
Je le regardai longuement et dis :
« Pensez-vous que les autres révélations répondent à cette question ? »
Dobson inclina la tête.
« Je crois qu'elles valent la peine d'être lues. J'espère que personne ne détruira le reste du Manuscrit
avant que nous n'ayons eu la chance de le lire.
— Comment le gouvernement péruvien a-t-il pu croire qu'il pouvait détruire un document si important
et s'en tirer sans dommage ?
— Oh, il le ferait en douce, le discours officiel étant tout simplement de nier l'existence du Manuscrit.
— La communauté scientifique ne prendrait-elle pas les armes ? »
II me regarda d'un air résolu.
« C'est ce qui est en train de se passer. C'est pour cela que je retourne au Pérou. Je représente dix
savants connus qui exigent la publication du Manuscrit original. J'ai écrit aux chefs des départements
ministériels concernés à Lima pour annoncer mon arrivée et demander leur coopération.
— Je vois, je suis curieux de connaître leur réponse.
— Il y aura sans doute des dénégations, mais au moins, ce sera un commencement de démarche
officielle. »
II se détourna, perdu dans ses pensées, et je regardai par le hublot. Je me dis que l'avion qui nous
hébergeait représentait quatre siècles de progrès ; nous avions beaucoup appris sur la manipulation des
ressources terrestres. Combien de gens, combien de générations fallait-il pour créer la matière et

l'intelligence nécessaires à l'existence de cet appareil ? Et combien passaient leur vie entière sur un seul
menu détail technique, sans jamais lever la tête ?
A cet instant, la période historique que j'avais évoquée avec Dobson me sembla s'intégrer pleinement à
ma conscience. Je pouvais voir clairement le millénaire comme s'il faisait partie de ma propre histoire.
Un millier d'années plus tôt, nous vivions dans un monde où Dieu et la spiritualité humaine étaient
définis clairement. Et nous l'avions perdu ou, mieux encore, nous ne nous étions pas satisfaits de cette
explication. Nous avions envoyé nos explorateurs et, parce qu'ils étaient restés longtemps absents, nous
nous étions laissé gagner par une préoccupation bien séculière, l'obsession du confort. Et le confort, nous
l'avions ! Nous avions découvert des minerais qu'on pouvait allier entre eux et qui produisaient des tas de
gadgets. Nous avions inventé des sources d'énergie, d'abord la vapeur, puis le gaz, l'électricité et la
fission atomique. Nous avions industrialisé la production agricole, la fabrication des produits
manufacturés et nous pouvions ainsi fabriquer des quantités considérables de biens matériels, rendant
nécessaire l'existence d'énormes réseaux de distribution.
Le besoin de progrès était le moteur de toutes ces découvertes ; l'individu recherchait la sécurité, en
attendant de connaître la vérité. Nous avions décidé de créer les conditions d'une vie plus agréable pour
nous et nos enfants, et en moins de quatre cents ans nos préoccupations matérielles avaient permis de
créer un monde où le confort pouvait être produit. Le problème était que notre folle quête du confort
avait laissé les systèmes naturels de notre planète pollués et au bord de l'effondrement. Il fallait
absolument arrêter tout ça.
Dobson avait raison. La seconde révélation rendait inévitable notre prise de conscience. Nous
atteignions un pic dans notre culture. Nous comprenions ce que des générations avaient collectivement
voulu faire, mais le fait de l'avoir compris nous laissait vides et ouverts à autre chose. Je pouvais presque
apercevoir la fin de l'époque moderne à mesure que s'approchait la fin du millénaire. Une obsession
vieille de quatre cents ans avait été satisfaite. Nous avions créé les conditions de la sécurité matérielle, et
voilà que nous étions pour ainsi dire arrêtés dans notre élan et que nous nous demandions pourquoi nous
l'avions recherchée.
Sur le visage des passagers qui m'entouraient, je pouvais lire encore les signes de la préoccupation
matérielle, mais je détectais déjà des signes différentiels. Combien d'entre eux, me demandai-je, avaient
déjà remarqué les coïncidences ?

L'avion piqua du nez et commença sa descente. On annonça l'atterrissage à Lima. J'indiquai à Dobson
le nom de mon hôtel et lui demandai le nom du sien. Ils n'étaient pas très éloignés l'un de 1’autre.
« Quels sont vos plans ? demandai-je.
— J'y ai bien réfléchi, répondit-il : en premier lieu, j'irai à l'ambassade américaine pour leur indiquer
les motifs de ma visite ; comme ça il y aura une trace.
— Excellente idée !
— Ensuite je rencontrerai le plus de scientifiques péruviens que je pourrai trouver. Ceux de l'université
de Lima m'ont déjà dit qu'ils ne savaient rien au sujet de ce Manuscrit, mais il doit y en avoir d'autres qui
travaillent sur des fouilles et qui accepteront peut-être de parler. Et vous ? Qu'allez-vous faire ?
— Je n'en sais rien. Cela vous ennuierait-il, m'enquis-je, si je vous accompagnais ?
— Pas du tout, j'allais vous le proposer. »
Ayant pris nos bagages après l'atterrissage, nous sommes convenus de nous retrouver plus tard à l'hôtel
de Dobson. Je sortis de l'aérogare et hélai un taxi dans la lumière faiblissante du crépuscule. L'air était
sec et le vent vif.
Mon taxi était à peine parti que je remarquai qu'un autre avait quitté sa file pour nous suivre à distance.
Il tourna aux mêmes croisements que nous et je pus distinguer une silhouette solitaire à l'arrière. Une
sourde inquiétude m'envahit. Je demandai au chauffeur, qui comprenait l'anglais, de ne pas se rendre

directement à l'hôtel, mais de rouler sans but précis un moment. Je lui dis que je m'intéressais aux
monuments. Il obéit sans commentaire. L'autre taxi nous suivit. Qu'allait-il se passer ?
Lorsque nous fûmes arrivés à mon hôtel, je demandai au chauffeur de rester dans la voiture ; j'ouvris la
portière et fis semblant de le payer. Le taxi suiveur s'était arrêté à quelque distance ; le passager était
descendu et s'était dirigé lentement vers l'entrée de l'hôtel. Je remontai dans le taxi et refermai la portière
en lui disant de démarrer. Comme nous nous éloignions, l'homme sortit dans la rue et nous regarda
jusqu'à ce que nous ayons disparu. Je pouvais distinguer les traits du chauffeur dans le rétroviseur. Il me
regardait attentivement, l'air tendu.
« Désolé, dis-je, j'ai décidé de changer d'hôtel. »
Je m'efforçai de sourire et lui indiquai l'hôtel de Dobson ; mais mon esprit se débattait devant l'autre
choix possible : rentrer à l'aéroport et prendre le premier avion pour les États-Unis.
Un pâté de maisons avant l'hôtel, je fis arrêter la voiture.
« Attendez-moi ici, je reviens tout de suite. »
Les rues étaient pleines de gens, surtout de Péruviens. Mais je remarquai quelques Américains et
Européens. La vue des touristes me rassura. A cinquante mètres de l'hôtel, je m'arrêtai. Quelque chose
était en train de se passer. Soudain, des coups de feu éclatèrent et des cris se firent entendre. Les gens
devant moi se jetèrent au sol, recouvrant tout le trottoir jusqu'à l'hôtel. Dobson courait vers moi, l'air
égaré, emporté par la panique. Des gens s'élançaient derrière lui. L'un d'eux tira en l'air et donna à
Dobson l'ordre de s'arrêter.
En s'approchant de moi, il me reconnut, et cria :
« Courez, courez, pour l'amour du ciel. »
Je me retournai et fonçai dans une ruelle, pris de panique moi aussi. Au bout, se dressait une clôture de
bois, haute d'environ deux mètres, qui fermait le passage. En l'atteignant, je bondis aussi haut que
possible, réussis à m'agripper et à passer le genou par-dessus la clôture. Au moment de sauter de l'autre
côté, je vis, dans la ruelle, Dobson qui s'enfuyait. Des coups de feu éclatèrent. Il trébucha et tomba. Je
poursuivis ma course folle, sautant pardessus des tas d'immondices et de vieux cartons. Je crus entendre
des pas derrière moi, mais n'osai pas me retourner. Plus loin, la ruelle rejoignait une rue elle aussi pleine
de gens qui ne semblaient pas du tout apeurés. En y parvenant, je jetai un coup d'œil en arrière, le cœur
battant à tout rompre. Il n'y avait personne. Je filai en marchant très vite pour me fondre dans la foule.
Pourquoi Dobson s'était-il enfui à toutes jambes ? me demandai-je. Avait-il été tué ? « Une seconde, une
seconde », me dit quelqu’un dans une sorte de murmure derrière moi. Je recommençai à courir, mais il
m'attrapa le bras et le bloqua. « Attendez une minute, dit-il, j'ai vu ce qui s'est passé, je cherche
seulement à vous aider.
— Qui êtes-vous ? dis-je en tremblant.
— Wilson James, je vous expliquerai tout plus tard. Ce qui est urgent pour le moment, c'est de ne pas
rester dans la rue. »
Son attitude calme et résolue m'inspira confiance et je décidai de le suivre. Nous remontâmes la rue et
pénétrâmes dans un magasin d'articles en cuir. Il fit un signe à un homme qui se tenait derrière le
comptoir et qui nous dirigea vers une arrière-salle qui sentait le moisi. Il ferma la porte et tira les rideaux.
C'était un homme d'une soixantaine d'années, mais qui en paraissait beaucoup moins. Une lueur de
jeunesse brillait dans son regard. Il avait la peau très brune et les cheveux noirs. Il semblait d'origine
péruvienne, mais parlait l'anglais avec un accent presque américain. Il portait un T-shirt bleu vif et une
paire de jeans.
« Vous serez en sécurité ici un moment, dit-il. Pourquoi vous pourchassaient-ils ? »
Je ne répondis pas.
« Vous êtes venu pour le Manuscrit, n’est-ce pas ?
— Comment le savez-vous ?
— Je suppose que l'homme qui était avec vous est ici pour la même raison, non ?
— Oui, il s'appelle Dobson, mais comment savez-vous que nous étions deux ?

— J'ai une chambre qui donne sur la ruelle. Je regardais par la fenêtre au moment où ils vous
poursuivaient.
— Est-ce qu'ils ont tué Dobson ? demandai-je, terrifié à l'idée d'une réponse peut-être positive.
— Je ne le sais pas, dit-il, je n'ai pas pu voir. Quand j'ai constaté que vous aviez réussi à vous enfuir,
j'ai filé dans l'escalier pour vous précéder. Je pensais pouvoir vous être utile.
— Pourquoi ? »
II sembla hésiter sur la réponse à donner. Puis il se fit chaleureux.
« Vous ne pouvez pas comprendre... j'étais là à la fenêtre et je repensai à un vieil ami... mort
aujourd’hui... mort parce qu'il pensait que le Manuscrit devait être porté à la connaissance du public.
Quand j'ai vu ce qui se passait, j'ai pensé que vous aviez besoin d'aide. »
II avait raison, je ne comprenais rien à son explication, mais je le croyais sincère ; j'allais lui poser une
autre question quand il dit :
« Nous pourrons continuer notre conversation plus tard, il vaut mieux chercher un endroit plus sûr.
— Attendez, Wilson, je veux seulement retourner aux Etats-Unis. Comment puis-je faire ?
— Appelez-moi Wil, dit-il. Je crois qu'il vous faut absolument éviter l'aéroport, en tout cas pendant un
moment. S'ils continuent à vous rechercher, ils sont sûrs de vous y trouver. J'ai des amis à la campagne,
ils vous cacheront. Il y a d'autres moyens de quitter le Pérou que l'avion. Quand vous le voudrez, ils vous
diront comment faire. »
II ouvrit la porte et scruta l'intérieur du magasin, puis sortit dans la rue pour s'assurer qu'il n'y avait
aucun danger. Il revint et me fit signe de le suivre. Nous avons marché en direction d'une Jeep bleue qu'il
m'avait indiquée ; en y montant, je vis, sur le siège arrière, de la nourriture, des tentes et des sacs bien
préparés comme pour un long voyage.
Nous avons roulé en silence, et je me suis détendu sur mon siège pour réfléchir. J'avais l'estomac noué.
Tout cela était trop inattendu... Et si j'avais été arrêté et jeté dans une geôle péruvienne ou tué de sangfroid ? Il fallait que j'analyse la situation. Je n'avais pas de vêtements de rechange, mais j'avais conservé
une carte de crédit et de l'argent, et je faisais toujours confiance à Wil, sans raison précise.
« Qu'est-ce que vous et... comment s'appelle-t-il... Qu'est-ce que vous aviez donc fait pour que ces gens
vous poursuivent ? demanda soudain Wil.
— Rien que je sache, répondis-je. J'ai fait la connaissance de Dobson dans l'avion, c'est un historien qui
venait ici en mission officielle pour faire des recherches sur le Manuscrit ; il représente un groupe de
scientifiques. »
Wil parut surpris.
«Le gouvernement était informé de sa visite ?
— Oui, il avait écrit à plusieurs ministères pour demander leur collaboration. Je ne peux pas croire
qu'ils aient voulu l'arrêter. Il n'avait même pas sur lui de copie du texte.
— Il a une copie du Manuscrit ?
— Une copie des deux premières révélations.
— J'ignorais qu'il y avait des copies aux Etats-Unis. D'où les tient-il ?
— Au cours d'un voyage précédent, quelqu'un lui a parlé d'un prêtre qui connaissait le Manuscrit. Il n'a
pas pu rencontrer le prêtre, mais il a trouvé les textes cachés derrière sa maison. »
Wil se rembrunit.
« José, dit-il.
— Qui ?
— C'est l'ami dont je vous ai parlé, celui qui a été tué. Il voulait faire connaître le Manuscrit dans le
monde entier.
— Que lui est-il arrivé ?
— Il a été assassiné. On ne sait pas par qui. Son cadavre a été retrouvé dans une forêt à des kilomètres
de chez lui. Mais je suis obligé de croire que ses meurtriers étaient ses ennemis.
— Le gouvernement ?
— Certaines personnes des milieux officiels de l'État et de l'Église.

— L'Église prendrait de tels risques ?
— Peut-être. L'Église est secrètement opposée au Manuscrit. Quelques prêtres isolés le comprennent et
propagent ses idées. Mais ils doivent être prudents ! José en parlait sans précautions à tous ceux qui
posaient des questions. Je lui ai répété bien des fois d'être plus nuancé, de ne plus donner de copies à
n'importe qui. Il me répondait qu'il ne faisait que son devoir.
— Quand le Manuscrit a-t-il été découvert ?
— Il a été traduit pour la première fois voilà trois ans. Mais personne ne sait quand il a été découvert.
L'original a traîné plusieurs années chez les Indiens, je pense, jusqu'à ce que José le découvre. Il l'a fait
traduire en cachette. Bien sûr, quand l'Église a découvert son contenu, elle a tout fait pour le faire
disparaître. Nous n'en avons plus que des copies. Nous croyons qu'ils ont détruit l'original. »
Wil s'était dirigé vers l'est de la ville, et nous traversions une zone d'irrigation sur une chaussée à deux
voies très étroite ; nous sommes passés devant plusieurs cabanes en bois puis sommes arrivés devant une
grande prairie entourée de clôtures de belle qualité.
« Est-ce que Dobson vous a parlé des deux premières révélations ?
— De la seconde. Une amie m'avait parlé de la première. Elle avait rencontré un prêtre, José sans
doute.
— Et vous comprenez ces deux révélations ?
— Oui, je crois.
— Comprenez-vous que les rencontres fortuites ont un sens caché ?
— On dirait que tout ce voyage que je viens de faire n'a été qu'une suite de coïncidences.
— C'est ce qui arrive quand vous êtes éveillé et que vous vous reliez à l'Énergie.
— Quand je me relie ? »
Wil sourit.
« C'est expliqué plus loin dans le Manuscrit.
— Je voudrais en savoir plus.
— Plus tard », fit-il en m'indiquant, d'un hochement de tête une allée de gravier.
Trente mètres plus loin se dressait une modeste maison de bois. Wil arrêta la voiture sous un grand
arbre à droite de la maison et stoppa le moteur.
« Mon ami travaille pour le compte d'une grande propriété agricole qui possède l'essentiel de la terre
par ici, et il loge dans cette maison. Il est très puissant, et il est à fond pour le Manuscrit. Vous serez en
parfaite sécurité chez lui. »
Une lumière s'alluma sous le porche, et un homme assez courtaud, visiblement un Péruvien, se
précipita vers nous avec un large sourire, en criant quelque chose en espagnol d'un air enthousiaste. Il
donna une petite tape affectueuse dans le dos de Wil à travers la vitre baissée de la voiture et me lança un
coup d'œil amical. Wil lui demanda de s'exprimer en anglais et me présenta.
« II a besoin d'un peu d'aide, lui dit-il, il veut rentrer aux États-Unis, mais il lui faut se montrer très
prudent. Je crois que je vais vous le confier. »
L'homme regarda Wil.
« Vous allez repartir à la chasse de la neuvième révélation, n’est-ce pas ?
— Oui », acquiesça Wil, sautant à bas de la Jeep.
J'ouvris la portière et suivis Wil et son ami qui se dirigeaient vers la maison en se disant des choses que
je ne pouvais pas entendre. Lorsque je les rejoignis, l'homme déclarait :
« Je vais mettre en train les préparatifs », puis il s'éloigna. Wil se tourna vers moi.
« Que voulait-il dire quand il vous a parlé de la neuvième révélation ? lui demandai-je.
— Il existe une partie du Manuscrit qu'on n'a pas retrouvée. Il y a huit révélations dans l'original, mais
on y mentionne une neuvième. Bien des gens l'ont recherchée en vain.
— Savez-vous où elle se trouve ?
— Non, pas vraiment.
— Alors, comment comptez-vous vous y prendre ? »

Wil sourit.
« De la même manière que José s'y est pris pour trouver les huit premières. Comme vous pour trouver
les deux premières avant de me rencontrer. Si on peut relier et fabriquer assez d'énergie, des coïncidences
se produisent de plus en plus souvent.
— Dites-moi comment faire... De quelle révélation s’agit-il ? »
Wil me regarda comme pour évaluer mon niveau de compréhension.
« Pour se relier à l'énergie, il ne suffit pas d'une révélation, il les faut toutes. Souvenez-vous, dans la
seconde, de la description des explorateurs envoyés dans le monde pour découvrir le sens de la vie avec
une méthode scientifique : ils ne revenaient pas tout de suite, n’est-ce pas ?
— Non.
— Eh bien, les autres révélations représentent les réponses qui finissent par revenir. Mais elles ne
procèdent pas seulement de la science institutionnelle. Elles surgissent de nombreux points de vue très
différents. Les découvertes de la physique, de la psychologie, du mysticisme et de la religion se fondent
les unes aux autres pour former une synthèse nouvelle basée sur la perception des coïncidences.
« Nous approfondissons le sens de ces coïncidences, comprenons leur mode de fonctionnement, et ainsi
nous reconstruisons morceau par morceau une vision nouvelle de la vie, révélation par révélation.
— Alors je veux apprendre tout de chaque révélation ; pouvez-vous me les expliquer avant de partir ?
— Non, je me suis aperçu que ce n'est pas comme cela que ça marche. Vous devez découvrir chacune
d'elles de manière différente.
— Comment ?
— Tout simplement, ça se produit... Il ne servirait à rien de vous le dire. Vous pourriez bien posséder
toute l'information nécessaire sur chacune d'elles sans avoir les révélations. Il vous faut les découvrir au
cours de votre propre vie. »
Nous nous sommes regardés en silence, et Wil a souri. Parler avec lui me donnait une incroyable
énergie.
« Pourquoi partir maintenant à la recherche de la neuvième ?
— Parce que c'est le moment. J'ai été guide ici, je connais bien le terrain et je comprends les huit
premières. Avant de vous voir courir dans la ruelle, en pensant à José, j'avais déjà pris la décision de
retourner dans le Nord. C'est là que je trouverai la neuvième révélation. J'en suis sûr. Et je ne rajeunis pas
tous les jours... D'ailleurs, je me suis vu en songe la découvrant et accomplissant son message ; je sais
que c'est la plus importante, qu'elle met toutes les autres en perspective et qu'elle nous révèle le vrai sens
de la vie. »
II s'interrompit, l'air grave.
« Une demi-heure plus tôt, je serais parti avec le sentiment diffus d'avoir oublié quelque chose. C'est
justement à cet instant que vous êtes apparu dans la ruelle. »
Nous nous sommes regardés longuement sans rien dire.
«Pensez-vous que je doive vous suivre ?
— Et vous ?
— Je ne sais pas », fis-je en hésitant.
J'étais en proie à des sentiments confus : mon voyage à Lima, Charlène, Dobson, Wil, tout cela se
bousculait dans ma tête. J'étais venu ici pour satisfaire une vague curiosité, et voilà que j'étais obligé de
vivre caché comme un fugitif involontaire qui ne connaissait même pas l'identité de ses poursuivants. Et
le plus étrange, c'est qu'à cet instant, au lieu de me sentir terrifié, j'étais plutôt excité et tendu vers
l'avenir. J'aurais dû logiquement rassembler toute mon énergie pour rentrer chez moi, mais j'avais très
envie d'accompagner Wil vers ce qui ne pouvait être qu'un danger plus grand encore.
Plus je réfléchissais aux solutions qui s'offraient à moi et plus je voyais qu'il n'y avait en réalité pas
d'alternative. La seconde révélation avait mis un terme à la possibilité pour moi de revenir à mes
préoccupations anciennes. Si je voulais rester en éveil, il fallait aller de l'avant.
« Je vais passer la nuit ici, dit Wil, comme ça vous avez jusqu'à demain matin pour vous décider.
— Ma décision est déjà prise. Je vous suis. »

3
UNE QUESTION D'ÉNERGIE

Nous nous sommes levés de bonne heure et avons roulé vers l'est toute la matinée sans pratiquement
échanger une parole. Wil m'avait dit que nous traverserions les Andes vers une région appelée la Haute
Forêt, un secteur de piémont couvert d'une végétation touffue, mais il n'en avait pas dit plus.
Je lui avais posé plusieurs fois des questions sur ses origines et sur notre destination, mais il m'avait
poliment éconduit en indiquant qu'il voulait rester très attentif en conduisant. J'avais fini par me taire et
regarder le paysage. Le spectacle naturel des pics montagneux était superbe.
Vers midi, alors que nous avions atteint la dernière crête, nous nous sommes arrêtés sur une aire de
stationnement dominant les vallées pour manger quelque chose sans descendre de la Jeep et contempler
le paysage un peu désolé. De l'autre côté de la vallée on voyait des collines plus basses, couvertes de
végétation très dense. Wil me dit que nous passerions la nuit à la résidence Viciente, une ancienne
demeure du XIXe siècle, autrefois bien de l'Église catholique. Un de ses amis en était aujourd'hui le
propriétaire, m'expliqua-t-il ; il l'avait transformée en centre de conférences et de réunions d'affaires.
Après cette mince explication, nous avons démarré de nouveau en silence. Une heure plus tard, nous
sommes arrivés à Viciente et avons pénétré dans la propriété par un imposant portail de pierre barré par
une grille de métal, avant de nous engager sur une allée gravillonnée très étroite. Je posai de nouveau
quelques questions précises à Wil sur Viciente et les raisons de notre visite ici, mais Wil les écarta de la
même manière que le matin, non sans suggérer cependant que je contemple le paysage.
La beauté des lieux me frappa instantanément. Nous étions entourés de prairies et de vergers colorés, et
l'herbe y paraissait inhabituellement verte et vigoureuse. Elle poussait même jusque sous les chênes
géants qui se dressaient tous les trente ou quarante mètres dans les prés. Quelque chose me paraissait
extraordinaire dans ces arbres, mais j'étais incapable de dire quoi.
Deux kilomètres plus loin, la route tournait vers l'est et commençait à monter. Au sommet se trouvait la
résidence Viciente, une énorme bâtisse de style colonial espagnol construite en pierre grise et bois teinté.
Elle pouvait bien avoir cinquante chambres ; une vaste galerie couverte longeait le mur sud dans son
entier. Tout autour de la maison, des chênes géants dominaient des plates-bandes de plantes exotiques et
des allées soignées, bordées de fougères et de fleurs. Des groupes de gens discutaient tranquillement sous
la galerie et au milieu des arbres.
En sortant de la voiture, Wil s'attarda un moment pour admirer la vue. Au-delà de la maison, vers l'est,
la colline s'abaissait graduellement jusqu'à devenir une petite plaine couverte de prairies et de forêts. Une
nouvelle ligne de collines bleutées apparaissait au loin.
« Je vais aller vérifier qu'il y a bien des chambres pour nous, m'informa Wil. Faites donc un petit tour.
Ça va vous plaire.
— Il faudrait être difficile. »
En s'éloignant, il se retourna et me recommanda :
« Surtout ne manquez pas les jardins botaniques. Je vous retrouverai au dîner. »
Wil avait manifestement une raison pour me laisser seul, mais cela m'était égal. Je me sentais très bien,
et pas du tout anxieux. Il m'avait dit que le gouvernement ne faisait pas surveiller Viciente bien que le
Manuscrit y fût souvent discuté, parce que le domaine rapportait beaucoup de dollars à l'État.
Plusieurs grands arbres et une allée se dirigeant vers le sud m'attirèrent. Les arbres cachaient une petite
porte métallique, suivie d'un escalier de pierre conduisant à une prairie pleine de fleurs. Au loin se
trouvaient un verger et une forêt. A la porte, je m'arrêtai pour admirer le spectacle.
« C'est merveilleux, non ? » dit une voix derrière moi.
Je me retournai prestement. Une femme proche de la quarantaine, portant un sac à dos, me regardait.

« Oui, je n'ai jamais rien vu de pareil. »
Nous avons contemplé un moment les terrasses, les plantes tropicales et les champs, et je lui ai
demandé :
« Sauriez vous par hasard où sont les jardins botaniques ?
— Bien sûr, c'est là que je vais, suivez-moi. »
Nous nous sommes présentés l'un à l'autre, avons descendu l'escalier et suivi le sentier manifestement
très utilisé. Elle s'appelait Sarah Lorner, avait les cheveux couleur sable, les yeux bleus, et on aurait pu la
trouver un peu gamine d'aspect si elle n'avait pas eu l'air si sérieux. Nous avons marché plusieurs minutes
en silence.
« Est-ce votre première visite ici ? me demanda-t-elle.
— Oui, je ne connais presque rien de cet endroit
— Moi, j'y suis venue plusieurs fois depuis un an, donc je peux vous éclairer. Il y a environ vingt ans,
la résidence est devenue célèbre pour ses rencontres scientifiques internationales. Surtout des
associations de physiciens et de biologistes. Et il y a quelques années... »
Elle hésita un peu, me regarda, et continua :
« Avez-vous entendu parler du Manuscrit trouvé au Pérou ?
— Oui, et aussi des deux premières révélations. »
J'avais envie de lui confier mon engouement, mais je me retins, n'étant pas sûr de pouvoir lui faire
entièrement confiance.
« C'est ce que je pensais, dit-elle, il me semblait que vous étiez en train de puiser de l'énergie ici. »
Nous avons traversé un pont de bois qui franchissait un torrent.
« Quelle énergie ? » demandai-je.
Elle s'arrêta, et s'appuyant sur la rambarde de bois, précisa :
« Savez-vous quelque chose de la troisième révélation ?
— Rien.
— Elle décrit une compréhension nouvelle du monde physique. Elle dit que les humains vont
apprendre à percevoir une forme d'énergie autrefois invisible. La résidence Viciente est devenue le point
de rencontre des scientifiques qui s'intéressent à l'étude de ce phénomène.
— Donc les savants croient à la réalité de cette énergie. »
Elle se retournait pour traverser le pont.
« Certains seulement, dit-elle, et nous prenons des coups pour ça !
— Alors vous êtes scientifique ?
— J'enseigne la physique dans une petite université du Maine.
— Alors pourquoi certains scientifiques ne sont-ils pas d'accord avec vous ?
Elle se tut quelques instants, perdue dans ses pensées.
« II faudrait que vous connaissiez l'histoire de la science », répondit-elle en me jetant un coup d'œil
latéral pour voir si je voulais poursuivre sur ce sujet. J'approuvai d'un signe de tête.
« Pensez à la seconde révélation quelques instants. Après la chute du monde médiéval, nous, les
Occidentaux, avons compris que nous vivions dans un monde inconnu. En cherchant à comprendre la
nature de l'univers, nous savions qu'il fallait séparer les faits des superstitions. Nous, les scientifiques,
avons dû adopter une attitude particulière connue sous le nom de doute scientifique, qui exige une preuve
indubitable pour toute affirmation sur le monde physique. Toute théorie indémontrable était écartée.
« Dieu sait, reprit-elle, que cette attitude nous a réussi avec tout ce qui est physique, les rochers, les
corps solides, les arbres, tout ce que tout un chacun peut percevoir, même s'il doute. Nous sommes allés à
la découverte et avons baptisé chaque chose, cherchant à comprendre comment tout s'emboîtait. Nous
avons fini par conclure que tout était régi par une loi naturelle, que tout avait une cause physique
directe. »
Elle me sourit.

« Vous voyez, les savants n'ont pas été différents des autres... Nous avons décidé comme tous les autres
de chercher à dominer le monde où nous vivions. L'idée était de parvenir à une compréhension du monde
qui le rendrait plus sûr, le doute nous maintenait concentrés sur des problèmes concrets. »
Nous avions suivi le sentier sinueux qui menait du pont à une petite prairie et vers une zone de
bosquets.
« Grâce à cette attitude, la science a éliminé progressivement le doute et le bizarre de ce monde.
Comme Newton, nous avons pensé que le monde était une énorme machine fonctionnant de manière
prévisible. Parce que c'était tout ce que nous pouvions prouver. Des événements survenant
concomitamment avec d'autres mais sans lien causal direct avec eux étaient réputés survenir par pur
hasard.
« C'est alors que se placent deux séries de recherches qui allaient ouvrir nos yeux à de nouveaux
mystères de l'univers. On a beaucoup écrit depuis deux décennies sur la révolution en physique, mais les
vrais changements sont dus aux découvertes de la mécanique quantique et à Albert Einstein.
« Toute la vie d'Einstein a été consacrée à montrer que ce que nous percevons comme de la matière
dure n'est pour l'essentiel que de l'espace vide traversé par un courant d'énergie. Cela est valable pour nos
propres corps. Et la physique quantique, quant à elle, a découvert que, si nous considérons ces courants
d'énergie à des échelles de plus en plus petites, des résultats spectaculaires s'ensuivent. Des expériences
ont montré que si l'on découpe des petits « fragments » d'énergie, ceux qu'on appelle des particules
élémentaires, et qu'on les observe, le fait de les observer suffît à modifier le résultat de l'observation,
comme si ces particules subissaient l'influence du résultat attendu par l'expérimentateur. Cela est vrai
même si des particules apparaissent dans des endroits où elles ne devraient pas se trouver, selon les lois
de l'univers telles que nous les connaissons : en deux endroits en même temps, en avant ou en arrière
dans le temps, etc. »
Elle s'arrêta pour m'observer.
« En d'autres termes, le fond même de l'univers, à sa source, ressemble à une sorte d'énergie pure,
malléable selon les intentions humaines, d'une manière qui pose un défi à notre vieille explication
mécaniste du monde, comme si notre intention, notre attente, faisaient que l'énergie coule dans le monde
et affecte d'autres systèmes d'énergie. Ce qui est exactement ce que la troisième révélation nous amène à
croire. »
Elle hocha la tête.
« Malheureusement, la plupart des scientifiques ne prennent pas cette théorie au sérieux. Ils restent
sceptiques et attendent que nous la démontrions.
— Hé, Sarah ! Nous sommes là », héla une voix lointaine.
A droite, à cinquante mètres entre les arbres, une silhouette apparut. Sarah me regarda.
« II faut que j'aille discuter avec ces types quelques minutes. J'ai une traduction de la troisième
révélation sur moi. Si vous voulez, installez-vous quelque part et lisez-en un peu avant que je ne
revienne.
— Avec plaisir. »
Elle tira un dossier de son sac à dos, me le tendit et s'éloigna.
Je cherchai des yeux un endroit pour m'installer. Le sol forestier était épais, couvert de buissons et un
peu spongieux. Mais à l'est le sol se redressait vers une petite éminence. Je me dirigeai dans cette
direction.
Au sommet du tertre, je fus frappé de stupeur. C'était un nouveau spectacle d'une beauté indescriptible.
Les chênes étaient espacés d'une quinzaine de mètres et leurs branches étaient entrelacées au sommet des
arbres, de sorte que l'on marchait sous un dôme continu. Sur le sol poussaient des plantes tropicales aux
feuilles immenses, de plus d'un mètre de hauteur. Ces plantes étaient parsemées de fougères et de
buissons splendides couverts de fleurs blanches. Je trouvai un endroit sec et m'assis, humant l'odeur du
sol et le parfum des fleurs.
J'ouvris le dossier et commençai la lecture de la traduction. Une brève introduction expliquait comment
la troisième révélation apportait une vue nouvelle de l'univers physique. C'était ce que m'avait exposé

Sarah. Vers la fin du second millénaire, prédisait le texte, les hommes découvriraient une énergie
nouvelle, qui était à la base de toutes choses, nous compris, et qui en émanait.
Je réfléchis à cette idée quelques instants avant de tomber sur un passage qui me fascina : le Manuscrit
disait que la perception humaine de cette énergie commence par une sensation augmentée de la beauté.
Pendant que j'y pensais, le bruit de pas sur le sentier attira mon attention, et je vis Sarah à l'instant même
où elle levait les yeux vers le tertre et me repérait.
« C'est formidable ici, dit-elle en me rejoignant. Êtes-vous arrivé au passage sur la beauté ?
— Oui, mais je ne suis pas certain d'avoir bien compris.
— Plus loin dans le texte, il y a des détails complémentaires. Mais je vous dis juste ceci : la perception
de la beauté est une sorte de baromètre qui annonce à chacun de nous s'il est prêt ou non à percevoir
l'énergie. C'est clair, parce que, si vous observez cette énergie, vous verrez qu'elle fait partie du même
continuum que la beauté.
— On dirait que vous la voyez », dis-je.
Elle me regarda sans la moindre trace d'embarras.
« Oui, je la vois... mais le bénéfice le plus immédiat pour moi a été une appréciation beaucoup plus
profonde de la beauté.
— Comment cela marche-t-il ? La beauté n'est-elle pas toute relative ? »
Elle secoua la tête.
« Les choses que nous jugeons belles peuvent être de nature différente, mais les caractéristiques que
nous attribuons aux beaux objets sont semblables. Réfléchissez-y. Lorsque quelque chose nous semble
beau, sa couleur, son volume, sa présence se trouvent amplifiés, non ? Ça se détache, ça brille, ça irradie
presque à côté de la tristesse des autres objets. »
J'approuvai d'un signe.
« Regardez cet endroit, poursuivit-elle, je sais qu'il vous emballe, parce qu'il nous emballe tous. Ce
coin frappe la vue ! Les couleurs et les formes semblent magnifiées. Eh bien, au stade immédiatement
suivant de la perception, vous verrez un champ d'énergie planer sur chaque chose. »
J'ai dû paraître stupéfait, car elle ajouta :
« Je crois que nous devrions marcher vers les jardins ; ils sont à moins d'un kilomètre vers le sud. Je
pense qu'ils vous intéresseront. »
Je la remerciai d'avoir pris la peine de m'expliquer le Manuscrit, à moi qu'elle n'avait jamais vu, et de
me guider à travers Viciente. Elle haussa les épaules.
« Vous me paraissez avoir de l'intérêt pour ce que nous essayons de faire ici, expliqua-t-elle, et nous
savons tous que nous sommes engagés ici dans un vaste effort d'information. Pour que ces recherches se
poursuivent, il faut que les États-Unis et le reste du monde en entendent parler. Les autorités locales ne
nous ont pas en odeur de sainteté. »
Une voix s'exclama derrière nous : « S'il vous plaît !»
Nous nous retournâmes pour apercevoir trois hommes qui se dirigeaient rapidement vers nous sur le
sentier. Ils paraissaient avoir tous trois la quarantaine bien sonnée et étaient vêtus avec recherche.
« L'un de vous pourrait-il me dire où sont les jardins botaniques ? demanda le plus grand des trois.
— Et pourriez-vous me dire ce que vous faites ici ? dit Sarah en retour.
— Mes collègues et moi sommes autorisés par le propriétaire des lieux à visiter les jardins et à parler
avec qui voudra bien des prétendues recherches qui sont pratiquées ici. Nous appartenons à l'université
du Pérou.
— On dirait que vous êtes en désaccord avec nos découvertes, dit Sarah en souriant, cherchant
visiblement à détendre l'atmosphère.
— Absolument ! dit l'un des trois. Nous pensons qu'il est stupide de prétendre qu'on peut soudainement
observer une mystérieuse énergie là où personne ne l'a jamais vue auparavant.
— Et avez-vous fait l'essai vous-même ? » interrogea Sarah.
L'homme feignit de n'avoir pas entendu et demanda de nouveau :
« Pouvez-vous nous indiquer la direction des jardins ?

— Bien sûr. A une centaine de mètres, vous verrez un sentier qui va vers l'est, suivez-le et, environ
cinq cents mètres plus loin, vous y serez.
— Merci, dit le plus grand alors qu'ils reprenaient leur marche à toute vitesse.
— Vous les avez envoyés dans la mauvaise direction.
— Pas vraiment, il y a d'autres jardins aussi dans ce secteur-là, et les gens qui s'y trouvent sont mieux
préparés à discuter avec des sceptiques de leur espèce. Nous voyons des gens comme ça de temps à autre
ici, pas seulement des scientifiques, mais de simples curieux, qui ne comprennent pas le premier mot de
ce que nous faisons... ce qui en dit long sur la difficulté que nous avons à nous comprendre entre
scientifiques !
— Que voulez-vous dire ?
— La vieille attitude sceptique, comme je vous l'ai expliqué, avait des avantages quand on explorait les
phénomènes visibles de l'univers, ou les arbres, les orages, etc. Mais il existe un autre groupe de
phénomènes observables, plus subtils, et impossibles à étudier si on refuse de suspendre ou de mettre
entre parenthèses son scepticisme pour rechercher tous les moyens imaginables de les observer. Une fois
que ces phénomènes sont perçus, il n'y a plus qu'à retourner à sa rigueur scientifique.
— Très intéressant », conclus-je.
Devant nous, la forêt s'interrompait, et j'aperçus des dizaines de lopins cultivés, voués chacun à la
culture d'une plante différente. La plupart paraissaient être des plantes alimentaires, de la banane à
l'épinard. Sur la bordure est de chaque parcelle une large allée de gravier s'allongeait vers le nord en
direction de ce qui semblait être une route ouverte au public. Trois petits hangars métalliques étaient
disposés le long de l'allée et quatre ou cinq personnes travaillaient près de chacun d'entre eux.
— Je vois là quelques amis, dit Sarah en montrant du doigt le hangar le plus proche. Allons-y, je
voudrais vous les présenter. »
Sarah me présenta à trois hommes et une femme, tous impliqués dans les recherches. Les hommes ne
s'éternisèrent pas et s'excusèrent pour aller reprendre leur travail. La femme, une biologiste prénommée
Marjorie, semblait avoir du temps pour bavarder. Je me tournai vers elle.
« Quelles recherches faites-vous exactement ici ?»
Elle parut, un instant, surprise, puis se reprit et dit en souriant :
« Pas facile de savoir par où commencer. Connaissez-vous le Manuscrit ?
— Le début seulement. Je viens de commencer la troisième révélation.
— Eh bien, c'est justement la raison de notre présence ici. Venez, suivez-moi. »
Nous avons contourné le hangar pour nous rendre près d'un parc de haricots, que je trouvai
particulièrement vigoureux, sans trace aucune de maladie ni présence d'insectes. Les plants poussaient
dans une sorte d'humus très léger, chacun étant assez éloigné de ses voisins pour que les feuilles ne se
touchent pas. Elle indiqua d'un geste le plant le plus proche.
« Nous avons considéré chacun de ces plants comme un système énergétique complet et avons analysé
tout ce qu'il lui fallait pour grandir : le sol, les composants, la lumière, l'eau. Nous avons découvert que
l'écosystème total de chaque plant ne formait qu'un seul et même organisme, et que l'atteinte d'un seul de
ses éléments avait un impact sur l'ensemble. »
Elle hésita avant d'ajouter :
« L'essentiel, c'est qu'une fois cette approche sur les relations énergétiques entreprise, nous avons
constaté des résultats extraordinaires. Les plants dans notre échantillon n'étaient pas remarquablement
plus grands mais, selon les critères nutritionnels classiques, ils étaient beaucoup plus riches.
— Comment avez-vous pu mesurer cela ?
— Ils contenaient plus de protéines, d'hydrates de carbone, de vitamines et de sels minéraux. »
Elle me regarda d'un air enthousiaste.
« Mais là n'a pas résidé la plus spectaculaire de nos découvertes. Nous avons trouvé que c'étaient les
plants dont un humain s'occupait le plus qui étaient les plus forts.
— Que voulez-vous dire par s'occupait le plus ?

— Eh bien, vous savez, remuer le sol chaque jour, les vérifier, etc. Nous avons fait une expérience avec
un segment de contrôle, une partie des plants étant laissés à eux-mêmes. Le résultat a été confirmé. Et en
plus, nous avons engagé un chercheur à qui nous avons demandé non seulement de s'occuper des plants,
mais de leur enjoindre mentalement de grandir. Il s'asseyait parmi eux, les regardait intensément et
pensait avec force à leur croissance.
— Et le résultat...?
— Ils ont grandi significativement plus vite et ils étaient plus forts.
— Mais c'est incroyable !
— Oui... »
Elle s'interrompit pour observer un vieil homme, la soixantaine dépassée, qui s'approchait de nous.
« Ce monsieur est un micronutritionniste, dit-elle à voix basse, il est venu pour la première fois ici il y
a un an et a aussitôt demandé un congé sabbatique à l'université de l'État de Washington. C'est le
professeur Hains, il est l'auteur d'études très connues. »
Je lui fus présenté. C'était un homme de haute taille, aux cheveux noirs, grisonnant aux tempes. A la
demande de Marjorie, le professeur nous donna un résumé de ses recherches. Il s'intéressait au
fonctionnement des organes du corps humain, mesuré par des tests de laboratoire très pointus, et tout
particulièrement à l'influence de la qualité de la nourriture consommée.
Ce qui le fascinait le plus était le résultat d'une étude en particulier, qui montrait que, si les plantes très
riches en éléments nutritifs qui croissaient à Viciente augmentaient fortement l'efficacité du corps
humain, l'augmentation était très supérieure à ce que la somme des nutriments pouvait produire sur le
corps humain. Un facteur inhérent à la structure de la plante elle-même induisait cette conséquence
toujours inexpliquée.
Je regardai Marjorie, et dis :
« Donc, le fait de s'intéresser à ces plantes leur a donné quelque chose qui fortifie l'homme en retour ?
Est-ce cela l'énergie mentionnée dans le Manuscrit ? »
Marjorie regarda le professeur. Avec un demi-sourire, il répondit :
« Je ne le sais pas encore. »
Je l'interrogeai sur ses futures recherches, et il me répondit qu'il voulait créer une réplique des jardins
botaniques de Viciente dans l'État de Washington aux États-Unis. Son objectif était d'instaurer des
recherches à long terme pour voir si les consommateurs de ces légumes et fruits auraient globalement
plus d'énergie et une meilleure santé sur une longue période. Pendant qu'il parlait, je ne pouvais
m'empêcher de jeter de temps en temps un coup d'œil à Marjorie. Soudain, je la trouvai incroyablement
belle ; son corps me parut plus long et plus mince, malgré ses jeans et son T-shirt fatigués. Elle avait les
yeux marron foncé et la peau bronzée, et ses boucles retombaient sur son visage.
Je ressentis un grand attrait pour elle, et à cet instant même elle se tourna vers moi, me fixa dans les
yeux et recula d'un pas.
« Je dois rencontrer quelqu'un, dit-elle, je vous reverrai peut-être plus tard. » Elle salua Hains, me lança
un timide sourire, contourna le hangar et s'engagea dans le sentier.
Après quelques minutes de conversation avec le professeur, je pris congé et me dirigeai vers l'endroit
où se tenait Sarah. Animée par une intensité manifeste, elle parlait toujours avec l'un des chercheurs,
mais elle ne me quitta pas des yeux tandis que je m'avançais. Son interlocuteur sourit, remit de l'ordre
dans ses papiers et pénétra dans le bâtiment.
« Alors, vous avez fait des découvertes ? me dit Sarah.
— Oui, répondis-je d'un ton distrait, on dirait que ces chercheurs font vraiment des choses
intéressantes. »
Je regardais le sol lorsqu'elle dit :
« Quand Marjorie vous a-t-elle quitté ? »
En la regardant, je vis un petit sourire amusé sur son visage.
« Elle m'a dit qu'elle avait quelqu'un à voir.
— L'avez-vous poussée à partir ? » dit-elle en souriant franchement.

Je ris.
« Sans doute, sans doute. Mais je ne lui ai rien dit.
— Ce n'était pas la peine, dit-elle. Marjorie a détecté un changement dans votre champ. C'était évident.
Je m'en rendais compte même d'ici.
— Un changement dans mon quoi ?
— Dans le champ énergétique qui entoure votre corps. La plupart d'entre nous ici avons appris à les
distinguer, en tout cas dans certains contextes. Lorsqu'une personne a une pulsion sexuelle, son champ
énergétique devient ondulatoire et lance des ondes en direction de la personne qui est l'objet de la
pulsion. »
Cela me parut complètement fou, mais, avant même que j'aie pu formuler le moindre commentaire,
plusieurs personnes qui sortaient du hangar nous interrompirent.
« C'est l'heure des projections énergétiques, dit Sarah, vous ne voulez sûrement pas manquer ça. »
Nous avons suivi quatre jeunes étudiants jusqu'à une planche de plants de maïs ; en m'approchant, je
vis que la planche était en réalité subdivisée en deux parties égales, d'environ cinq mètres carrés ; dans
l'une les plants mesuraient soixante centimètres, dans l'autre à peine la moitié. Les quatre hommes se
dirigèrent vers les plus grands plants, puis s'assirent, chacun occupant l'un des coins de la planche et
tourné vers l'intérieur. Sur un mouvement de l'un d'entre eux, ils se mirent à regarder fixement les plants ;
le soleil tardif de cette fin d'après-midi brillait derrière moi, baignant les planches d'une lumière douce et
presque ambrée, mais les bois restaient sombres au loin. Les plants et les étudiants se détachaient
nettement sur ce fond sombre. Sarah était debout près de moi.
« C'est parfait, dit-elle, regardez ! Vous voyez ?
— Je vois quoi ?
— Ils projettent leur énergie sur les plants. »
Je fixai la scène intensément, mais ne vis rien.
« Je ne vois rien du tout.
— Alors, accroupissez-vous, dit Sarah, et regardez bien l'espace entre les plants et les étudiants. »
Un bref instant, je crus voir une sorte de petite lumière, mais conclus que ce n'était qu'une image
rémanente, ou que j'étais victime d'une illusion. J'essayai encore, puis renonçai.
« Rien à faire », dis-je.
Sarah me donna une tape affectueuse sur l'épaule.
« Ne vous en faites pas pour ça. C'est la première fois qui est la plus difficile ; il faut apprendre à
modifier sa manière de regarder. »
L'un des étudiants nous a jeté un coup d'œil, a mis un doigt sur ses lèvres, et nous sommes partis
aussitôt vers le hangar.
« Devez-vous rester longtemps à Viciente ? me demanda Sarah.
— Sans doute pas, la personne que j'accompagne recherche la partie manquante du Manuscrit. »
Elle parut surprise.
« Je croyais qu'on avait tout trouvé, mais je me trompe peut-être. J'ai été tellement prise par la partie
qui concerne mon travail que je n'ai pas pris le temps de lire le reste attentivement. »
Je mis soudain la main dans ma poche de pantalon, inquiet d'avoir peut-être perdu la traduction que
m'avait donnée Sarah. Le dossier était roulé dans ma poche revolver. « Voyez-vous, reprit Sarah, nous
avons découvert que les deux meilleurs moments dans la journée pour la conduction des champs
énergétiques sont le lever du jour et le crépuscule. Si vous voulez, je vous retrouverai au lever du jour
demain matin, et vous pourrez faire un nouvel essai. »
Elle tendit la main pour reprendre le dossier.
« Comme ça, je pourrai vous faire une copie de la traduction que vous pourrez emporter. »
Je réfléchis à sa proposition quelques secondes et décidai que de toute façon je n'avais rien à y perdre.
« D'accord. Mais il faut que je demande à mon ami si cela ne trouble pas ses projets. »
Je lui souris.
«Qu'est-ce qui vous fait croire que je peux apprendre à voir ce truc ?

— Disons que c'est une intuition. »
Nous nous sommes donné rendez-vous à six heures du matin sur la colline, et je suis reparti seul vers
Viciente — une marche d'un bon kilomètre. Le soleil s'était couché, mais sa lumière éclairait encore
vaguement les nuages gris sur la ligne d'horizon d'une lueur orangée. Il faisait frais, mais le vent ne
soufflait pas.
Dans la résidence, une queue s'était formée devant les comptoirs de service de la vaste salle à manger.
Je me dirigeai vers le début de la queue pour voir quels plats étaient proposés. Wil et le professeur s'y
trouvaient, discutant tranquillement.
« Alors ? me demanda Wil, comment s'est passé votre après-midi ?
— C’a été passionnant.
— Je vous présente William Hains, dit Wil.
— Nous nous connaissons déjà. »
Le professeur approuva d'un signe de tête.
Je parlai de mon rendez-vous matinal du lendemain. Wil n'avait rien à y redire, car il devait encore voir
deux personnes le matin, et ne pensait pas partir avant neuf heures. La queue s'ébranla, et les gens
derrière moi m'invitèrent à me glisser devant eux pour rester avec mes amis.
« Alors, que pensez-vous de ce que nous faisons ici ? demanda Hains.
— Je ne sais pas, il me faut un peu de temps pour digérer tout ça ; cette idée de champs énergétiques
est entièrement nouvelle pour moi.
— Leur réalité est nouvelle pour tout le monde ; ce qui est intéressant, c'est que la science a toujours
recherché l'énergie : une sorte de matière commune à toute matière. Depuis Einstein surtout, la physique
a tenté de décrire une théorie unifiée des champs. Je ne sais pas si c'est ce que nous avons trouvé, mais à
tout le moins le Manuscrit a donné lieu à des recherches passionnantes.
— Que faudrait il pour que la science accepte cette théorie ?
— Un moyen de mesure, dit-il. L'existence de cette énergie n'est pas tellement nouvelle. Les maîtres de
karaté ont parlé d'une énergie chi seule capable d'expliquer leurs trucs comme de casser une brique en
deux avec les mains, ou de rester assis sans que quatre hommes puissent vous déplacer. Et nous avons
tous vu des athlètes accomplir des exploits comme rester en l'air un instant qui paraît interminable, et
autres défis à la loi de Newton. Tout cela résulte de cette énergie cachée. Mais elle ne sera vraiment
acceptée que lorsque beaucoup de gens auront constaté de visu son existence.
— Et vous, l'avez-vous déjà observée ?
— J'ai vu quelque chose, répondit-il. Cela dépend de ce que j'ai mangé.
— Comment cela ?
— Eh bien, les gens d'ici qui voient ces champs d'énergie consomment presque uniquement des
légumes. Et ils ne consomment que ces plants très riches qu'ils font pousser eux-mêmes. »
II indiqua le comptoir.
« II y en a un peu là, mais, grâce à Dieu, on sert aussi du poisson et de la volaille pour des vieillards
comme moi qui aiment la viande. Mais si je me force à modifier mon régime alimentaire, alors oui, je
vois quelque chose. » Je lui demandai pourquoi il ne changeait pas radicalement son régime.
« Je n'en sais rien, les habitudes ont la vie dure. »
La queue s'ébranla de nouveau, et je commandai uniquement des légumes. Nous avons rejoint une
vaste table commune et avons parlé avec nos voisins une bonne heure. Puis j'aidai Wil à sortir nos
affaires de la Jeep.
« Avez-vous vu vous-même ces champs énergétiques ? »
II sourit et fit oui de la tête.
« Ma chambre est au premier, la vôtre au troisième. C'est la 306. Prenez votre clé au bureau. »

Il n'y avait pas de téléphone dans la chambre, mais le réceptionniste m'assura qu'on frapperait à ma
porte à cinq heures du matin précises. Je me couchai et réfléchis un peu ; l'après-midi avait été long et
bien rempli ; je comprenais maintenant le silence de Wil. Il voulait que je fasse moi-même l'expérience
de la troisième révélation.
On frappait à ma porte : cinq heures ! On frappa de nouveau et je criai « merci », me levai et regardai
par la petite fenêtre à meneaux. Le seul signe du matin était une pâle lueur vers l'est.
J'allai me doucher, m'habillai en vitesse et descendis. La salle à manger était ouverte et, à ma surprise,
était déjà bien remplie. Je ne pris que des fruits et me précipitai dehors.
Des bancs de brume passaient sur les jardins et s'accrochaient aux prairies lointaines. Des oiseaux
chanteurs s'appelaient d'un arbre à l'autre. En m'éloignant de la résidence, je vis le soleil apparaître sur
l'horizon par-dessus les arbres. Les couleurs étaient superbes. Le soleil était bleu profond sur l'horizon
couleur pêche.
J'arrivai au tertre avec quinze minutes d'avance, m'assis le dos appuyé à un arbre, fasciné par les nœuds
que faisaient les énormes branches au-dessus de moi. Quelques minutes plus tard, j'entendis des pas sur
le sentier et regardai dans cette direction, pensant voir Sarah. Ce n'était pas elle, mais un inconnu. Il
quitta le sentier et se dirigea vers moi sans m'avoir vu ; à moins de dix mètres, il m'aperçut et sursauta, ce
qui m'en fit faire autant.
« Oh ! bonjour », lança-t-il avec un fort accent de Brooklyn. Vêtu de jeans et portant de grosses
chaussures de marche, il paraissait exceptionnellement athlétique et solide. Il avait les cheveux bouclés et
un peu clairsemés, et semblait avoir la quarantaine.
Je fis un signe de tête.
« Pardon d'avoir foncé sur vous comme ça ! s'excusa-t-il.
— N'y pensez plus. »
II me dit s'appeler Phil Stone, je me présentai et lui appris que j'attendais une amie.
« Vous faites sûrement des recherches ici, demandai-je.
— Pas vraiment ; je travaille pour une université du sud de la Californie ; nous faisons des recherches
ailleurs sur la disparition de la forêt équatoriale, mais je viens me détendre ici chaque fois que je le peux.
J'aime m'attarder dans des forêts très différentes comme ici. »
II fit un grand geste.
« Savez-vous que la plupart des arbres ici ont au moins cinq cents ans ? C'est une vraie forêt vierge,
une rareté. Tout est en parfaite harmonie. Les grands arbres filtrent la lumière qui protège des milliers de
plantes tropicales en dessous. Les plantes sont généralement anciennes dans une forêt de ce type, mais ne
poussent pas de la même manière. Ce qu'on voit ici ressemble plus à une forêt ancienne d'une zone
tempérée.
— Je n'avais jamais rien vu de tel, dis-je.
— Je sais, il n'en reste guère. Presque toutes celles que je connaissais ont été bradées par le
gouvernement à des sociétés d'exploitation forestière...
Quel scandale qu'on puisse en arriver là ! Regardez l'énergie !
— Vous voyez de l'énergie ici ? »
Il me regarda d'un air curieux, comme s'il devait prendre une décision avant de me répondre.
« Oui, dit-il finalement.
— Eh bien, moi je n'y suis pas arrivé, répliquai-je ; j'ai essayé hier au moment de la méditation sur les
plantes dans les jardins.
— Moi non plus, je ne pouvais pas voir des champs énergétiques de cette dimension au début, j'ai dû
commencer en regardant mes doigts.
— Comment ?
— Venez ici, dit-il en indiquant une zone où les arbres s'écartaient un peu les uns des autres, et où
apparaissait un peu de ciel, je vais vous montrer. »

En y parvenant, il me dit :
« Baissez-vous et joignez les deux bouts de vos index. Maintenant, écartez-les de deux centimètres et
regardez bien la zone qui les sépare. Que voyez-vous ?
— De la poussière !
— Négligez ça. Essayez de ne pas faire le point et rapprochez vos index, puis écartez-les de nouveau. »
Je lui obéis, sans trop savoir ce qu'il voulait dire en me demandant de ne pas faire le point. Je finis par
regarder vaguement la zone prescrite, mes deux extrémités de doigts devinrent confuses, et à l'instant
même je vis comme des traînées de fumée entre eux.
« Bon sang ! dis-je en lui décrivant ce que je voyais.
— C'est ça ! C'est ça ! Continuez un peu l’expérience. »
Je réunis quatre doigts, puis mes paumes, puis mes avant-bras. A chaque fois, je vis des rubans
d'énergie flotter entre les parties de mon corps ; je baissai les bras et regardai Phil.
« Voulez-vous voir les miens ? » demanda-t-il.
Il se leva et recula un peu, plaçant sa tête et son torse de telle sorte que le ciel soit directement derrière
lui. J'essayai quelques instants, mais un bruit troubla ma concentration. Je me retournai : c'était Sarah.
Phil s'avança vers elle, souriant largement.
« Est-ce la personne que vous attendiez ? »
Sarah souriait elle aussi.
« Hé, mais on se connaît », dit-elle.
Ils se firent une bise amicale, puis Sarah me dit ;
« Désolée d'être en retard. Mon réveil mental n'a pas fonctionné ! Mais je crois que je sais maintenant
pourquoi. Cela vous a donné une chance de bavarder ensemble. Qu'avez-vous fait ?
— Il vient juste d'apprendre à voir un champ entre ses doigts. »
Sarah me regarda.
«L'année dernière. Phil et moi étions à cet endroit en train d'apprendre la même chose. »
Elle jeta un coup d'œil à Phil.
« Mettons nos dos l'un contre l'autre. Il verra peut-être l'énergie entre nous. »
Ils se tinrent debout dos à dos devant moi. Je leur demandai de se rapprocher et ils se mirent à environ
un mètre vingt de moi. Ils se détachaient contre le ciel, toujours bleu indigo dans cette direction. A ma
surprise, l'espace entre eux semblait plus « léger ». Il était jaune ou jaune rosé.
« II le voit », dit Phil, lisant l'expression sur mon visage.
Sarah se tourna et prit Phil par le bras ; ils se reculèrent lentement jusqu'à ce qu'ils soient à environ
trois mètres. Autour de leurs torses flottait un champ d'énergie rose pâle.
« Voilà », dit Sarah avec le plus grand sérieux.
Elle s'était rapprochée de moi et était venue s'asseoir à mes côtés. « Regardez maintenant la beauté de
ce qui vous entoure. » Je fus immédiatement saisi par les formes qui m'entouraient. Je semblais capable
de jauger avec précision chacun des grands chênes d'une manière globale, sans repérer chaque détail. Je
voyais aussitôt la forme et la configuration uniques des énormes branches. Mon regard allait de l'une à
l'autre. Faire cela semblait accroître la présence de chacun de ces chênes, comme si je les avais vus, ou
les appréciais, pour la première fois.
Soudain le feuillage tropical sous les frondaisons attira mon regard et je scrutai de nouveau chaque
plante. Je voyais aussi l'association entre le végétal et ses voisines, comme s'ils formaient de petites
communautés. Par exemple, le grand bananier était souvent environné de petits philodendrons euxmêmes placés au-dessus de petites fougères. En considérant ces ensembles, je fus frappé par leur
caractère unique et leur présence.
A moins de quatre mètres, un feuillage attira mon attention. J'avais souvent eu chez moi une plante
d'intérieur de ce type, de la famille des philodendrons. Vert foncé, son feuillage s'étendait sur environ un
mètre vingt de largeur. Cet arbuste paraissait en pleine santé.
« Oui, allez-y, regardez-le, mais doucement », proposa Sarah.

En faisant ce qu'elle disait, je jouai avec la profondeur de champ de mon regard. A un moment j'essayai
de voir jusqu'à environ vingt centimètres de chaque côté de la plante ; je finis par apercevoir des éclats de
lumière, puis, d'un seul coup, avec un effort d'accommodation, je discernai une bulle de lumière blanche
qui entourait la plante.
« Ça y est, je vois quelque chose.
— Continuez », dit Sarah.
Je reculai, saisi par un choc énorme. Autour de chaque plante dans mon champ de vision, un halo de
lumière blanchâtre, léger, visible, mais très transparent, apparaissait de telle sorte qu'aucune forme ou
couleur d'aucune plante ne soit cachée. Je me rendis compte que ce que je voyais était une extension de
la beauté unique de chaque plante, son irradiation. C'était comme si j'avais d'abord vu chacune des
plantes, puis sa beauté unique, sa présence, et que quelque phénomène avait amplifié la beauté pure de
ses caractéristiques physiques : c'était l'instant même où j'avais vu les champs d'énergie.
« Essayez de bien regarder ceci », dit Sarah.
Elle s'assit devant moi et se mit face au philodendron. Un nimbe de lumière blanchâtre qui entourait
son corps s'ouvrit et alla engloutir le philodendron. Le diamètre du champ énergétique de la plante
s'augmenta aussitôt de plusieurs dizaines de centimètres.
« Incroyable ! » m'exclamai-je, ce qui provoqua une cascade de rires chez mes deux amis.
Bientôt je les rejoignis, conscient de l'étrangeté du phénomène auquel j'avais assisté, mais ne ressentant
aucun malaise devant lui, alors que quelques minutes plus tôt j'aurais nié qu'il fût possible. Je me rendais
compte que la perception des champs, plutôt que de paraître surréaliste, renforçait en moi le sentiment de
la réalité des choses.
En même temps cependant, tout, autour de moi, semblait différent. Je ne trouvais guère mieux, pour
point de comparaison, qu'un film qui, par des artifices de colorisation, aurait donné un aspect enchanté ou
mystique à une forêt. Les plantes, les feuilles, le soleil prenaient maintenant une dimension nouvelle,
dans la vibration de la lumière la vie s'affirmait, et peut-être même une conscience, au-delà de la
conception admise. Après avoir expérimenté cette perception, je ne pourrais plus jamais considérer une
forêt de la même façon.
Je regardai Phil.
« Asseyez-vous et concentrez votre énergie sur le philodendron, lui dis-je. J'aimerais pouvoir
comparer. »
II sembla hésiter.
« Non, je ne peux pas. Et je ne sais pas pourquoi. »
Je regardai Sarah.
« Certains y arrivent, d'autres pas, dit-elle. Nous ne savons toujours pas pourquoi. Marjorie doit faire
passer des tests à ses candidats étudiants avant de les engager. Deux psy sont en train d'étudier les
corrélations entre cette capacité et certaines dispositions psychologiques, mais il n'y a encore rien de sûr.
— Laissez-moi tenter ma chance ! dis-je.
— D'accord », répondit Sarah.
Je m'assis face à la plante, les deux autres se plaçant à angle droit par rapport à moi.
« Alors, qu'est-ce que je dois faire ?
— Consacrez toute votre attention à la plante, comme si vous vouliez lui insuffler votre énergie. »
Je regardai la plante, et imaginai l'énergie qui y pénétrait, et, deux minutes plus tard, me tournai vers
les deux autres.
« Désolée, dit Sarah, vous ne faites visiblement pas partie des élus. »
Je jetai un coup d'œil moqueur à Phil.
Des voix furieuses parvenant du sentier en contrebas interrompirent notre conversation. On pouvait
apercevoir à travers les arbres un groupe d'hommes qui parlaient avec colère.
« Qui sont ces gens ? demanda Phil.
— Je l'ignore. Sans doute encore des personnes opposées à notre entreprise. »
J'inspectai d'un coup d'œil la forêt environnante ; tout semblait normal.

« Oh, je ne vois plus du tout les champs d'énergie !
— Certaines choses vous font perdre vos moyens, on dirait ? » dit Sarah.
Phil sourit et me donna une petite tape sur l'épaule.
« C'est comme faire de la bicyclette ! Vous pourrez recommencer n'importe quand maintenant. Il vous
suffit de voir la beauté et de partir de là. »
Je me souvins brusquement de l'heure. Le soleil était monté à l'horizon, et une petite brise agitait les
arbres. Il était huit heures moins dix.
« Je crois qu'il est l'heure de rentrer. »
Sarah et Phil m'accompagnèrent. En marchant, j'observai les collines boisées.
« Quelle beauté ! Dommage qu'il n'y ait pas d'endroits semblables aux États-Unis.
— Une fois que vous aurez vu les champs d'énergie dans d'autres régions, vous vous rendrez compte à
quel point cette région-ci a une forêt dynamique. Voyez ces chênes. Ils sont rarissimes au Pérou, mais
poussent ici à Viciente. Une forêt traitée, surtout celle dont le peuplement naturel a été éliminé pour faire
place au pin plus rentable, a un champ énergétique très faible, et une ville — mis à part les gens —
dégage un type d'énergie très différent. »
Je tentai d'observer les plantes le long du sentier, mais la marche avait dissipé ma concentration.
«Vous êtes sûr que je reverrai ces champs? demandai-je.
— Absolument, répondit Sarah, je n'ai jamais vu quelqu'un ne plus y arriver s'il y a assisté
personnellement au moins une fois. Un jour nous avons eu ici un chercheur en ophtalmologie ; il était
survolté après avoir vu les champs. Il se trouve qu'il avait travaillé sur certaines anomalies de la vue,
comme le défaut de perception des couleurs, et qu'il avait retiré de ses recherches la conviction que
certains êtres humains peuvent avoir des récepteurs paresseux dans l'œil. Il avait montré à certains
patients comment voir des couleurs qu'ils n'avaient jamais pu distinguer. Pour lui, capter les champs
d'énergie relevait de la même démarche, le réveil d'autres récepteurs endormis; n'importe qui devait y
arriver.
— Je voudrais bien habiter près d’un endroit comme celui-ci, songeai-je.
— Comme tout le monde, se moqua Phil, qui regarda Sarah et ajouta : Le docteur Hains est-il encore
là ?
— Oui, dit Sarah, il ne peut pas partir. »
Phil me regarda :
« Voilà un type qui fait des recherches intéressantes sur ce que l'énergie peut nous apporter...
— Je lui ai parlé hier.
— A ma dernière visite, poursuivit Phil, il ma raconté qu'il aimerait bien entamer une recherche sur les
effets physiques de la pure et simple proximité d'environnements riches en énergie, tels que cette forêt.
— Moi, je les connais déjà, intervint Sarah : dès que je pénètre en voiture dans ce domaine, je me sens
déjà mieux. Tout y est comme amplifié. Je me sens plus forte, je pense plus clairement et plus vite. Et les
visions que j'ai de tout cela et des rapports avec mon travail en physique sont incroyables.
— Sur quoi travaillez-vous ? dis-je.
— Vous souvenez-vous de m'avoir entendue parler des expériences sûr les particules qui apparaissent
sous forme de petits atomes là où le savant s'attend à les rencontrer ?
— Oui.
— Eh bien, j'ai essayé de construire quelque chose à partir de ça ; pas vraiment pour apporter une
solution aux recherches faites par ailleurs sur les particules subatomiques, mais pour explorer des
questions dont je vous ai parlé : dans quelle mesure l'univers physique, fait de cette même énergie,
répond-il à nos attentes ? Dans quelle mesure nos attentes sont-elles responsables de ce qui nous arrive ?
— Vous voulez parler des coïncidences ?
— Oui, pensez aux événements de votre vie. La vieille théorie newtonienne est que tout arrive par
hasard, qu'on a beau prendre les décisions appropriées, chaque événement a sa propre causalité
intrinsèque indépendante de notre comportement.

« Après les découvertes récentes de la physique, nous sommes en droit de nous demander si l'univers
n'est pas plus dynamique que cette théorie le prétend. Peut-être l'univers fonctionne-t-il de manière
mécaniste, mais cela ne l'empêche pas de répondre avec quelque subtilité à l'énergie mentale que nous
projetons vers lui. Pourquoi pas ? Si nous pouvons faire pousser les plantes plus vite, peut-être pouvonsnous provoquer certains événements, ou les ralentir.
— Le Manuscrit mentionne-t-il cela ? »
Sarah sourit.
« Bien sûr, c'est de là que nous viennent toutes ces idées. »
Elle fouilla dans son sac en marchant et sortit un dossier.
« Voilà votre copie. »
Je regardai rapidement ce qu'elle me tendait et le mis dans ma poche. Nous traversions le pont et je
ralentis un instant pour observer les couleurs et les formes des plantes. Je modifiai la mise au point de
mon regard et vis aussitôt les champs d'énergie de tout ce qui m'entourait. Sarah et Phil avaient tous deux
de grands champs jaune-vert autour d'eux, mais celui de Sarah se teintait parfois brusquement de rosé.
Ils s'arrêtèrent brutalement et scrutèrent attentivement le sentier. Une sorte de crainte m'envahit, mais
j'étais décidé à ne pas perdre ma vision de l'énergie. C'était le plus grand des savants de l'université du
Pérou qui s'approchait, celui qui avait demandé la direction des jardins la veille. Autour de lui flottait une
zone rouge. Il se tourna vers Sarah et dit d'un ton condescendant :
« Vous êtes une scientifique, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Alors, comment tolérez-vous cette espèce de science qui a cours ici ? J'ai vu les jardins et je ne peux
pas croire un mot de toutes ces histoires. Vous n'expliquez rien du tout. Il pourrait y avoir des quantités
de raisons à la croissance de ces plantes.
— On ne peut pas tout expliquer. Nous recherchons des tendances générales. »
Je sentis une colère rentrée dans la voix de Sarah.
« Mais il est absurde de postuler qu'une énergie récemment devenue visible sous-tend la physique des
êtres vivants. Vous n'avancez aucune preuve.
— C'est justement la preuve que nous cherchons.
— Alors, comment postuler l'existence de quelque chose sans avoir de preuve ? »
Les deux voix étaient maintenant exaspérées, mais je n'écoutais que vaguement. Ce qui m'intéressait,
c'était la dynamique de leurs champs énergétiques. Au début de la discussion, Phil et moi nous étions
reculés de quelques pas, et Sarah et le Péruvien s'étaient arrêtés, face à face, à environ quarante
centimètres l'un de l'autre. Aussitôt, leurs champs avaient paru se densifier et s'agiter, comme sous le
coup d'une vibration interne. A mesure que la discussion se déroulait, les deux champs s'entremêlaient.
Lorsque l'un des deux interlocuteurs affirmait quelque chose, son champ semblait aspirer l'autre. Mais, à
la réponse de l'autre, la même opération s'inversait. En langage technique, on aurait dit qu'avoir raison
équivalait à capturer le champ de l'adversaire et à l'attirer dans le sien.
« D'ailleurs, disait Sarah au professeur, nous avons observé le phénomène que nous essayons de
comprendre. »
L'homme jeta à Sarah un regard dédaigneux.
« Alors vous êtes aussi folle qu'incompétente ! »
Et il partit à grandes enjambées.
« Et vous, vous n'êtes qu'un dinosaure ! » lui cria Sarah, ce qui eut pour effet de provoquer un fou rire
chez Phil et moi. Mais Sarah restait tendue.
« Ces gens-là ont l'art de me rendre folle ! pesta-t-elle alors que nous reprenions notre marche sur le
sentier.
— N'y pensez plus, dit Phil, vous savez bien qu'il en vient de temps en temps ici !
— Mais pourquoi autant, et pourquoi maintenant ?»
En m'approchant de la résidence, j'aperçus Wil affairé autour de la Jeep. Les portières étaient ouvertes,
et du matériel était étalé sur le capot. Il m'aperçut aussitôt et me fit signe de venir.

« On dirait que notre départ est tout proche », constatai-je.
Mon commentaire marqua la fin d'un silence de dix minutes qui avait commencé après que j'avais tenté
d'expliquer à Sarah comment s'était comporté son champ énergétique pendant la dispute. Visiblement, je
m'y étais mal pris, car mes remarques n'avaient provoqué que des regards vides et nous avaient tous trois
plongés dans une réflexion solitaire.
« J'ai été très heureuse de vous connaître », dit Sarah en me tendant la main.
Phil regardait en direction de la Jeep.
« Est-ce bien Wil James ? Est-ce avec lui que vous voyagez ?
— Oui. Pourquoi ?
— Je me demandais... Je l'ai déjà vu ici. Il connaît le propriétaire et il fait partie des pionniers qui ont
encouragé la recherche sur les champs d'énergie ici.
.
— Venez, je vais vous présenter à lui.
— Non, je dois y aller, dit-il. Mais je vous reverrai, car je suis sûr que vous ne pourrez plus vous passer
de cet endroit.
— Vous avez raison. »
Sarah déclara qu'elle aussi devait nous quitter, et que je pourrais toujours reprendre contact avec elle
via la résidence. Quelques instants encore, je leur exprimai mes remerciements pour les leçons données.
Sarah prit une mine grave.
« Voir l'énergie de ses propres yeux, acquérir cette perception nouvelle du monde physique, ça s'attrape
comme une maladie contagieuse. Nous ne pouvons pas dire pourquoi, mais nous savons qu'une personne
qui fréquente des gens qui voient l'énergie finit toujours par la voir elle-même. Alors, allez-y, montrez-la
à d'autres. »
Je fis oui de la tête et me dirigeai vers la Jeep. Wil m'accueillit avec un sourire.
« Êtes-vous prêt ? demandai-je.
— Presque. Comment s'est passée votre matinée ?
— Passionnante, j'ai beaucoup à vous raconter.
— Eh bien, gardez tout ça pour vous pour le moment. Il faut partir. L'atmosphère n'est plus très
amicale...»
Je m'approchai.
« Que se passe-t-il ?
— Rien de trop grave, je vous expliquerai. Allez chercher vos affaires. »
Je me rendis à la résidence et y pris les rares affaires que j'avais laissées dans ma chambre. Wil m'avait
informé que mon séjour était gratuit, que j'étais l'invité du propriétaire, j'allai donc rendre ma clé au
concierge et regagnai la Jeep.
Wil était occupé à vérifier quelque chose sous le capot. Il le ferma quand je m'approchai.
« Tout est en ordre. Allons-y. »
Nous avons quitté le parking et pris la route privée menant à la grand-route ; plusieurs voitures en firent
autant en même temps que la nôtre.
« Alors, qu'est-ce qui se passe ? m'enquis-je.
— Un groupe de responsables locaux et quelques scientifiques se sont plaints des gens qui dirigent ce
centre de conférences. Ils ne disent pas que des choses illégales s'y passent. Seulement que quelques-uns
des visiteurs sont indésirables, parce qu'ils sont de faux scientifiques. Mais ces personnes pourraient nous
causer beaucoup d'ennuis, et la résidence risquerait d'être amenée à fermer. »
Je le regardai attentivement, et il poursuivit :
« Vous voyez, la résidence reçoit généralement plusieurs groupes en même temps. Quelques-uns
seulement entreprennent des recherches sur le Manuscrit. Les autres travaillent sur des sujets propres à
leur discipline et choisissent le lieu parce qu'il est beau. Si les responsables locaux se fâchent réellement
et créent une atmosphère déplaisante, ces groupes ne viendront plus.
— Je croyais que ces gens étaient trop heureux de voir les dollars affluer ici ?

— C’est ce que je croyais aussi. Quelque chose a dû les irriter. Est-ce que les gens dans les jardins ont
compris ce qui se passait ?
— Pas vraiment... Je crois qu'ils se sont simplement demandé pourquoi il y avait tant de personnes en
colère. »
Wil resta silencieux. Nous avons franchi la grille et pris la route vers le sud-est. Un mille plus loin,
nous avons bifurqué sur une route qui filait vers la chaîne de montagnes visible au loin.
« Nous allons passer tout à côté des jardins », prévint Wil.
. .
J'apercevais les hangars métalliques et les plates-bandes. A cet instant, une porte s'est ouverte et mon
regard a croisé celui de la personne qui sortait, c'était Marjorie ; elle a souri, s'est tournée dans ma
direction. Nous nous sommes observés longuement.
« Qui était-ce ? demanda Wil.
— Une femme que j'ai rencontrée hier. »
II approuva et changea de sujet.
« Avez-vous pu lire le texte de la troisième révélation?
— On m'en a donné une copie. »
II ne répondit pas, apparemment perdu dans ses pensées, aussi je sortis la traduction de ma poche et
repris ma lecture à l'endroit où je l'avais laissée. Le texte parlait de la nature de la beauté et expliquait que
c'était en partant de cette perception que les hommes apercevraient les champs d'énergie. Une fois ce
stade atteint, notre compréhension de l'univers physique se transformerait radicalement.
Par exemple, nous consommerions encore plus d'aliments riches en énergie, nous comprendrions que
certains lieux irradient plus d'énergie que d'autres, les radiations les plus fortes provenant des sites
naturels les plus anciens et les mieux préservés, surtout les forêts. Wil parla soudain.
« Dites-moi ce que vous avez ressenti dans les jardins. »
Je lui relatai de mon mieux les événements de ces deux derniers jours, et lui parlai des gens que j'avais
rencontrés. Quand j'évoquai ma rencontre avec Marjorie, il sourit.
« Qu'est-ce que vous avez dit à ces gens sur les autres révélations et le rapport entre ces révélations et
leur présence dans les jardins ?
— Rien du tout, parce que au début je n'avais pas confiance en eux, et parce que après j'ai pensé qu'ils
en savaient plus que moi.
— Je crois que vous auriez pu leur donner des informations importantes si vous aviez été plus ouvert.
— Quelles informations ? »
II me regarda avec affection.
« Vous seul le savez. »
Je ne trouvai rien à répondre et je me mis à regarder le paysage. Il devenait de plus en plus rocheux et
tourmenté. Des blocs de granit surplombaient la route.
« Que pensez-vous du fait que vous avez revu Marjorie en quittant le domaine ? » demanda soudain
Wil.
J'allais lui dire : « Juste une coïncidence », mais je répondis : « Je ne sais pas, et vous ?
— Je ne crois pas que quoi que ce soit arrive par hasard. Pour moi, cela signifie que vous avez encore
des choses à faire ensemble, ou que vous avez à vous dire quelque chose que vous avez gardé pour
vous. »
Cette idée m'intrigua, mais elle me perturba aussi. Toute ma vie, on m'avait accusé d'être trop distant,
d'être un questionneur qui ne se livrait pas lui-même. Pourquoi diable cela revenait-il sur le tapis ?
Je m'aperçus aussi que mon état d'âme avait changé. A Viciente, je m'étais senti aventureux et
compétent, et voilà que je me sentais envahi par une sorte de dépression teintée d'angoisse.
« Vous avez attaqué mon moral », lui dis-je.
Il rit bruyamment et déclara :
« Ce n'est pas moi, c'est l'effet du départ de Viciente. L'énergie des lieux vous rend fort. Pourquoi
croyez-vous que tous ces savants se rassemblent aussi souvent ici ? Ils ne savent pas pourquoi ils s'y
sentent aussi bien. » II me regarda dans les yeux. « Mais nous, nous le savons, n’est-ce pas ? »

II regarda la route et de nouveau se tourna vers moi, plein de bonté :
« II faut rassembler votre propre énergie quand vous quittez un endroit pareil. »
Je le considérai, surpris, et il me sourit d'un air rassurant. Nous sommes restés silencieux un bon
moment, et il a repris :
« Dites-moi tout ce qui s'est passé dans les jardins. »
Je continuai mon récit, et il parut stupéfait quand je lui annonçai que j'avais moi-même vu des champs
d'énergie, mais ne fit aucun commentaire.
« Et vous, les voyez-vous ? demandai-je.
— Oui. Continuez. »
Je relatai tout sans être interrompu jusqu'à ce que je mentionne la dispute entre Sarah et le Péruvien, et
ce que j'avais observé des distorsions de leurs champs énergétiques.
« Et qu'ont dit Sarah et Phil de ce phénomène ?
— Rien. Ils ne semblaient pas posséder d'explication valable.
— C'est bien ce que je pensais, dit Wil. Ils sont tellement fascinés par la troisième révélation qu'ils
n'ont pas progressé. La quatrième a justement trait à la lutte pour l'énergie entre les hommes.
— La lutte pour l'énergie ? »
II sourit et indiqua d'un geste la traduction que j'avais à la main.
Je repris ma lecture. Le texte parlait de la quatrième révélation ; il affirmait qu'un jour les hommes
comprendraient que le monde comporte une seule énergie dynamique, qui peut nous tenir en vie et
répondre à nos attentes. Mais nous comprendrions aussi que nous avons été coupés de cette source
d'énergie et que c'est la raison de notre inconfort, de notre faiblesse, de nos angoisses.
Devant ce manque, les hommes ont toujours tenté d'augmenter leur énergie personnelle de la seule
manière qu'ils connaissent : en essayant de la voler aux autres avec des armes psychologiques. Cette
concurrence inconsciente explique tous les conflits entre les hommes dans le monde.

4
LA LUTTE POUR LE POUVOIR

Un nid-de-poule sur la chaussée gravillonnée fit rebondir la Jeep et me réveilla. Je consultai ma
montre : trois heures de l'après-midi. Je m'étirai pour mieux me réveiller et ressentis aussitôt une vive
douleur dans le dos.
Le trajet avait été vraiment épouvantable. Après avoir quitté Viciente, nous avions roulé sans arrêt,
changeant de direction très souvent comme si Wil cherchait quelque chose qu'il ne trouvait pas. Nous
avions passé la nuit dans une petite auberge ; les lits y étaient durs et j'avais à peine dormi. Maintenant,
après une seconde journée de voyage aussi éprouvante, j'étais prêt à me plaindre.
Je jetai un coup d'œil à Wil. Il scrutait la route avec une telle attention que je ne pus me résoudre à
l'interrompre. Il avait exactement le même air que quelques heures plus tôt lorsqu'il m'avait regardé et
avait dit qu'il fallait qu'on s'arrête pour parler.
« Vous souvenez-vous que je vous ai clairement expliqué que les révélations devaient être découvertes
une à la fois ?
— Oui.
— Croyez-vous que chacune finira par se présenter à vous ?
— Eh bien, jusqu'à présent, cela a été le cas », fis-je avec un demi-sourire.
Wil me répondit sans changer d'expression.
« Découvrir la troisième révélation a été facile. Il suffisait de visiter Viciente. A partir de maintenant, il
sera plus difficile de découvrir les autres. »
II s'interrompit et reprit :
« Je pense que nous devrions nous diriger au sud jusqu'à un petit village nommé Cula, près de
Quilabamba. Il y a là-bas une autre forêt vierge que je veux vous montrer. Mais il est essentiel que vous
restiez très attentif et en éveil. Des coïncidences se produiront sans cesse sous vos yeux, mais il vous
faudra les remarquer. Vous m'avez bien compris ? »
Je l'assurai que oui et que je n'oublierais pas ses conseils.
La conversation s'était alanguie aussitôt, et je m'étais endormi profondément, ce que je regrettai
beaucoup en constatant ce que cette position avait fait à mon dos. Je m'étirai et regardai Wil.
« Où sommes-nous ?
— Dans les Andes à nouveau. »
Les collines avaient fait place à des vallées lointaines et à des crêtes élevées. La végétation était plus
rare, les arbres rabougris par le vent. En inspirant profondément, je sentis que l'air était frais et raréfié.
« Mettez donc ceci, dit Wil en me tendant un coupe-vent en coton marron qu'il tira d'un sac. Il fera
froid là-haut cet après-midi. »
Devant nous, alors que la route décrivait une large courbe, nous avons vu un croisement étroit. D'un
côté, près d'un magasin avec un auvent blanc et d'une station-service, une voiture était garée, le capot
ouvert. Des outils étaient éparpillés sur un vieux chiffon qui recouvrait l'aile. Quand nous sommes passés
devant elle, un homme blond est sorti du magasin et nous a jeté un rapide coup d'œil ; il avait le visage
plutôt rond et portait des lunettes à monture foncée.
Je l'observai attentivement, mon esprit retournant cinq ans en arrière.
« Je sais que ce n'est pas lui, dis-je à Wil, mais ce type ressemble à un ami avec qui je travaillais. Il y a
des années que je n'ai pas pensé à lui. »
Je vis que Wil m'observait.
« Je vous ai bien dit d'être très attentif. Faisons demi-tour et allons voir si ce type a besoin d'aide. Il
n'avait pas l'air d'être du coin. »

Nous avons trouvé un endroit pour faire demi-tour. Devant le magasin, l'homme travaillait à son
moteur. Wil s'arrêta devant la pompe à essence et ouvrit la vitre.
« On dirait que vous avez des ennuis », dit-il.
L'homme remonta ses lunettes sur son nez, une habitude que mon ami d'autrefois avait aussi.
« Oui, j'ai des problèmes avec le refroidissement. »
II avait à peine dépassé la quarantaine et semblait frêle. Il parlait l'anglais avec solennité et avec un
accent français prononcé. Wil descendit prestement du véhicule et fit les présentations ; l'homme me
tendit la main avec un sourire que je crus aussi reconnaître. Il s'appelait Chris Reneau.
« Vous avez l'air français, dis-je.
— Je le suis. Mais j'enseigne la psychologie au Brésil. Je suis au Pérou pour rechercher des
informations sur une découverte archéologique, un manuscrit très ancien. »
J'hésitai un instant, ne sachant pas si je pouvais lui faire confiance.
« Nous sommes ici pour la même raison », finis-je par avouer.
Il me regarda avec un air profondément surpris.
« Qu'est-ce que vous pouvez m'en dire ? En avez-vous vu des copies ? »
Avant que j'aie pu répondre, Wil sortit rapidement du bâtiment, la porte claquant bruyamment derrière
lui.
« Un coup de chance, dit-il, le propriétaire peut nous prêter un endroit pour camper, et il y a un repas
chaud ; autant rester ici pour la nuit. » II se retourna et regarda Reneau d'un air plein d'attente. « Sauf si
cela vous ennuie de partager le lieu avec nous.
— Pas du tout, j'adore la compagnie. De toute façon, je n'aurai pas ma pièce de rechange avant
demain. »
Tandis que Wil et lui discutaient mécanique et parlaient de son 4 x 4, je m'appuyai contre la Jeep,
sentant la chaleur du soleil, et je sombrai dans une agréable rêverie à propos d'un vieil ami que Reneau
avait évoqué dans mon esprit. Mon ami était curieux, ouvert, comme Reneau, et lisait beaucoup. Je me
remémorai les théories qu'il professait, mais sans beaucoup de précision.
« Emmenons nos affaires au camp, me proposa Wil avec une tape sur l'épaule.
— D'accord », acquiesçai-je d'un air absent.
Il ouvrit la portière arrière, sortit la tente et les sacs de couchage et me les mit dans les mains, puis il
prit un grand sac plein de vêtements. Reneau fermait sa voiture à clé. Nous sommes passés devant le
magasin et avons descendu quelques marches. La crête s'incurvait brusquement derrière la stationservice, et nous avons pris un étroit sentier sur la gauche. Trente mètres plus loin, nous avons entendu le
bruit de l'eau, et plus loin nous avons vu un cours d'eau qui descendait sur les rochers. L'air était plus
frais et fortement parfumé de menthe.
Droit devant, le terrain devenait plat et le torrent formait une sorte de mare claire de six ou sept mètres
de diamètre. Quelqu'un avait préparé ici un campement et construit une petite enceinte de pierres pour y
faire du feu. Du bois était empilé contre un arbre.
«Parfait», commenta Wil qui commença à déballer sa tente à quatre places.
Reneau étala sa petite tente près de celle de Wil.
« Est-ce que Wil et vous êtes des chercheurs ? » demanda soudain Reneau.
Wil nous avait quittés, ayant planté sa tente, pour aller s'enquérir du dîner.
« Wilson est guide, et moi je ne fais pas grand-chose pour le moment. »
Il parut stupéfait. Je souris et continuai : « Avez-vous pu voir de vos yeux certaines parties du
Manuscrit ?
— La première et la seconde révélation, dit-il en se rapprochant de moi. Et laissez-moi vous dire une
chose : je pense que tout se passe comme le Manuscrit l'explique. Notre vision du monde est en train de
changer : je l'observe dans ma discipline.
— Comment cela ? »
II inspira profondément.

« Mon domaine d'étude, c'est le conflit. L'étude des raisons pour lesquelles les hommes sont si violents
entre eux. Nous avons toujours su que la violence prenait sa source dans l'envie qu'a chacun de dominer
l'autre, mais c'est depuis peu seulement qu'on étudie le problème de l'intérieur, dans la conscience de
l'individu. Nous avons cherché ce qui se passait dans la conscience d'un individu qui veut en dominer un
autre. Nous avons trouvé que, lorsqu'un individu engageait la conversation avec un autre, ce qui arrive
des milliards de fois chaque jour dans le monde, deux situations pouvaient se produire. Cet individu en
ressort fort ou faible, selon ce qui s'est passé entre les deux. »
Je lui lançai un regard surpris, et il parut embarrassé d'avoir fait un si long exposé. Je le priai de
poursuivre.
.
« Pour cette raison, les hommes ont toujours l’air de manipuler les autres. Quel que soit le contexte ou
le sujet en discussion, nous sommes toujours prêts à dire ce qu'il faut pour avoir raison. Chacun
recherche un moyen de dominer dans l'échange. Si nous l'emportons, plutôt que de ressentir de la
faiblesse, nous en sortons ragaillardis. En d'autres termes, si nous voulons dominer les autres, c’est moins
pour une finalité tangible et immédiate que pour l'effet psychologique que nous en retirons. C'est la
raison de tous ces conflits irrationnels entre individus et entre nations.
« Dans mon secteur, on s'accorde pour penser aujourd'hui que le public commence à prendre
conscience de la question. Nous remarquons à quel point nous manipulons les autres et de ce fait nous
tendons à remettre en cause les motivations qui nous animent. Nous recherchons une autre façon de nous
comporter avec les autres. Je pense que cette remise en cause sera un des traits caractéristiques du monde
nouveau que le Manuscrit évoque. »
Wil nous a interrompus en annonçant que le dîner était prêt. Nous avons suivi le sentier jusqu’au soussol du bâtiment, où vivait la famille. Ayant traversé le living-room, nous avons trouvé sur la table de la
salle à manger un ragoût, des légumes et une salade.
« Asseyez-vous », dit le propriétaire en anglais ; il s'agitait autour de nous avec des chaises, suivi par
une femme plus âgée, sans doute sa femme, et une adolescente d'une quinzaine d'années.
En s'installant, Wil fit bruyamment tomber sa fourchette sur le sol, et l'homme regarda avec colère la
femme qui à son tour regarda avec colère l'adolescente qui ne s'était pas précipitée pour la changer. Elle
fila dans l'autre pièce et en rapporta une propre qu'elle tendit à Wil d'une main un peu tremblante. Mon
regard croisa celui de Reneau.
« Bon appétit », dit l'homme en me tendant un plat. Pendant presque tout le repas, Reneau et Wil
parlèrent tranquillement de sujets universitaires, des défis de l'enseignement et de l'édition. Le
propriétaire nous avait quittés, mais la femme était restée debout dans l'encadrement de la porte.
La femme et sa fille nous servaient des tartelettes lorsque la fille heurta du coude mon verre d'eau qui
se répandit sur la table devant moi. La femme se précipita, furieuse, injuriant la jeune fille en espagnol ;
elle la poussa devant elle.
« Je suis désolée, dit-elle en essuyant l'eau répandue. Ma fille est si maladroite. » La fille explosa de
rage, jeta le reste des tartelettes à la figure de la femme, qu'elle manqua. La nourriture et des morceaux
de faïence s'éparpillèrent sur la table à l'instant où le propriétaire rentrait dans la salle.
La femme cria, et la fille quitta la pièce.
« Je suis désolé, dit-il en s'approchant.
— Ce n'est rien, dis-je, ne soyez pas trop dur avec elle.»
Wil était debout, vérifiant l'addition, et nous sommes rapidement sortis. Reneau n'avait rien dit jusquelà, mais il prit la parole dès que nous avons atteint les marches.
«Avez-vous vu cette fille ? Elle vient de nous montrer un exemple parfait de violence psychologique.
C'est à quoi conduit le besoin humain de domination quand il est poussé à l'extrême. La femme et le
vieux type dominent complètement la fille. Avez-vous remarqué à quel point elle était nerveuse et se
tenait voûtée ?
— Oui, dis-je, mais il semble qu'elle en ait assez.
— Absolument. Ses parents ne l'ont jamais laissée tranquille. De son point de vue, la seule issue est
l'explosion. De cette façon, elle arrive à se dominer elle-même. Malheureusement, en grandissant, elle

voudra dominer les autres avec la même force à cause de ce traumatisme ancien. Cela fera d’elle une
personne aussi dominatrice que ses parents, surtout si elle a auprès d'elle des gens vulnérables, en
particulier des enfants.
« En fait, sans nul doute, ses parents ont vécu le même traumatisme avant elle ; c'est ainsi que la
violence psychologique passe de génération en génération. »
Reneau s'interrompit.
« J'ai besoin de mon sac de couchage resté dans mon 4 x 4. Je reviens tout de suite. »
Wil et moi avons continué en direction du campement »
Reneau et vous avez bien discuté, dit-il.
— En effet. »
Il sourit.
« En fait, c'est Reneau qui a surtout fait les frais de la conversation. Vous écoutez, vous répondez aux
questions qu'on vous pose, mais vous n’offrez pas grand-chose en retour.
— Ce qu'il dit m'intéresse », rétorquai-je, un peu sur la défensive.
Wil fit semblant de ne pas avoir remarqué mon ton.
« Avez-vous vu l'énergie qui se déplaçait entre les divers membres de cette famille ? L'homme et la
femme aspiraient l'énergie de leur enfant vers la leur jusqu'à ce qu'elle soit presque éteinte.
J'ai oublié d'observer le flux d'énergie.
— Ne pensez-vous pas que Reneau aimerait le voir ? Et tout d'abord, que pensez-vous de l'avoir
rencontré comme ça ?
— Je ne sais pas.
— Ne croyez-vous pas qu'il y a une raison ? Nous suivons la route, vous croyez avoir aperçu quelqu'un
qui ressemblait à un ami perdu de vue, et, lorsque vous lui parlez, vous découvrez que lui aussi recherche
le Manuscrit. N'est-ce pas plus qu'une coïncidence ?
— Si.
— Peut-être que vous l'avez rencontré pour qu'il vous transmette une information qui vous fera
prolonger votre séjour ici. Et peut-être que vous aussi avez quelque chose à lui transmettre ?
— Oui, sans doute. Que devrais-je lui dire ? »
II me regarda avec sa chaleur coutumière.
« La vérité. »
Avant que j'aie pu répondre, Reneau arriva en dévalant le sentier.
« J'ai apporté une torche en cas de besoin », dit-il.
Je pris conscience du crépuscule tombant et regardai vers l'ouest. Le soleil n'était plus visible, mais le
ciel restait de couleur orange vif, les rares nuages paraissant rouge sombre ; je crus distinguer une lueur
blanchâtre sur les plantes environnantes, mais ce n'était qu'une vision fugitive.
« Quel beau crépuscule ! remarquai-je, mais je vis que Wil avait disparu dans la tente et que Reneau
sortait son sac de couchage de sa valise.
— Oui ». fit-il d'un ton distrait et sans contempler le ciel.
Je m'approchai de lui. Il me regarda et dit :
« Je ne vous ai pas encore demandé quelles révélations vous aviez réellement découvertes ?
— Les deux premières m'ont seulement été décrites ; mais nous venons de passer deux jours à la
résidence de Viciente, près de Satipo, et pendant notre séjour, un des chercheurs m'a donné une copie de
la troisième. C'est proprement stupéfiant. »
Ses yeux s'arrondirent.
« L'avez-vous ici ?
— Oui. Vous voulez la voir ? »
II sauta sur l'occasion et fila sous sa tente pour lire. Je dénichai de vieux journaux et des allumettes, et
allumai le feu de camp ; dès qu'il eut bien pris, Wil sortit de la tente.
« Où est Reneau ?

— Il lit la traduction que Sarah m'a donnée. »
Wil alla s'asseoir sur une bûche bien ronde près du feu, et je le rejoignis. La nuit était tombée et on ne
voyait plus que la ligne sombre des arbres à gauche, les lumières pâles de la station-service en arrière, et
une faible lueur filtrant à travers la toile de la tente de Reneau. Les bois résonnaient de sons nocturnes
dont certains m'étaient inconnus.
Après environ trente minutes, Reneau sortit de sa tente, la torche à la main. Il s'assit à ma gauche tandis
que Wil bâillait.
« Cette révélation est fabuleuse, dit Reneau. Est-ce que quelqu'un là-bas a réellement pu voir ces
champs d'énergie ? »
Je lui relatai brièvement ce que j'avais vécu, de notre arrivée à Viciente jusqu'au point où j'eus moimême la vision.
Il se tut un instant avant d'ajouter :
« Ils projetaient réellement leur énergie sur les plantes et influaient sur leur croissance ?
— Cela affectait aussi la valeur nutritive des plantes.
— Mais la révélation est plus vaste que ça, dit-il, comme se parlant à lui-même. La troisième révélation
annonce que le monde dans sa totalité est fait de cette énergie, et que nous pouvons affecter non
seulement les plantes, mais peut-être d'autres choses encore avec l'énergie qui nous est propre. »
II s'interrompit longuement.
« Je me demande comment nous influons sur les autres avec notre énergie. »
Wil me regarda en souriant.
« Laissez-moi vous raconter ce que j'ai observé, dis-je. J'ai assisté à une discussion entre deux
personnes et j'ai vu leurs champs énergétiques se comporter de façon très bizarre. »
Reneau releva ses lunettes sur son nez.
« Racontez-moi ça. »
Wil se leva à cet instant.
« La journée a été longue, remarqua-t-il, je vais me coucher. »
Nous lui avons dit bonsoir et il s'est retiré sous sa tente. Je racontai à Reneau, de mon mieux, la
discussion entre Sarah et le scientifique péruvien, tentant de décrire les modifications de leurs champs.
« Une minute, dit Reneau, vous avez bien vu leurs champs s'attirer l'un l'autre comme pour essayer de
se capturer pendant la discussion ?
— Exactement. »
II resta pensif.
« Nous devons analyser cela. Deux personnes se battent pour savoir qui a raison, chacune cherchant à
dominer l'autre, à saper sa confiance, et elles en viennent même à des noms d’oiseaux ? »
Soudain il leva les yeux.
« Tout cela a un sens.
— Comment ça ?
— Le mouvement de cette énergie, si on peut l'observer systématiquement, permet de voir ce que les
hommes reçoivent quand ils luttent, se disputent, se font du tort. Quand nous dominons un autre, nous
recevons son énergie. Nous nous nourrissons aux dépens de l'autre et c'est ce qui nous motive. Je dois
absolument apprendre à voir ces fameux champs. Où est la résidence Viciente ? Comment y va-t-on ? »
Je lui indiquai la région en ajoutant que Wil seul pourrait lui expliquer le bon chemin. « J'irai demain,
dit-il d'un air déterminé. Maintenant, je dois dormir un peu. Je me lèverai pour partir le plus tôt
possible. »
Il me dit bonsoir, disparut sous sa tente, me laissant seul avec les craquements du feu et les bruits de la
nuit.
A mon réveil, Wil avait déjà quitté la tente et je sentis l'odeur d'un plat de flocons d'avoine chauds. Je
me glissai hors du sac de couchage et regardai par la fente du volet de la tente. Wil tenait une poêle audessus du feu. Reneau n'était pas en vue et sa tente non plus.
«Où est Reneau ? demandai-je en m'avançant vers le feu.

— Il a fait ses bagages et il travaille sur son 4x4, pour être prêt à installer la pièce qu'il a commandée. »
Wil me tendit une assiette de flocons d'avoine et nous nous sommes assis sur une bûche pour manger.
« Vous avez discuté longtemps, hier soir ?
— Pas vraiment; je lui ai dit tout ce que je savais. »
On entendit des pas sur le sentier : c'était Reneau qui se hâtait vers nous.
« Tout est prêt. Je viens vous saluer. »
Quelques minutes plus tard, il remontait les marches et s'éloignait. Wil et moi avons fait à tour de rôle
notre toilette, bain compris, dans la salle de bains du propriétaire de la station, puis nous avons emballé
nos affaires, fait le plein et filé vers le nord.
« A quelle distance est Cula ?
— Nous devrions y être avant la nuit avec un peu de chance », dit-il, et il ajouta : « Alors, qu'avez-vous
appris de Reneau ? »
Je le regardai attentivement ; il attendait manifestement une réponse précise.
« Je ne sais pas, dis-je.
— Reneau vous a laissé quel genre d'idées dans la tête ?
— Que nous les humains, même sans le savoir, avons tendance à vouloir dominer les autres. Nous
voulons accaparer l'énergie qui existe chez les autres ; d'une certaine manière, cela nous construit, nous
rend plus fort. »
Wil regardait la route droit devant lui. Il semblait subitement penser à quelque chose d'autre.
« Pourquoi me posez-vous cette question ? m'enquis-je. Est-ce qu'il s'agit de la quatrième révélation ? »
II me regarda.
« Pas tout à fait. Vous avez vu le flux d'énergie entre les gens. Mais je ne sais pas si vous avez une idée
de ce que ça fait quand ça vous arrive à vous.
— Alors, dites-le moi, fis-je exaspéré. Vous m'accusez de ne pas parler. Mais vous arracher quelque
chose, c'est pire que d'extraire une dent. Il y a des jours que je tente de vous faire parler de vos
expériences passées avec le Manuscrit, et tout ce que vous faites, c'est de m'envoyer promener ! »
II rit et se tourna vers moi en souriant.
« Nous avions un accord, l'auriez-vous oublié ? J'ai une raison pour être aussi secret. L'une des
révélations concerne l'interprétation des événements de sa vie passée. C'est un processus à travers lequel
on clarifie tout sur soi-même, pourquoi on est sur terre, et pour y faire quoi. Je veux attendre que vous
ayez découvert cette révélation pour vous parler de mon passé, d'accord ? »
Je souris devant le ton un peu fougueux de son discours.
« Bon, d'accord. »
Le reste de la matinée se passa en silence ; il faisait beau, le ciel était bleu. A mesure que nous
montions, des nuages épais se mettaient parfois en travers de notre route, recouvrant le pare-brise
d'humidité. Vers midi, nous avons fait une halte sur un parking qui offrait une vue spectaculaire sur les
montagnes et les vallées à l'est.
« Avez-vous faim ? » demanda Wil.
Je répondis par l'affirmative et il sortit deux sandwiches d'un paquet soigneusement enveloppé sur la
banquette. M'en ayant tendu un, il dit : « Que pensez-vous de cette vue ?
— Elle est très belle. »
Il sourit un peu et me considéra fixement, comme s'il observait mon champ énergétique.
« Qu'est-ce que vous faites ? lui demandai-je.
— Je regarde. Les montagnes sont des lieux particuliers qui peuvent donner de l'énergie à ceux qui les
côtoient. On dirait que vous avez un goût particulier pour les paysages de montagne. »
Je parlai à Wil de la vallée de mon grand-père, de la crête qui domine mon lac, et lui expliquai comme
ce lieu m'avait empli de force le jour même de l'arrivée de Charlène.
« Peut-être qu'avoir grandi là vous a préparé à quelque chose de spécial ici », dit-il.
J'allais lui en demander plus sur cette énergie qu'insufflent les montagnes, lorsqu'il poursuivit :

« Une forêt vierge plantée sur une montagne crée davantage encore d'énergie.
— Est-ce que la forêt vierge que nous recherchons pousse sur une montagne ?
— Voyez vous-même, il n'y a qu'à regarder devant nous. »
II indiqua l'est. Au loin, j'aperçus deux crêtes parallèles qui semblaient se suivre sur des kilomètres et
qui finissaient par converger en une sorte de V ; entre les deux se trouvait une petite ville, et au sommet,
au point de rencontre, la montagne se redressait fortement et s'achevait par un sommet rocheux. Le
sommet paraissait plus haut que le point où nous nous trouvions, et sa base était bien plus verdoyante.
« C'est cette zone verte ?
— Oui, acquiesça Wil, c'est comme Viciente, mais en plus fort et plus particulier.
— En quoi ?
— Cet endroit facilite une des autres révélations.
— Comment ça ?»
Il démarra la Jeep et reprit la route.
« Je parie que vous trouverez tout seul. »
Nous sommes restés muets pendant une heure et je me suis endormi. Un peu plus tard, il me tira par le
bras.
« Éveillez-vous, nous sommes à Cula. »
Je me redressai ; devant nous, au creux d'une vallée, deux routes se réunissaient et là se trouvait une
petite ville. De chaque côté, les deux crêtes la dominaient. Les arbres des crêtes paraissaient aussi grands
que ceux de Viciente, et étaient d'un vert saisissant.
« II faut que je vous dise ceci avant de continuer, me prévint Wil. Malgré l'énergie de cette forêt, cette
ville est bien moins civilisée que d'autres zones du Pérou ; on dit qu'on peut y trouver des informations
sur le Manuscrit, mais, à ma dernière visite, c'était plein de types avides qui ne voyaient pas l'énergie et
ne comprenaient pas plus les révélations. Ils espéraient seulement toucher de l'argent, ou alors obtenir la
gloire d'avoir découvert la neuvième révélation. »
Je regardai le village. Il avait, en tout et pour tout, une dizaine de rues se croisant perpendiculairement.
Des bâtiments en bois importants s'alignaient le long des deux rues principales qui se rencontraient au
centre, mais les autres rues n'étaient guère que des allées bordées de petites habitations. Au croisement
principal, stationnaient une petite douzaine de 4 x 4 et de camionnettes.
« Que font tous ces gens ici ? »
Wil sourit d'un air audacieux.
« C'est le dernier endroit où on peut trouver de l'essence et du ravitaillement avant de s'enfoncer dans la
montagne. »
II démarra et s'engagea lentement dans la petite bourgade puis s'arrêta devant une des maisons les plus
vastes. Je ne savais pas l'espagnol, mais, à voir la vitrine, je compris que c'était une épicerie mâtinée de
quincaillerie.
« Attendez-moi un moment, je dois faire quelques achats. »
J'approuvai et il disparut à l'intérieur. A cet instant une camionnette s'arrêta et plusieurs personnes en
descendirent. L'une d'elles était une femme aux cheveux noirs vêtue d'un blouson ; A ma stupéfaction, je
reconnus Marjorie accompagnée d'un jeune homme qui paraissait à peine vingt ans ; elle se dirigeait droit
vers moi après avoir traversé la rue.
J'ouvris ma portière, descendis et criai : « Marjorie ! »
Elle s'arrêta, regarda autour d'elle, sourit en me voyant, et lança un « bonjour ! ». Elle commençait à
marcher vers moi quand le jeune homme lui prit le bras.
« Robert nous a bien dit de ne parler à personne, dit-il à voix basse pour que je ne l'entende pas...
— Ne t'en fais pas, je connais ce monsieur. Avance. »
II me regarda d'un air suspicieux, puis entra dans le magasin. J'essayai alors d'expliquer à Marjorie ce
qui s'était passé entre nous dans les jardins ; elle rit et me dit que Sarah lui avait tout raconté. Elle allait
poursuivre, quand Wil apparut, les bras chargés. Je fis les présentations et on parla quelques minutes
pendant que Wil rangeait ses courses dans la Jeep.

« J'ai une idée, dit-il, allons manger quelque chose de l'autre côté de la rue. »
Je regardai en direction de ce qui semblait être un petit bar.
« D'accord, approuvai-je.
— Je ne sais pas, hésita Marjorie. Il faut que je parte très vite.
— Où allez-vous ? demandai-je.
— A quelques kilomètres vers l'ouest. Je suis avec des gens qui étudient le Manuscrit.
— Nous vous y conduirons, si vous voulez, après avoir déjeuné, proposa Wil.
— Alors, c'est entendu. »
Wil me regarda.
« J'ai encore quelque chose à acheter. Allez-y. Ne m'attendez pas, commandez pour vous et je passerai
ma commande en arrivant. »
Plusieurs camions passèrent, puis Marjorie et moi traversâmes. Wil descendit la rue vers le sud.
Soudain le jeune homme avec lequel Marjorie était arrivée sortit du magasin et se trouva devant nous.
« Où allez-vous ? dit-il en lui prenant le bras.
— C'est un ami. Nous déjeunons ensemble et il me raccompagnera après.
— Vous savez bien que Robert ne serait pas d'accord. On ne doit faire confiance à personne ici,
continua-t-il.
— Ne vous en faites pas, tout va bien ! lui répondit Marjorie.
— Je veux que vous me suiviez, tout de suite ! »
Je lui pris le bras et le tirai en arrière.
« Vous avez entendu ce qu'elle vous a dit, non ? »
II recula et me regarda, l'air soudain timide. Il fit demi-tour et disparût de nouveau dans le magasin.
« Allons-y », dis-je alors.
Nous sommes entrés dans le petit café-restaurant. La zone de restauration était petite, à peine huit
tables dans une pièce unique. J'y repérai une table vide sur la gauche, dans une atmosphère enfumée et
sentant la graisse. Plusieurs personnes s'interrompirent pour nous observer, mais retournèrent à leurs
occupations.
La serveuse ne comprenait pas l'anglais ; Marjorie passa la commande pour nous deux en espagnol.
Puis elle me regarda d'un air amical. Je lui souris en retour.
« Qui était ce garçon avec vous ?
— Kenny. Je ne sais vraiment pas ce qui lui a pris. Merci pour votre aide. »
Elle me regardait dans les yeux et son commentaire me remplit d'aise.
« Comment êtes-vous entrée en relation avec ces gens?
— Robert Jensen est archéologue. Il a formé une équipe pour étudier le Manuscrit et participer à la
recherche de la neuvième révélation. Il est venu à Viciente il y a quelques semaines, puis de nouveau il y
a quelques jours et puis... je...
— Quoi donc ?
— Eh bien, j'avais une relation amoureuse à Viciente que je voulais rompre. J'ai rencontré Robert, il a
été très charmant, et ses activités m'ont séduite. Il m'a convaincue que nos expérimentations de Viciente
ne pourraient qu'être accélérées par la neuvième révélation qu'il était sur le point de découvrir. Il m'a dit
que cette recherche était ce qu'il avait entrepris de plus passionnant dans sa vie, et j'ai accepté son offre
de travailler avec son équipe. »
Elle s'interrompit de nouveau et fixa la table. Elle semblait mal à l'aise, je changeai donc de sujet.
« Combien de révélations avez-vous lues ?
— En fait, je n'en ai lu qu'une, à Viciente. Robert en a d'autres, mais il dit qu'il faut se débarrasser de
ses convictions avant de pouvoir les comprendre. Il préfère qu'on apprenne les concepts clés en
l'écoutant. »
J'ai sans doute froncé les sourcils, car Marjorie m'a demandé :
« Ça ne vous plaît pas, on dirait ?

— Je trouve cela bizarre. »
Elle me fixa avec intensité.
« Je me suis posé des questions, moi aussi. Puisque vous me raccompagnez, peut-être pourrez-vous
discuter avec lui et me donner votre avis. »
La serveuse apportait notre repas, lorsque Wil apparut et nous rejoignit.
« Je dois voir des gens à environ deux kilomètres au nord, dit-il. J'en ai pour deux heures au maximum.
Gardez la Jeep et reconduisez Marjorie. J'ai un chauffeur. Nous nous retrouverons ici.
— D'accord. »
II se tourna vers Marjorie.
« Heureux de vous avoir rencontrée. J'aimerais bien avoir le temps de bavarder avec vous. »
D'un air entendu, elle répondit :
« Sans doute une autre fois. »
Il approuva, me tendit les clés de la Jeep et s'éloigna.
Après avoir mangé un peu, Marjorie déclara :
« C'est un homme qui a un but dans la vie. Comment avez-vous fait sa connaissance ? »
Je lui racontai en détail mon arrivée au Pérou, récit qu'elle écouta attentivement. Si bien même que je
me trouvai très à l'aise pour raconter les épisodes dramatiques de ce voyage. Elle était comme sous le
charme, répétant chaque mot.
« Mon Dieu ! Pensez-vous être en danger ?
— Non, pas à cette distance de Lima. »
Elle me regardait toujours d'un air interrogatif, je repris donc mon récit, dès le repas achevé, en
résumant les événements de Viciente jusqu'à mon arrivée dans les jardins avec Sarah.
« C'est là que je vous ai rencontrée et que vous avez filé.
— Oh, ce n'est pas ça... Je ne vous connaissais pas, et lorsque j'ai compris vos sentiments j'ai jugé
préférable de partir.
— Croyez que je suis confus d'avoir laissé mon énergie s'échapper ! »
Elle consulta sa montre.
« C'est l'heure ; ils vont s'inquiéter. »
J'ai réglé l'addition, et nous nous sommes dirigés vers la maison. Il faisait frais et nos haleines laissaient
une trace dans l'air. Elle me conseilla de partir au nord et elle m'indiquerait où tourner. Je fis demi-tour.
« Dites-m'en davantage sur cette ferme où nous allons.
— Je crois que Robert la loue. Son équipe l’utilise depuis un certain temps. Depuis que j'y suis, on y
accumule des réserves, on prépare des véhicules, etc. Certains de ses hommes ont l'air d'être des durs.
— Pourquoi est-ce qu'il vous a invitée à vous joindre à eux ?
— Il voulait une personne capable d'interpréter la dernière révélation, une fois qu'elle serait découverte.
C'est du moins ce qu'il m'a dit à Viciente. Ici, il ne m'a parlé que de nourriture et de préparation du
voyage.
— Où veut-il aller ?
— Je l'ignore ; il ne répond pas quand je le lui demande. »
Deux kilomètres plus loin, Marjorie me dit de tourner sur un petit chemin rocheux assez étroit, qui
serpentait vers une crête, puis s'engouffrait dans une vallée plate. Au loin, une ferme en bois était visible.
Derrière on voyait plusieurs granges. Trois lamas nous observaient de derrière une clôture.
Nous nous arrêtâmes et plusieurs personnes firent le tour de la Jeep, nous regardant d'un air austère ; je
remarquai un générateur électrique en marche contre la maison principale. La porte s'ouvrit et un homme
de haute taille, aux cheveux foncés et aux traits marqués, se dirigea vers nous.
« Voici Robert, dit Marjorie.
— Bien », dis-je, toujours fort et confiant.
Nous sommes descendus de la voiture, et Jensen a regardé Marjorie.
« Je m'inquiétais, mais on m'a dit que vous aviez rencontré un ami. »


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